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L’homme est-il un exploiteur comme un autre ?
Baptiste Eychart a lu le livre « Pour une théorie de l’exploitation. Des différentes formes d’extorsion de travail aujourd’hui », de Christine Delphy

Christine Delphy est classée depuis des années comme une féministe « radicale », même si elle a choisi fréquemment d’adopter comme qualificatif celui de « matérialiste » pour définir sa démarche et sa pensée. Car aux origines de sa réflexion et de son engagement féministes, il y a la volonté de penser la condition de la femme non pas dans le cadre de sa subordination idéologique ou politique, mais bel et bien dans celui de son « exploitation ». Cette exploitation s’inscrirait dans le cadre d’un mode de production « domestique » dont elle s’est attachée à définir le concept depuis ses premiers écrits dans les années 70. Malgré l’influence de Marx qu’elle a toujours revendiquée, Christine Delphy est allée plus loin que ce dernier et surtout que les réflexions d’Engels sur la question du sort de la femme, en théorisant l’existence d’une classe d’hommes exploitant une classe de femmes dans le cadre d’un mode de production domestique.

Alors que le mouvement féministe a bousculé les rapports hommes-femmes, du moins dans leur expression officielle et dans leur cristallisation juridique, Christine Delphy reprend la question du travail des femmes au sein des ménages et plus généralement de l’exploitation dans un petit recueil d’articles intitulé Pour une théorie générale de l’exploitation. Elle trouve dans les chiffres français les plus récents sur la répartition des tâches ménagères dans les couples hétérosexuels la confirmation de sa thèse sur l’extraction d’un travail gratuit au profit des hommes. Ce travail gratuit ne se fait parfois pas directement à leur profit, comme l’entretien de leur linge ou la confection de leur repas, mais indirectement, quand il s’avère que les femmes s’occupent majoritairement des enfants, une tâche qui devrait échoir à égalité entre les hommes et les femmes. Elle constate aussi que ce n’est pas par « manque de temps » que les hommes restent passifs au foyer car même au chômage ils ne font que la moitié des tâches ménagères qui échoient aux femmes lorsqu’elles restent au foyer.

Des analyses inégales

L’analyse est juste et s’avère souvent piquante, notamment lorsqu’elle constate que les avantages fiscaux permettant à un homme « d’entretenir une femme au foyer » sont assurés au détriment des célibataires et des femmes qui travaillent, qui financent de la sorte l’oisiveté au foyer de certains hommes. C’est toute la politique du « quotient conjugal » qui est dénoncée là ainsi, mais aussi le principe des pensions de réversion.

On déplorera par contre les commentaires de l’auteure sur la place des crèches dans la société et dans le budget des couples car ils apparaissent comme franchement fallacieux : contrairement à ses dires les crèches ne sont pas considérées comme un service rendu aux femmes leur évitant de devoir garder leurs enfants (p. 46), elles sont avant tout des lieux d’éveil et de socialisation et non de simple « garderies ». Par ailleurs, il semble bien farfelu de prétendre que les places en crèche soient exclusivement à la charge financière de la femme dans les couples. Les revenus masculins étant (malheureusement) généralement supérieurs à ceux des femmes, il est vraisemblable que les hommes financent plus le placement en crèche que les femmes, que ce soit par la fiscalité ou par le paiement direct. Ces remarques sont d’autant plus dommageables que par ailleurs, l’auteure est pertinente quand elle analyse la place des crèches en RDA, qui ont certes permis l’accès des femmes au monde du travail mais n’ont pas pour autant réduit leur travail ménager. Ainsi la fameuse « double journée de travail » s’est imposée avec son poids en terme de fatigue, de stress etc.

L’analyse du mode de production domestique s’avère stimulante lorsqu’elle se concentre sur le temps de travail ménager et la répartition des tâches : penser en terme de « temps » se montre fécond. Il reste toutefois à analyser pourquoi tant de femmes optent pour la vie en couple, une vie en couple qui très vite – surtout lorsque des enfants apparaissent – entraînent un surcroît de tâches ménagères au point que beaucoup de femmes optent pour le temps partiel, voire pour le statut de femme au foyer (même si majoritairement ce statut est imposé, que ce soit par un licenciement ou par une dégradation de la situation au travail). Christine Delphy évoque bien le refus de la solitude (p. 35) ; l’idée que le couple serait « la seule forme de vie acceptable dans notre société » ou le chantage de certains maris menaçant de quitter une femme trop revendicatrice, mais cela ne semble que moyennement convaincant.

