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Réflexions sur le livre « Berlin. Les offensives géantes de l’Armée rouge. Vistule, Oder, Elbe », de Jean Lopez
L’armée juste. Par Eric Le Lann

Nous vivons un moment où se font jour des travaux dégagés des schémas de toute idéologie dominante qui permettent de mieux reconstituer les origines, le mûrissement et la nature de la Seconde Guerre mondiale, qui pour certains historiens n’est que la dernière phase de la Seconde Guerre de Trente ans. La tâche n’est pas mince. Qu’on songe à tous ceux qui évoquent savamment le pacte germano-soviétique [1] sans mentionner les compromissions et les calculs de l’Angleterre et de la France qui l’ont motivé côté soviétique [2], ou sans signaler qu’en Extrême-Orient l’Union soviétique était engagée depuis mai 1939 dans l’affrontement militaire avec l’autre pan des forces de l’Axe, le militarisme japonais qui par bien des côtés rivalisa avec le nazisme. Le cauchemar soviétique d’une guerre sur deux fronts pouvait encore prendre corps et ce n’est qu’à la fin août que Joukov donna un coup d’arrêt au Japon en gagnant la bataille de Halhin Gol. Ces combats furent analysés en décembre 1940 sous l’égide de Staline lui-même, lors de war games [3] dont sortirent à la fois la promotion de Joukov et des décisions essentielles quant à la production d’armement, telles que l’accélération de la fabrication des fameux chars T34. Avant même la question de la date de l’attaque nazie, certaine, la question était de s’y préparer.

Les ouvrages que nous livre Jean Lopez, tel son livre Berlin - Les offensives géantes de l’armée rouge, Vistule-Oder-Elbe, sont du lot. Assurément, Berlin est avant tout un livre d’histoire militaire [4]. Mais derrière l’aridité de l’étude de l’état des forces en présence, des dispositifs, des opérations, on perçoit aussi ce qu’a été au quotidien l’affrontement démesuré entre l’Armée rouge et l’armée allemande, tout comme les données diplomatiques de décisions stratégiques majeures.

Rien que pour son prologue, il faut connaître ce livre. Et c’est aux questions qu’il pose que s’attache cet article.

Le prologue est donc consacré au premier contact de l’Armée rouge avec une ville allemande, Nemmersdorf, le 24 octobre 1944. Le « 3ème front de Biélorussie » s’empare d’un pont et « tient enfin l’occasion de déboucher en terrain libre ». L’offensive arrive à son point décisif. Or, « la brigade Bulyguine ne bouge pas durant 36 heures » et « le général Hossbach met à profit l’étrange immobilité des soviétiques pour pousser de chaque côté de leur pointe blindée la 5ème Panzer Division ». Tcherniakhovski, le colonel-général de ce front « abandonne à l’anéantissement son Corps encerclé et renonce à donner un coup de pointe vers Köenisberg (…) Ce succès local permet aux Allemands de stabiliser le front oriental dans sa partie nord. Les Russes sont maintenus en lisière du Reich et se comptent un millier de chars détruits, 16.819 tués ou disparus ». Mais, poursuit Jean Lopez, « Staline perd à Nemmersdorf bien plus qu’un corps blindé. Il subit un échec de première grandeur, dont l’écho n’a toujours pas disparu soixante ans après » : « lorsque les soldats du général Hossbach entrent dans Nemmersdorf, ils trouvent les maisons pillées, saccagées et incendiées. Dans les rues se décomposent des corps de vieillards, de femmes et d’enfants, certains portant d’atroces mutilations au crâne et à la face. A l’évidence, les femmes ont toutes été violées, quel que soit leur âge ». Évidemment, Goebbels lance la machine de la propagande pour exploiter ces atrocités. « En 1997, un historien amateur allemand, Bernhard Fisch (…) met au jour l’action déformante de la propagande nazie, démontre la fausseté de certains témoignages (…). Le chiffre qu’il avance – 23 à 26 victimes – semble cependant trop faible, la vérité se situant plutôt vers 65. Les mutilations, les viols répétés, les tortures ne peuvent, eux, être contestés ».

