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L’employé d’Orange, l’agent de la SNCF et le philosophe.
Par Valère Staraselski

Dans une gare d’Île-de-France, un usager mécontent agresse verbalement une employée de la SNCF. Une scène, hélas, de plus en plus banale. Filmée par un téléphone portable, l’altercation fait le buzz sur Internet. Car ce qui s’y joue dévoile un peu plus ce que la société néolibérale fait des hommes…

Gare de Viroflay, région parisienne, mercredi 17 octobre dernier, un adolescent filme ou plutôt enregistre un homme se présentant comme un employé de chez Orange insultant un agent de la SNCF, une femme. Toutefois, aucun des deux protagonistes n’apparaît à l’écran, le téléphone portable filme seulement le sol.

L’origine de l’agression verbale a été rapportée sur une radio par l’employée de la SNCF. Selon elle, l’homme a reçu un appel sur son portable alors qu’il voulait retirer des billets au guichet. Il s’est mis à parler fort. Elle lui a alors demandé de se mettre en retrait pour laisser passer les clients suivants. C’est à ce moment là que l’homme a commencé à s’emporter. « J’en ai marre de payer 9.000 euros pour les fonctionnaires français… qui ne savent pas travailler… J’en ai marre, à 51 ans, dans notre catégorie on en a marre ! Je gagne 70.000 euros, vous êtes au SMIC, alors vous fermez votre gueule !... Le jour où vous gagnerez comme moi, alors vous pourrez parler ! Si vous aviez pas des gens comme moi à payer autant d’impôt, vous n’auriez pas votre salaire, vous seriez à la rue ! Je suis supérieur à vous parce que vous, vous allez crever ! ».

L’homme explique ensuite se rendre régulièrement à Saint-Domingue dans le cadre de son travail chez Orange, et passer tous les week-ends à La Baule. - « Super génial ! » commente alors soit l’employée soit une femme dans la file d’attente. Piqué au vif, notre homme lance alors : « Mais attendez, attendez, mais moi je vous pique 70.000 euros car si vous êtes client chez Orange, je vous pique… Mais Madame, quel est votre salaire de merde, vous vous faites chier… vous allez gagner combien à la retraite ? » - « Heureusement que vous êtes-là ! Touchez ma bosse Monseigneur »… raille alors l’une des deux. « C’est pour ça que je gagne 70.000 euros et demain 85.000 euros »… Comprenant tout à coup que son discours est moqué, il clôt l’échange par une dernière insulte : « Bon allez pauvre connasse ! » et quitte les lieux.

« C’est quotidien », a expliqué l’agent de la SNCF à la radio. « Les agents se mettent des carapaces ou alors ils deviennent inaptes à la clientèle parce qu’ils stressent. » Et, elle a assuré qu’elle n’en voulait « pas vraiment à cet individu » qui avait sans doute passé une mauvaise journée…

Le groupe Orange a rapporté que le salarié était en proie à des difficultés personnelles. Que les propos tenus sur la vidéo où aucun visage n’apparaît sont fantaisistes. Il ne gagne pas 70.000 euros par an et ne s’est jamais rendu en République Dominicaine pour le compte d’Orange. Le salarié se serait excusé auprès de l’employée de la SNCF et de l’entreprise. Contrairement à ce qui a été annoncé dans un premier temps, Orange ne porterait aucune sanction à l’encontre de ce salarié, mais plutôt un soutien et un accompagnement.

Que les propos de cet homme soient banalisés, voilà le problème. Et même le danger ! Car qu’est-ce qu’il profère sinon un énième « Discours de la servitude volontaire », persuadé de résumer l’incontournable réalité. Il intériorise et porte cette idéologie du tout-argent au moment où le capitalisme entraîne dramatiquement les peuples dans le mur. Que cette vulgarité absolue qui confond le régime de l’être avec celui de l’avoir ait gagné trop d’esprits renvoie à ce qu’écrit le philosophe Dany-Robert Dufour dans Il était une fois le dernier homme [1] qui vient juste de paraître : « Cette guerre, qui ne dit pas son nom, a déjà commencé. C’est une guerre entre cette infime minorité décidée à tout tenter pour atteindre le but suprême, la surhumanité, et cette immense majorité devenue tout juste bonne à fournir les colossaux moyens nécessaires à leur échappée. »

Et Dufour de considérer que « nous sommes en route vers le stade ultime : celui où la société des egos débouche sur la civilisation du tout à l’ego ». Le philosophe veut simplement nous alerter sur le « cœur du programme néolibéral fondé sur cette injonction qui s’adresse au peuple… comme un définitif défi : soit vous, les "hommes premiers", vous devrez vous sacrifier pour laisser place à l’"homme majeur", soit vous serez sacrifiés. Voilà donc… un véritable culte néolibéral de l’inhumain ».

Bon, ceci étant dit, l’humour, le sang-froid et la dignité opposés à la "victime" du dieu Argent par la fonctionnaire de la SNCF au service y compris des pires publics nous rassurent sur les capacités d’un peuple à ne pas s’en laisser conter et non compter.

Texte paru dans L’Humanité-Dimanche du 25 octobre 2012

A lire sur le travail de Dany-Robert Dufour : le compte-rendu d’une rencontre à la Fondation Gabriel Péri

Notes :

[1] Il était une fois le dernier homme, de Dany-Robert Dufour, Denoël, p.224, 18,50 euros.


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