À notre avis, les tâches ménagères n’ont pas le même statut symbolique que le travail subalterne souvent confié aux femmes dans le cadre du travail salarié, et ce surtout lorsque ces tâches sont à destination des enfants. Fatigantes, stressantes et fréquemment fastidieuses, ces tâches participent de la si fameuse « construction d’un foyer », véritable objet de la production domestique. Or, cet objet n’est pas aliéné et accaparé par un exploiteur, comme c’est le cas dans les différents modes de production de classe. Il revient toujours, en grande partie, aux productrices. Pour parler plus trivialement, on touche ici à la fameuse fierté de la « bonne mère », ayant élevé ses enfants comme il se doit et ayant fait du foyer un lieu où il fait bon vivre. C’est cette dimension « qualitative » du temps de travail domestique qui n’est pas prise en compte ici par Christine Delphy du fait d’une réflexion qui frise, ce qu’on aurait appelé à une autre époque, l’« économisme ».

De même il aurait fallu aussi étudier le mécanisme des prises de décision dans les couples pour faire un bilan de la persistance du patriarcat : les décisions prises unilatéralement ou presque unilatéralement par l’homme jadis sont maintenant partagées de manière plus équitable (logement, naissances, loisirs etc.) ; dans certains domaines (vacances, vêtement, alimentation, éducation des enfants), ce sont même les femmes qui tranchent plus fréquemment que les hommes. Ce qui signifie que malgré le surcroît de travail domestique, le sentiment d’aliénation n’est pas le même que celui qui est ressenti dans le salariat ou dans les autres formes d’exploitation.

Comment sortir enfin du patriarcat ?

Les pistes proposées pour en sortir, notamment sous sa forme domestique, laissent aussi le lecteur sur sa faim. Christine Delphy évoque bien la fin de certaines mesures fiscales en faveur des couples avec une femme au foyer, mais ces mesures semblent bien difficiles à appliquer, ne serait-ce que parce que le retour sur le marché du travail, brusque et imposé, de femmes n’ayant pas travaillé depuis longtemps risque d’être un échec, ou les dirigera alors vers les emplois les plus déqualifiés. Par ailleurs, il n’y a plus que 20 % de femmes au foyer en France, et leur nombre baisse depuis une vingtaine d’années. Sans être résiduelle, la question n’est pas non des plus brûlantes. L’auteure constate que de plus en plus de jeunes femmes ne supportent pas ce qu’ont supporté leurs mères et elle affirme son espoir qu’un changement des mentalités incitera les femmes à refuser l’auto-aliénation du travail ménager. On ne peut que la suivre sur ce point.

Mais l’on aurait aussi apprécié qu’elle procède à une analyse plus poussée des inégalités selon les générations, les catégories socioprofessionnelles et les degrés d’étude. Ainsi, c’est au sein des classes moyennes et des foyers les plus diplômés que les hommes participent le plus aux tâches ménagères alors que les classes populaires se conforment davantage au schéma traditionnel. Il y a donc un aspect proprement culturel à prendre en compte, ce que l’observation de la situation d’autres pays aurait corroboré. Ainsi, alors que la répartition des tâches ménagères est très inégalitaire en Grèce ou au Portugal, les pays nordiques – sans atteindre l’égalité puisque les hommes n’y effectuent environ que 40 % des tâches – font bien mieux. Même si parler de « progrès » est passé de mode dans la pensée post-moderne, il y a bien là des exemples et des causes de progrès à méditer.

Article paru dans Les lettres françaises

Pour une théorie de l’exploitation. Des différentes formes d’extorsion de travail aujourd’hui, Christine Delphy, Éditions Syllepse, 2015, 10 euros


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