Pour Jean Lopez, il s’agit « d’une goutte d’eau dans l’océan d’horreur qu’a été le conflit germano-soviétique » mais « à cet endroit et à ce moment, se joue quelque chose de déterminant pour l’avenir du rapport occupant-occupé : c’est le pire qui en est sorti (…) L’ « effet Nemmersdorf » raidit la volonté de combat de la Ostheer. Une part plus importante du peuple allemand et de son armée se met à l’unisson du jusqu’au-boutisme suicidaire de son chef. (…) Alors que les Anglo-américains s’offrent, à peu de choses près, une promenade militaire en avril et mai 1945, les soldats soviétiques devront se battre à fond jusqu’à la dernière heure du dernier jour ».

« En l’état actuel des sources, conclut-il sur ce sujet, il ne reste qu’une seule explication à l’inaction des soldats du colonel Bulygine : ils ont oublié leur mission. Au lieu d’avancer vers l’Ouest, ils se sont livrés à une orgie de pillages, de viols et de meurtres » dans « une explosion de violence et de haine primitives ».

Au-delà de ses répercussions immédiates, Jean Lopez considère cet événement comme fondateur du paysage de l’après-guerre pour ce qui est des rapports soviéto-allemands, pour avoir favorisé un antisoviétisme extrême en République fédérale, entretenu par les réfugiés des provinces orientales, « ces pieds-noirs » de l’Allemagne », et l’acceptation de la nucléarisation de l’Allemagne.

Dans un autre ouvrage, Grandeur et misère de l’Armée rouge, Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri fournissent d’autres témoignages poignants du comportement des soldats soviétiques en terre allemande. Nikouline : « nous avons eu le nazisme à l’envers. Les Allemands se comportaient selon un plan... Chez nous, tout se passait spontanément, à la slave...Les braves moujiks se sont comportés en monstres. Ils sont devenus effrayants, et, dans la masse, ils ont muté en un type humain impossible à décrire. » Govariov : « En février toute l’armée a foncé vers la Baltique à travers la Poméranie ! Aujourd’hui encore, je ne peux prononcer ce nom sans avoir mal au ventre. Nos hommes ont oublié tout ce qui faisait d’eux des hommes. Ma mère me disait souvent que les Russes étaient le peuple de Dieu. L’entrée en Allemagne a fait de nous le peuple du Malin ». Grigory Pomeranz : « ça a été une explosion de cruauté qui a cassé mon sentiment d’un accord moral total avec l’armée, accord qui s’était constitué au feu ».

Comment faire cadrer cette « explosion de violence et de haine primitive » avec les sacrifices sans fin que les soldats soviétiques avaient consentis jusque-là, et qu’ils consentiront encore jusqu’au 8 mai 1945, ce dont Jean Lopez nous livre tant de témoignages au travers des 600 pages de son livre ?

Pour tenter de répondre, on doit avoir à l’esprit la nature de la guerre déclenchée contre l’Union soviétique avec l’opération Barbarossa. Le 30 mars 1941, celle-ci est définie pas Hitler lui-même devant 200 généraux de la Wehrmacht comme une « guerre d’extermination » (Vernichtungskrieg) [5]. Quelques jours auparavant, le 27 mars, le feld-maréchal von Brauchitsch avait déjà publié une instruction demandant de veiller à ce que les soldats comprennent que « le conflit se déroule entre une race et une autre, et qu’ils doivent agir avec la sévérité qui en découle ». L’ordre de marche du Général Hoepner le 2 mai 1941 illustre bien le climat qui doit être créé : « La guerre contre la Russie (...) c’est la lutte ancestrale des Allemands contre les Slaves, la défense de la culture européenne contre le déluge moscovite et asiatique, la défense contre le bolchévisme juif. Cette lutte doit avoir pour objectif de réduire la Russie en miettes, et doit par conséquent être menée avec une dureté sans précédent » . Le 19 mai les directives données aux soldats exigent « une action implacable et énergique contre les agitateurs bolchéviques, les irréguliers, les saboteurs, les Juifs et l’élimination totale de toute résistance active ou passive ». Dans le même temps étaient dressés des plans d’extermination par la faim, avec pour objectif 20 à 30 millions de morts afin de faire place nette à la colonisation. L’application commença dès les premières semaines de l’invasion avec le sort réservé aux prisonniers de guerre soviétiques affamés sciemment, et pour certains soumis ensuite aux premières expérimentations de l’utilisation du Zyklon B, les premiers massacres de Juifs dans les pays baltes, les exécutions sommaires de toute personne soupçonnée d’être un commissaire politique et tant d’autres crimes.

