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L’article de Marcel Cachin dans l’Humanité le lendemain de l’assassinat de Jaurès
" La dernière démarche de Jaurès était pour la paix "

Le jour de son assassinat, Jaurès est persuadé que le gouvernement peut faire plus pour empêcher l’escalade et il multiplie les démarches auprès des dirigeants du pays. Il se méfie de la réaction de l’empire russe face à la volonté guerrière de l’empire autrichien et voudrait que le gouvernement français calme son allié. Il est en cela fidèle à son refus de la « Triple alliance » comme moyen d’assurer la défense de la France. Ce sont ces ultimes démarches que relate Marcel Cachin dans l’article publié dans L’Humanité le lendemain. L’interpellation du ministre, "Comme je regrette, M. Jaurès, que vous ne soyez pas au milieu de nous pour nous aider de vos conseils ! ", fait écho aux débats qui ont eu lieu au début du siècle sur la participation des socialistes aux gouvernements. Paradoxalement, ce n’est pas à ce moment décisif, mais quelques semaines plus tard que les socialistes feront partie du gouvernement. Mais nul ne peut dire après coup si la présence de Jaurès aurait pu ou non peser sur le cours de l’histoire. Les notes émanent de l’historien Alexandre Courban. Eric Le Lann

La dernière démarche de Jaurès était pour la paix

On avait pendant toute la fin de l’après-midi, entendu dans les couloirs de la Chambre les nouvelles mauvaises [1] qu’y répandaient les ministres Augagneur [2] et Dalimier [3].

M. Malvy [4], à son tour, vint au Palais-Bourbon, et Jaurès l’interrogea avec anxiété sur l’état des négociations, sur l’attitude du ministère, sur le résultat qu’il escomptait de la proposition anglaise de Sir Edward Grey [5].

Le ministre de l’Intérieur répondait que le gouvernement français aidait le ministre anglais de son mieux, de tout son pouvoir, que la conversation continuait malgré la gravité des événements.

Et notre grand ami avec sa passion lucide, le pressait de préciser, de lui dire de quelle façon le ministère appuyait la proposition, s’il y mettait tout l’accent, toute l’ardeur nécessaires, le désir entier de paix qui devait être à cette heure l’unique pensée de tous. Jaurès faisait remarquer au ministre combien grande, combien immense serait la responsabilité du ministère français s’il avait méconnu la nécessité urgente qui s’imposait à lui de faire sur la Russie une pression décisive, qui seule pouvait sauver la paix. [6].

Il ne suffit pas, ajoutait-il, de prolonger mollement la conversation avec la Russie. Il faut lui tenir un langage ferme, énergique. [7] Il faut lui faire remarquer que, dans le conflit qui menace, la Russie court des risques infiniment moindres que la France ; que la France, en vérité, va subir le choc le plus rude et le plus décisif, et que, dans ces conditions, notre pays a le droit de demander à son alliée d’aller aussi loin que possible dans la voie indiquée par l’Angleterre. Il faut que la Russie accepte la proposition anglaise ; sinon la France a le devoir de lui dire qu’elle ne la suivra pas, qu’elle restera avec l’Angleterre [8].

Si cette pression n’est pas faite énergiquement, vigoureusement, alors c’est l’irréparable qui va s’accomplir, et la responsabilité du gouvernement va être terriblement engagée. Il apparaîtra que notre pays, hélas ! au lieu de parler haut pour défendre son intérêt, est vassal de la Russie, qui, par amour-propre, l’entraîne hors de sa voie [9].

Le ministre écoutait cette ardente prière du bon Français clairvoyant et sage, en l’assurant de son bon vouloir. Mais le ton n’y était pas ; il apparaissait que M. Malvy ne se rendait pas compte, comme l’eût voulu Jaurès, de l’extrême urgence, de la nécessité impérieuse de la démarche dont il l’entretenait.

