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L’invité de Davos que personne n’a entendu
Par Daniel Schneidermann

Tiens, retournons un instant à Davos. Ses montagnes. Ses chocolats. Ses PDG et ses chefs d’Etat en croisière dans les allées, badges en bandoulière, sa forte concentration annuelle de journalistes, tendance économie. Des journalistes de télé, de radio, de presse écrite, de tous les pays, avec leurs comptes rendus quotidiens sur le salaire de Carlos Ghosn et les suppressions d’emplois chez Renault, ou la dernière innovation de Apple ou de Google. Dans cette principauté où chacun interviewe tout le monde, il est un invité qu’on n’a entendu nulle part.

C’est le président islandais Olafur Ragnar Grimsson. L’Islande est ce pays dont les banques ont fait faillite et qui a froidement décidé de ne pas rembourser les pays étrangers ayant eux-mêmes remboursé les créanciers étrangers de ces banques. Autrement dit, au regard de la bienséance banquière internationale, un quasi-Etat voyou (auquel un tribunal international vient néanmoins de donner raison). Or donc, à Davos, le président islandais accorde une interview à Al-Jezira. Qu’y dit-il ? Que si les banques doivent faire faillite, eh bien qu’elles fassent faillite. « Pourquoi considère-t-on que les banques sont des saintes chapelles de l’économie moderne ? La théorie que vous devez payer pour sauver les banques, selon laquelle les banquiers peuvent jouir de leurs propres bénéfices et de leur succès, puis que les gens ordinaires payent pour leurs échecs au moyen des impôts et de l’austérité, dans les démocraties éclairées, les gens ne l’accepteront pas sur le long terme. » Mais le président Grimsson est loin d’être un bolchevique. Son opinion repose aussi sur un constat économique. « L’une des choses que nous avons apprises après l’effondrement des banques en Islande, c’est que les banques islandaises, comme les banques britanniques ou américaines, sont devenues des entreprises de haute technologie, qui recrutent des ingénieurs, des mathématiciens et des informaticiens. Et, quand elles se sont effondrées, le secteur innovant de notre économie, le secteur informatique s’est mis à prospérer. En fait, sur les trois dernières années, il a eu de bien meilleurs résultats que jamais auparavant. Donc la leçon à en tirer est la suivante : si vous voulez que votre économie soit compétitive dans le secteur innovant du XXIe siècle, un secteur financier fort qui prend les talents de cet autre secteur, même un secteur financier qui marche bien, est en fait une mauvaise nouvelle. » Autrement dit, que les banques s’effondrent, ou tout au moins cessent d’offrir des bonus mirobolants, et les meilleurs ingénieurs, mathématiciens et informaticiens, qui choisissent la finance parce que c’est mieux payé, choisiront désormais d’autres débouchés. L’analyse est peut-être fondée, peut-être pas. Il faudrait sans doute nuancer, discuter, aller voir de plus près. Mais c’est un point de vue original, que l’on n’entend jamais et formulé, tout de même, par un chef d’Etat. Or, il advint que cette déclaration du président islandais n’a été reprise par aucun journaliste, aucune agence, aucun média français. Pourquoi ? Existe-t-il, dans les médias dominants, une conspiration du silence contre les opinions hétérodoxes ? Oui et non. En fait, comme toujours, c’est plus compliqué. Ces informations à contre-courant, que le citoyen vigilant glane en surfant sur des sites militants ou étrangers, que colportent les réseaux sociaux, on ne peut pas dire qu’elles soient totalement passées sous silence par les médias dominants. Quand le FMI, par exemple, reconnaît - oups, quel dommage ! - qu’il a fâcheusement sous-estimé l’impact de l’austérité sur la croissance, en se trompant de coefficient multiplicateur, ou bien quand on apprend incidemment qu’il arrive à la France d’emprunter sur les marchés internationaux à des taux négatifs, l’information est donnée, certes. Et l’on voit alors Pujadas, haussant les sourcils, demander à son spécialiste de lui expliquer cette anomalie. Mais justement : l’information s’inscrit plutôt dans la rubrique « insolite », anecdotique, quelque part entre l’euthanasie des éléphantes tuberculeuses et la mystérieuse panthère noire des Alpes-Maritimes. On signale, on dissèque la bizarrerie, et on passe à autre chose. L’information « sérieuse », normale, reprend son rythme de croisière, avec ses banques qui « doivent » être les plus grosses possibles, l’horreur de la dette, et le FMI lui-même continue comme devant à délivrer des ordonnances d’austérité. Comme si les faits qui ne rentrent pas dans le cadre n’avaient définitivement pas prise sur le paquebot de l’actualité.

Article paru dans Libération du 4 février 2013


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