Dans ce contexte général, Jean Lopez donne un premier élément d’explication en évoquant le « désir de vengeance qui va retendre le ressort combatif de l’Armée rouge. Il est sans cesse alimenté, en 1944, par les récits relatant la découverte des centaines de charniers laissés derrière elles par les troupes allemandes dans les pays baltes, en Biélorussie, en Ukraine occidentale. On tient dans les divisions des « meetings de la vengeance ». Des expositions montrent des photos d’atrocités nazies, notamment des viols suivis de meurtre. Les soldats savent que, durant des années, femmes et jeunes filles ont été livrées sans défense à la soldatesque. Des milliers, voire des dizaines de milliers d’entre elles, ont travaillé de force comme Einsatzfrau dans les bordels de la Wehrmacht (…) A la fin de 1942, Himmler estime lui-même qu’un million d’enfants sont nés en Ukraine de père allemand. Selon le mot de l’écrivain Mikhaïl Cholokhov, toute l’Armée rouge se « met à l’école de la haine ». Jean Lopez relève que « les soldats de Tcherniakhovski sont conviés à envoyer des délégations visiter les bûchers de Klooga, en Estonie. On imagine quel effet a pu avoir la vision de dizaines de piles d’hommes, de femmes et d’enfants juifs hautes de 3 mètres, imbibées d’essence et prêtes à flamber ». Le massacre se déroule le 19 septembre 1944, et sa découverte précède de peu les évènements de Nemmersdorf. Auparavant, il y avait eu la découverte de centaines d’Oradour et l’entrée, en juillet 1944, dans le camp de Maidanek : « les baraquements, écrit Richard J. Evans, étaient jonchés de cadavres - des Russes, des Polonais et beaucoup d’autres autant que des Juifs. Les journalistes horrifiés sont allés voir les chambres à gaz, que les Allemands n’avaient pas réussi à démanteler à temps. Des milliers de soldats de l’Armée rouge ont été conduits à Maidanek pour faire le tour du camp et voir de leur propres yeux » [6].

« Il est des pays où le soir au creux du lit on fait des rêves », dit le Chant des partisans. L’Union soviétique n’était pas de ceux-là.

Il est indispensable, me semble-t-il, d’avoir aussi en tête que parmi les ressorts auxquels la société soviétique fit appel, figurait la haine de l’Allemand. Dans La Russie en guerre Alexandre Werth [7], présent en Union soviétique pendant presque toute la guerre, évoque « la propagande presque raciste à laquelle se livrèrent Ehrenbourg et quelques autres, et qui fut brusquement stoppée en avril 1945, quand les Russes eurent atteint le coeur de l’Allemagne ».

Voici ce qu’écrivait le romancier Erhenbourg tandis que les Allemands perçaient jusqu’à Stalingrad : « on peut tout souffrir : la peste, la faim, la mort. Mais on ne peut pas supporter les Allemands. On ne peut supporter que des soudards aux yeux de poissons crachent leur mépris à la face de tout citoyen russe. Nous ne pouvons pas vivre aussi longtemps que ces crapules en feldgrau resteront en vie. Aujourd’hui, il n’y a plus de livres, il n’y a plus d’étoiles dans le ciel, il n’y a qu’une pensée : tuer les Allemands. Tuez-les et enfouissez-les dans la terre. Alors, nous pourrons aller dormir. Alors nous pourrons de nouveau penser à vivre, à lire, penser aux femmes, penser aux jeunes filles et au bonheur... Nous les tuerons tous. Mais il faut le faire vite ou bien ils souilleront la Russie entière et tortureront à mort des millions de Russes ». Et encore : « nous nous rappelons tout. Maintenant nous savons. Les Allemands ne sont pas des hommes. Maintenant le mot Allemand est devenu le plus affreux du monde. Ne parlons pas, ne nous indignons pas. Tuons. Si vous ne tuez pas l’Allemand, l’Allemand vous tuera. Il emmenera votre famille, et la torturera dans son ignoble Allemagne. Si vous avez tué un Allemand, tuez-en un autre. Rien n’est plus délicieux qu’un cadavre allemand » Peut-être Ehrenbourg ne pensait-il pas aux femmes et aux enfants. Mais si les soldats n’étaient pas des hommes, leurs mères et leurs femmes avaient-ils le droit au titre d’être humains ? Et il écrira plus tard : « L’Allemagne est une sorcière... Les villes allemandes brûlent, j’en suis heureux...Les divisions et les armées ne sont pas seules à avancer vers Berlin. Il y a avec elles les fosses communes, les fossés, les ravins, remplis de cadavres d’innocents, les champs de choux de Maidanek [8], et les arbres de Vitebsk où les Allemands ont pendu tant de malheureux. Les bottines, les petits souliers et les chaussons des petits enfants assassinés : tous marchent sur Berlin... Allemagne, tu peux tourner en rond, tu peux brûler, tu peux hurler ton agonie ; l’heure de la vengeance a sonné ».

