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L’impossible absence de l’art et de la culture dans le débat public
Appel

Cet appel lancé début 2010 reste d’actualité. La collecte des signatures se poursuit sur le site www.horschamp.org.

Comment défendre des valeurs essentielles face à la tyrannie du chiffre ?

L’absence actuelle de vrai débat public sur la place de l’art et de la culture dans notre société est un symptôme historique extrêmement inquiétant. Elle annonce, pour la première fois depuis la Libération, le risque d’abandon d’une part fondamentale de l’histoire de notre pays. Une part de notre histoire dont est issue la valeur accordée aux choses de l’esprit, à travers notre littérature, notre théâtre, les arts et leur circulation, dans la vision du monde que nous partageons et la place que nous avons su leur donner dans notre vie réelle. Cette absence fait planer la menace d’une défaite devant l’invasion délétère de l’esprit marchand imposée par ce qu’on nomme la « globalisation ». Les politiques qui refusent l’ordre néolibéral doivent le comprendre  : non seulement la culture, au sens le plus large du terme, est un enjeu fondamental de civilisation, mais c’est aussi, pour eux, un atout politique majeur.

Comme le dit le grand dramaturge Edward Bond, « que nous resterait-il aujourd’hui des Grecs s’ils ne nous avaient laissé une philosophie, un théâtre, une mythologie, des temples, des statues »  ? Autrement dit un immense arrière-plan artistique et culturel, créé à partir d’outils symboliques  : une langue, des codes, des signes qui nous relient à une mémoire commune, à une volonté d’être ensemble et de rencontrer l’autre, de se frotter à l’inconnu, qui nous constituent en tant qu’êtres pensant, rêvant, imaginant, désirant, créant, construisant l’improbable avenir.

Ce sont ces outils qui nous permettent de nous penser, de nous ressentir autrement qu’en tant que consommateurs ou marchands… Notre histoire récente fut traversée de soubresauts où cette aspiration – ce désir collectif, parfois confus, souvent éclatant et vibrant – s’est manifestée. Des outils ont été construits avec le Conseil national de la Résistance. C’est ce qu’on appelle « le service public de la culture ». Il ne s’agit, en réalité, de rien d’autre que la manifestation concrète, politique, d’une volonté de donner à l’esprit sa vraie valeur dans la collectivité.

Ce service public, qui en France fut incarné par un ministère de la Culture, est en passe d’être démantelé.

Deux événements peu commentés font figure de symptômes. Au moment précis où plusieurs études alertent sur la désaffection de la lecture parmi les jeunes Français, la Direction du livre du ministère a été supprimée à l’automne dernier  ; celles du théâtre, de la musique, de la danse et des arts plastiques ont depuis subi le même sort. Dans le cadre d’une révision générale des politiques publiques qui veut tout soumettre, y compris l’inquantifiable, à la « rationalité économique », l’ensemble des directions artistiques sont réduites à une direction générale de la création artistique coincée entre une Direction des patrimoines et celle des médias et des industries culturelles. On peut craindre que l’art ne soit plus la priorité de ce ministère… La même rationalité économique a présidé aux débats du Forum d’Avignon, « Économie et culture », présenté comme un Davos de la culture. Le symbole est fort. Au moment où la crise prouve l’inanité des dogmes néolibéraux qui dominent l’Europe, la culture devient l’ultime nappe phréatique où puiser, au service d’intérêts qui lui sont totalement étrangers.

Quel crédit porter à une « économie créative » initiée par des dirigeants d’entreprise comme Nicolas Seydoux, Didier Lombard et Axel Ganz  ? Que peut véhiculer une telle culture, réduite et instrumentalisée par les impératifs d’une économie de la connaissance  ?