Il voulu alors aller voir le président du Conseil ; et avec quelques amis, avec Bracke, Bedouce, Renaudel, Jean Longuet, nous nous rendîmes au ministère des affaires étrangères.

M. Viviani ne put recevoir la délégation : le sous-secrétaire d’État, M. Abel Ferry, prit sa place. [10].

A nouveau, avec plus de force, d’éloquence, de décision que jamais, en une conversation où il mit toute son âme, il fit à nouveau à M. Ferry les déclarations que nous venons de rappeler. A un moment donné, le ministre entraîné lui-même par la logique impérieuse de son interlocuteur laissa échapper : "Comme je regrette, M. Jaurès, que vous ne soyez pas au milieu de nous pour nous aider de vos conseils ! " Il n’y avait, en effet, qu’à s’incliner devant tant de bon sens et de vigueur.

Notre pauvre ami devait lui-même reprendre pour les lecteurs de l’Humanité d’aujourd’hui le point de vue qu’il venait de défendre devant les ministres impuissants et aveuglés. Il devait à cette table du journal écrire l’article décisif par lequel aurait été dégagée immédiatement la responsabilité de notre Parti [11].

Le plus odieux des attentats l’en a empêché pour le malheur de la France, du socialisme international et de la paix du monde.

Marcel CACHIN était alors député socialiste de Paris et rédacteur de l’Humanité.

Notes :

[1] On sait qu’après l’attentat de Sarajevo (28 juin 1914), l’Autriche Hongrie avait envoyé un ultimatum menaçant et humiliant à la Serbie. Les événements se précipitent fin juillet : l’Autriche Hongrie repousse la conciliante réponse serbe à son ultimatum, les deux pays mobilisent, la Russie se déclare alliée des Serbes. L’Autriche Hongrie déclare la guerre à la Serbie le 28 juillet ; la Russie mobilise du 28 au 30 juillet ; le 31 juillet, jour de ces "nouvelles mauvaises" donc, l’Allemagne envoie un ultimatum à la Russie pour qu’elle démobilise, et un ultimatum à la France, lui enjoignant de demeurer neutre au cas où son allié russe soutiendrait la Serbie.

[2] Ministre de l’Instruction publique, parti républicain socialiste

[3] Sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, radical

[4] Ministre de l’Intérieur, radical

[5] Grey est le secrétaire au Foreign Office. La Grande Bretagne pousse la Russie au compromis et demande une réunion des ambassadeurs des puissances européennes

[6] Le 29 juillet nous l’avons vu, suite à la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Serbie, la Russie a ordonné une mobilisation contre l’Autriche, et le 30 contre l’Allemagne. Or ces deux mobilisations, ont été ordonnées sans que la Russie ait eu recours à la concertation que l’alliance franco-russe rendait obligatoire, mettant la France devant le fait accompli

[7] Le président de la République, Poincaré, et le président du Conseil, Viviani, sont rentrés le 29 juillet d’un voyage en Russie dont les résultats sont bien vagues : les Français disent avoir modéré le Tsar, le Tsar dit avoir l’appui entier des Français

[8] Donc, provisoirement, neutralité

[9] On ne pouvait plus nettement dire que cette guerre, que l’on va présenter comme celle de la défense de la République et de la démocratie contre l’impérialisme allemand, était voulue par l’autocrate de Moscou

[10] Viviani, président du Conseil depuis le 13 juin, est également ministre des Affaires étrangères ; Viviani, ancien socialiste, est désormais "républicain socialiste". Jaurès et lui se connaissaient d’autant mieux que Viviani avait été co-fondateur de l’Humanité avec Jaurès en 1904

[11] Jaurès a été assassiné pendant le repas qu’il prenait le 31 au soir avant de se rendre au journal. On se doute, à la lecture de ce qui précède, que cet article "décisif" aurait eu une tonalité bien différente de ceux que va proposer le journal à partir du 2 août


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