Alexander Werth ne cache pas sa répugnance pour cette propagande. Mais il considère aussi que ces articles dans la Pravda et l’Etoile rouge furent « essentiels pour forger le moral russe : ces diatribes brillantes et éloquentes contre les Allemands étaient extrêmement populaires dans l’armée. On leur faisait parfois grief de tourner les Allemands en ridicule et d’oublier la puissance mortelle des ennemis de la Russie. Impliquant que tous les Allemands étaient des êtres néfastes, ces textes étaient en désaccord avec la ligne idéologique officielle (réaffirmée une fois de plus par Staline dans son ordre du jour du 23 février) mais l’ « erhenbourguisme » fut pleinement approuvé à l’époque, on y voyait la forme la plus efficace de la propagande de haine. C’est au cours du terrible été 1942 que le thème du « mal allemand » fut repris le plus intensément par les écrivains, Cholokhov, A. Tolstoï, et bien d’autres » [9]. Ne croyons pas qu’il s’agisse là d’un problème spécifiquement soviétique. Dans d’autres conditions et à une autre échelle, en France, le « A chacun son boche » lancé pour galvaniser les partisans a voisiné avec le « Vive le Parti communiste allemand », crié par Jean-Pierre Timbaud avant de s’effondrer sous les balles du peloton d’exécution allemand. Et dans Staline, histoire et critique d’une légende noire [10], Domenico Losurdo cite de nombreux sources faisant état des positions racistes prises par les dirigeants anglais et américains vis-à-vis des Allemands, dont voici un exemple : « Vers la fin de la guerre, F.D. Delanoë Roosevelt se déclare « plus que jamais assoiffé du sang des Allemands » et en arriva même à envisager pendant quelque temps l’idée de castration d’un peuple aussi pervers. »

Evoquant le comportement de la troupe en Allemagne, Jean Lopez considère que ce fut, avec les problèmes logistiques, un des facteurs principaux du blocage de l’Armée rouge devant l’Oder, jamais évoqué dans les mémoires des généraux soviétiques : « la discipline se relâche si brutalement que l’on peut parler de dissolution partielle des unités ». Un officier, Koriakov, évoque ainsi un bataillon blindé où « les tanks étaient si bourrés de butin qu’on ne pouvait plus bouger à l’intérieur et qu’ils n’auraient pas pu agir en cas de nécessité ». Un autre, Oljshanski, témoin de scènes de pillage, considère que « la machine qui avait jusque-là si bien fonctionné tombait en morceaux. »