Dans l’Europe néolibérale, un faisceau de signes innombrables convergent vers la destruction de ce que nous appelons l’humain. Brutalité d’une main, propagande de l’autre, encouragement général à cesser de penser et d’échanger. Cet encerclement qui concerne tous les aspects de nos vies tend à faire de chacun un individu dénué de sens collectif. On peut s’inquiéter de ce qu’il adviendrait d’une civilisation déjà très altérée par un individualisme stérile, une fois amputée de ce qu’il lui reste de capacité à utiliser le symbole comme moyen d’échange et de construction d’une richesse culturelle commune.

À leur échelle, de nombreuses collectivités territoriales, avec des politiques qui prennent en compte différents niveaux de l’action artistique et culturelle et pallient les désengagements de l’État, tentent de résister à ce rouleau compresseur. Comment pourront-elles agir demain, face à un gouvernement qui risque de les priver de toute marge de manœuvre en leur déniant la compétence culturelle  ?

Il est temps de l’affirmer  : nous avons ici des valeurs essentielles à défendre et à promouvoir.

Ces valeurs ne doivent pas, sous peine d’effacement, se soumettre à la tyrannie du chiffre. Voici un débat public qui mérite vraiment d’être ouvert  !

Pour s’associer à l’appel : http://www.horschamp.org/

Parmi les signataires  :
Stéphane Hessel (diplomate, ancien déporté et grand résistant ayant contribué à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme)  ; Roland Gori (psychanalyste, professeur des universités, initiateur de l’Appel des appels)  ; Ariane Mnouchkine (metteur en scène, fondatrice du Théâtre du Soleil)  ; Jean Jourdheuil (metteur en scène de théâtre)  ; Bernard Lubat (musicien multi-instrumentiste, chanteur, fondateur du festival d’Uzeste et de la Cie Lubat)  ; Yvan Dautin (auteur, compositeur, interprète)  ; Marcel Gauchet (historien, philosophe, directeur d’études à l’Ehess, rédacteur en chef de la revue Débat)  ; Alain Françon (metteur en scène)  ; Nicolas Frize (compositeur, membre de la LDH)  ; Francis Marmande (critique, auteur, professeur de littérature française)  ; Bernard Stiegler (philosophe, directeur de l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou)  ; Valérie de Saint-Do (codirectrice de Cassandre-Horschamp)  ; Marc Lecarpentier (ancien président de Télérama et directeur du Festival du mot)  ; Danielle Mitterrand (présidente de la Fondation France Libertés)  ; Nicolas Roméas (directeur et fondateur de Cassandre-Horschamp)  ; Barbara Cassin (philosophe, philologue, directrice de recherche au CNRS)  ; Jacques Rebotier (écrivain, poète, compositeur, comédien)  ; Francesca Solleville (chanteuse)  ; Philippe Meirieu (professeur en sciences de l’éducation)  ; Bernard Bloch (metteur en scène, comédien, directeur artistique du Réseau (théâtre), membre fondateur de la coopérative artistique de production CAP Étoile)  ; Robin Renucci (comédien, réalisateur, fondateur de l’Aria, Association des rencontres internationales artistiques)  ; Julien Blaine (poète et performeur, fondateur de la revue Doc(k)s, des Rencontres internationales de poésie de Tarascon et du Centre international de poésie de Marseille)  ; Jean-Gabriel Carasso (auteur, réalisateur, responsable de l’Oizeau rare, association de recherches culturelles)  ; Philippe Avron (auteur, interprète)  ; Robert Abirached (écrivain, historien, critique théâtral, ancien directeur du théâtre et des spectacles au ministère de la Culture)  ; Françoise Fanfelle (Moissac, infirmière retraitée)  ; Samuel Wahl (journaliste)  ; Pépito Matéo (conteur, acteur et écrivain)  ; Olivier Perrot (plasticien photographe, Vitry-sur-Seine)  ; Édith Rappoport (ancienne conseillère à la Drac Île-de-France)  ; Bruno Boussagol (metteur en scène).

Appel publié dans l’Humanité du 17 février 2010


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