Dans la bataille finale, « qui se révélera extraordinairement sanglante », voici la réponse apportée à la dissolution de la discipline militaire, selon le colonel Dragunski, cité dans Berlin : « Tous voulaient être de l’assaut contre Berlin. Je les comprenais. Mais l’être humain reste un être humain et je craignais que, chez chacun, la pulsion d’autoconservation ne prenne le dessus. Qui voudrait perdre la vie juste au moment de cette victoire que nous sentions si proche ? Les gars pouvaient éviter les risques et la force offensive ferait défaut. Dans pareille situation, le travail de persuasion ne suffit pas, ce qui devient nécessaire, c’est l’exemple personnel du commandant, des communistes et des komsomols. Dans les terribles années 1941 et 1942, ces problèmes n’existaient pas. Dans les combats d’alors, chacun avait peu d’espoir de survivre. On se jetait dans le combat, on pensait à la victoire, alors même qu’on n’était pas persuadé de la voir. Combien de fois ai-je vu des combattants aller à une mort certaine pour un petit bout de terre ? C’est de ces petits succès minuscules qu’a dépendu le succès de la patrie prise dans l’étau mortel du fascisme. A l’époque couraient parmi les soldats du front ces mots : on ne peut mourir deux fois et personne n’échappe à la première... Ces mots disaient le doute de pouvoir survivre à cette guerre ». Sur cette question du rôle des communistes dans l’Armée rouge, signalons que Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri évoquent, dans Grandeur et misère, « la piétaille communiste des partorg et des komsorg, adolescents dont l’espérance de vie ne dépasse pas quelques semaines et dont on s’écarte parce qu’on les sait condamnés à mort ».

En avril 1945, au signal d’un article dans la Pravda, un changement de cap de la propagande apportera un frein au déchaînement de violence : « pour la première fois les appels à la haine et à la vengeance d’Ehrenbourg sont critiqués. On réunit les troupes pour expliquer qu’elles viennent libérer les Allemands de l’oppression nazie et non pas leur faire payer indistinctement quatre ans de crimes ». L’épuration ethnique assurant la ligne Oder-Neisse comme frontière de la Pologne était alors achevée [11].

Remettons-nous encore en mémoire un fait essentiel : sur 5 millions de soldats de l’axe tués durant la guerre, 4 millions l’ont été par l’Armée rouge. « Si le débarquement en Normandie a réussi, c’est bien parce que le meilleur de la Wehrmacht était immobilisé à l’Est dans une mortelle étreinte », écrivent Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri dans Grandeur et misère, en concluant : « qui niera que nous devons en bonne partie la victoire aux sacrifices d’Ivan ? Et la liberté à la chance d’appartenir à cette nation située sur cette pointe de l’Europe à portée de la puissance américaine ? ». Le « prix » de cette victoire, ce sont des pertes incommensurables. Voici un des innombrables témoignages cités par Jean Lopez, celui du colonel-général Youri Naumenko : « le régiment a compté jusqu’à 3000 hommes dont il restait 21 combattants à Stalingrad...Les commissariats militaires nous ont envoyé des compagnies de remplacement. En Ukraine nous les recevions directement en plein combat. Après avoir capturé un endroit peuplé, nous enrôlions immédiatement tous les adultes capables de combattre, on les équipait et on les envoyait directement au feu... Notre régiment a été formé à Stravropol (…) après 7500 km, il ne restait que 16 anciens de Stravropol. Je les préservais comme des reliques, tout simplement je ne les envoyais plus à la bataille ».

Voici donc les faits. Ils sont incontournables. Evidemment, ils ne collent pas avec les idées simplistes. On ne peut qu’en conclure que ce ne sont pas les héros qui font l’histoire mais l’histoire qui fait les héros, ou qui les défait. Et l’histoire choisit aussi, selon les circonstances, leur part d’humanité. Comme les personnages d’Inglorious Basterds, de Tarentino, les héros de 45 étaient parfois des brutes, des barbares, combattant pour une cause civilisée. Décidément, les guerres ne peuvent être considérées comme la simple « continuation de la politique par d’autres moyens ». Elles sont à la fois révélatrices et fondatrices. Elles nous disent quelque chose de ce qu’est l’être humain, de ce qu’est la société, plus difficilement lisible en temps de paix.

La vision héroïque de l’Armée rouge portée naturellement aux lendemains de la victoire sur le nazisme a montré ses faiblesses à l’usure du travail des historiens et de la levée des barrages qui enfouissaient des épisodes refoulés. Avec comme toile de fond, l’évanouissement du prestige de l’Union soviétique, la prégnance de la thèse sur l’existence de deux « totalitarismes », fussent-ils frères ennemis, l’Union soviétique et l’Allemagne nazie, et la réécriture de l’histoire du 20ème siècle comme celle du triomphe du modèle des démocraties occidentales contre ces deux totalitarismes. C’est alors non seulement le mythe qui a été touché mais le sens même de cet épisode de l’histoire. Dans le tableau apocalyptique qui a succédé à la vision héroïque, seuls quelques individus, qualifiés de « justes », échappaient à l’opprobre général car seuls les actes individuels, dégagés autant que possible de tout cadre collectif susceptible de les salir, pouvaient être glorifiés. Mais à ce compte, les principales puissances sociales qui anéantirent le nazisme n’ont plus à être honorées, ni même signalées, sinon du bout des lèvres. Evidemment, les forces nostalgiques se sont engouffrées dans la brèche et on ne compte plus les remises à l’honneur des suppôts du nazisme dans les pays de l’Est européen.

Allons jusqu’au bout : dans Grandeur et misère de l’Armée rouge figurent des témoignages montrant la force de l’antisémitisme parmi les soldats soviétiques [12]. Il faut bien accepter ce fait, ce sont pour une part des hommes empreints de préjugés antisémites qui ont participé à l’anéantissement du régime le plus antisémite que l’histoire ait connu [13]. Tout comme dans les rangs d’en face, tout le monde n’était pas antisémite : on pouvait être entraîné, d’une manière ou d’une autre, directement ou indirectement, à jouer un rôle dans le massacre. Cela ne cadre pas avec une vision de l’histoire, de la manière dont les hommes jouent un rôle dans l’histoire, où ceux qui sont du bon côté sont tout bon tout beau ? Dans ce cas, c’est cette vision qu’il faut abandonner plutôt que les faits. Et puis, si l’on accepte la contradiction pour Schindler qui pour sauver des Juifs les faisait travailler dans une usine qui concourait à retarder la défaite de la Wehrmacht, pour quelle raison la refuser pour les combattants de l’Armée rouge ? L’ordre antisémite a donc été vaincu avec la contribution d’antisémites et, de l’autre côté, des hommes justes ont, « malgré eux », contribué à retarder l’échéance.

Si la vision héroïque de l’Armée rouge ne tient pas, si la guerre sainte n’est pas la guerre des saints, l’effondrement d’un mythe n’implique pas que la réalité historique qui l’a enfanté soit niée.

Berlin. Les offensives géantes de l’Armée rouge. Vistule, Oder, Elbe de Jean Lopez. Editions Economica. Grandeur et misère de l’armée rouge, de Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri. Editions du Seuil.

Notes :

[1] Les accords de « non-agression » avec l’Allemagne, signés le 6 décembre 1938 à Paris par von Ribbentrop et Georges Bonnet ne sont eux quasiment jamais évoqués !

[2] Lire notamment L’entente Chamberlain-Hitler de Clément Leibovitz, éditions L’Harmattan.

[3] Lire Staline, triomphe et tragédie de Dimitri Volkogonov, éditions Flammarion et Ils étaient sept hommes en guerre de Marc Ferro, éditions Perrin

[4] La thèse de Jean Lopez démolit le « dernier mythe » de la Wehrmacht. Non seulement ses chefs sacrifient en 1944-45 des millions d’Allemands pour « prolonger un régime qui les a comblés, dont ils partagent la vision du monde et la responsabilité de crimes massifs », mais « par leur complexe de supériorité délirant », ils se sont « montrés incapables de rivaliser avec la pensée stratégico-opérative des soviétiques ». Faisant le parallèle en matière de falsification avec « la légende du coup de poignard dans le dos », inventée en 1918 par les chefs de l’armée pour défendre le mythe de « l’invincibilité teutonne », Jean Lopez montre dans sa conclusion comment, lors de la guerre froide, un « retournement d’alliance spectaculaire s’accompagne d’une réécriture radicale de l’histoire du conflit germano-soviétique », sous l’égide du général Halder. Celui-ci fournira aux cadres américains et britanniques un « socle d’opinion commune » valorisant pour la pensée militaire allemande et méprisant pour les combattants russes, jugés inférieurs, sinon par le nombre.

[5] Sur ce contexte, voir par exemple : Himmler et la solution finale de Richard Breitman, éditions Calmann-Lévy, Le troisième Reich, tome 3 de Richard J. Evans, éditions Flammarion, La solution finale dans l’histoire, Arno J. Mayer, éditions La découverte...

[6] Le troisième Reich, tome 3, de Richard J. Evans.

[7] La Russie en guerre Alexandre Werth, éditions Tallandier. Fait remarquable pour un livre qui fut publié en URSS en 1964, certes à tirage limité, La Russie en guerre aborde déjà le problème des atrocités commises contre les civils allemands, en ces termes : « comment s’étonner de la brutalité des soldats russes en Allemagne, quand on sait ce qu’avait commis en Union soviétique l’occupant allemand ».

[8] Fertilisés avec les cendres des déportés

[9] Losurdo cite plusieurs prises de position de Staline allant en sens inverse, y compris aux pires heures, en août 1942 lorsqu’il déclare que « ce serait ridicule d’identifier la clique hitlérienne avec le peuple allemand (...) la force de l’Armée rouge réside dans le fait qu’elle ne nourrit pas, qu’elle ne peut nourrir aucune haine raciale contre d’autres peuples et donc pas non plus contre le peuple allemand »

[10] Staline, histoire et critique d’une légende noire, Domenico Losurdo, éditions Aden

[11] Dans Staline, histoire et critique d’une légende noire, évoquant la « tragédie refoulée » que fut cette « gigantesque opération ethnique ou contre-ethnique », Domenico Losurdo cite Hillgruber : « ce fut le gouvernement britannique qui, à partir de 1942, fit pression pour un transfert de population des territoires orientaux et des Sudètes ». Le 15 décembre 1944, devant la Chambre des communes, Churchill prône l’expulsion de millions de personnes comme « la méthode la plus satisfaisante et la plus durable ». Losurdo cite de nombreux témoignages sur le déchaînement de violence des Tchèques contre les Allemands des Sudètes et sur les comportements inhumains à l’égard de la population civile des puissances occidentales dans leurs zones d’occupation.

[12] Voici le témoignage de Paul Felenbok, survivant du ghetto de Varsovie : "Nous avions passé notre temps à vivre au milieu des morts, dans les rues ou sous notre abri. Sortir et voir ces soldats russes, c’était impensable. Ce fut comme une douche froide quand le capitaine qui commandait le groupe d’éclaireurs soviétiques dit en yiddish aux enfants que nous étions, mon frère et moi : "ne dites pas à mes hommes que je suis juif, ils me tireraient dans le dos". Bon nombre de juifs qui avaient fui la Pologne au moment du pacte germano-soviétique ont plus tard intégré l’Armée rouge. C’était pour la plupart des intellectuels, des gens diplômés. Ils ont été affectés à des postes importants au sein de cette armée. Les Polonais qui les ont vus débarquer à la fin du conflit se sont dit : "les Russes arrivent avec des Juifs dans leurs valises". Cela n’a pas du arranger les choses". Entretien publié dans l’Humanité du 17 mai 2013, à propos de la pièce Ceux qui restent

[13] Mentionnons à ce propos le témoignage de l’écrivain Pierre Magnan, dans le livre de souvenirs Un monstre sacré, lorsqu’il évoque le village des Alpes où il s’était réfugié pour échapper au STO : "Ici, la main de fer du maquis fait régner l’ordre républicain dans toute sa rigueur. Celui qui irait dénoncer un Juif ou un réfractaire se retrouverait allongé dans un caniveau séance tenante. Il n’empêche, et je pèse mes mots, qu’il y avait autant d’antisémitisme latent que dans n’importe quel village de l’Allemagne nazie. C’était par raison et par peur que tout le monde ne le fut pas. Et le fait que tous ces réfugiés aient de l’argent et fassent leur marché au détriment des pauvres ne contribuait pas peu à les faire détester en sourdine. Un jour, étant en train de lire au bord d’un ruisseau, trois enfants me traitèrent de sale Juif et me jetèrent des pierres. (...) L’immense malentendu qui divisait le monde m’atteignait de plein fouet car les enfants qui croyaient m’insulter étaient les fils des hommes qui la nuit allaient dresser des embuscades aux bourreaux des Juifs, au péril de leur vie."


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