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L’Espagne dans nos cœurs, de Loïc Ramirez
Philippe Pivion a lu ce livre qui évoque les relations entre communistes français et espagnols entre 1944 et 1975

Voici un petit livre bien utile. Il analyse et par là même rend hommage à l’activité communiste et à la solidarité entre les partis espagnol et français dans la période 1944-1975.

Dès les premières pages une question se pose : la guerre civile espagnole a-t-elle pris fin en mars 1939 ? Il y a des prolongations, certaines militaires, d’autres politiques, nous les découvrons.

Bien évidemment lors de la victoire de Franco, la débâcle et le découragement assaillirent les républicains et les communistes espagnols. Le gouvernement français s’empressait d’interner dans des camps les réfugiés et les combattants. Les camps de Gurs, de Saint Cyprien et d’Argelès restent de sinistre mémoire. Mais rapidement les militants et organisations du PCF vont héberger et abriter nombre de leurs homologues espagnols. La question de la double appartenance et celle de l’existence du PCE sur le sol français ne bousculent pas dans l’immédiat la direction du PCF. D’ailleurs celle-ci doit entrer en clandestinité et bientôt entamer le combat contre l’occupant nazi.

Quant aux militants français issus des Brigades internationales, avec leur savoir-faire, avec leur maitrise de la lutte armée, ils vont donner une ossature militaire à la résistance française, rejoints par les réfugiés espagnols. D’autres, qui ont réussi à passer en Angleterre, participeront aussi à la lutte de libération du sol national, notamment avec Leclerc. Et nous voilà en 1944, moment où cet ouvrage inscrit le début de sa réflexion.

Ramirez remet en lumière la volonté farouche des communistes espagnols de libérer leur territoire du joug franquiste. Se souvient-on qu’alors des milices, des brigades de plusieurs milliers de combattants pénètrent en Espagne pour porter la lutte armée contre le dernier bastion fasciste européen ? Ces hommes vont franchir la frontière, attaquer des villages, les libérer, pensant mettre à bas le régime de Franco. Les communistes français ne sont pas en reste. Ils aident, fournissent logistique et appuis politiques. André Marty, secrétaire du Comité central du PCF porte ce nouveau combat. Il échoue. Il faudra renoncer à cette forme de lutte. Pour le PCF, l’engagement contre le fascisme espagnol est naturellement la prolongation de celui contre l’hitlérisme et le mussolinisme. Mais les enseignements de la défaite de la république espagnole en 1939 n’ont pas été portés à un niveau suffisant. Il est hors de question pour la bourgeoisie française mais aussi pour celle d’Angleterre et des Etats unis d’avoir entre Tanger et les Pyrénées, une république où les communistes seraient aux commandes. C’était la raison fondamentales de la « non –intervention » de 1936. C’est la raison essentielle du choix de Franco en 1945. D’ailleurs, très vite, la guerre froide et la logique des blocs vont prévaloir et les dirigeants sociaux-démocrates puis gaullistes vont s’accommoder de la présence d’une dictature fasciste au sud de notre pays, dictature qui a eu l’intelligence de ne pas emboîter le pas à Hitler lorsque celui-ci le lui demandait.

Et ce n’est pas la fermeture de la frontière en 1946 par de Gaulle, suite à l’assassinat du FFI espagnol Cristino Garcia par un tribunal aux ordres de Franco, qui changera grand-chose sur le fond. D’ailleurs les protestations du journal le Figaro à cette époque sont illustratives des enjeux stratégiques. C’était une réponse politique à l’exécution d’un homme qui avait combattu les nazis sur le sol français, emporté des succès remarquables dans cette lutte. Ne pas agir, à l’époque, aurait été incompris de l’opinion française pour qui la résistance demeurait une odyssée héroïque vive dans les esprits et dans les chairs. D’ailleurs la protestation contre l’incarcération de Julian Grimau, exécuté en 1963 pour crime contre l’Etat franquiste commis en 1936-1939, rencontrera un écho populaire mais il n’y aura pas de conséquence gouvernementale. Rappelons que l’Espagne est devenue un partenaire, qu’elle est membre de l’ONU. Seuls les communistes mèneront le combat contre l’exécution de Grimau.

Le livre de Ramirez revient utilement sur tous ces développements, démontrant l’implication forte du PCF et de ses militants, des plus obscurs aux plus importants. Il revient sur le rôle des maires de dizaines de communes pour soutenir et faire vivre le PCE. Passages de frontières, accueil de militants, prêts de locaux, donation de matériels, impression de tracts et journaux, la liste est longue des actes d’une solidarité qui n’était pas seulement politique mais aussi humaine. Il fait parler des chercheurs, des militants et militantes, telle Marie-Rose Pineau, dont le mari disparait régulièrement pour des voyages mystérieux.

Et puis il évoque avec justesse les derniers soubresauts de la bête franquiste. Les années 70 voient l’émergence d’une nouvelle forme de lutte centrée autour de la violence, alors que le PCE travaillait à une conception de rassemblement. L’ETA provoque des attentats qui trouvent un écho dans la jeunesse de France et d’ailleurs. 1968 est passé par là. Ramirez démontre avec justesse l’évolution du combat des communistes et leur opposition la plus ferme au fascisme à l’œuvre. De nouvelles victimes comme Puig Antich entrent aux Panthéon de la martyrologie espagnole. L’ouvrage, nous pouvons le regretter, encore que ce ne soit pas son sujet central, fait l’impasse sur le remplacement de la fusillade par le garrotage. Il n’en demeure pas moins que les communistes français en solidarité avec des militants dont ils ne partagent pas les formes de lutte seront le moteur de la protestation et de la solidarité, jusqu’à l’extinction du régime lors de la mort de Franco, fin 1975, alors que de nouvelles vagues de répressions se sont déchainées dans tout le pays. L’auteur souligne aussi que le combat solidaire fut souvent mené au nom du passé, des luttes de 36-39, de la résistance, au lieu de l’être en projection, dans l’émergence d’une nouvelle société d’émancipation.

C’est un ouvrage à lire parce qu’il aide à comprendre et à apprendre les conditions de la survie politique du PCE dans la clandestinité, pourchassé tant par le régime franquiste que par la police française. Ramirez va aux sources, il utilise un matériel historique considérable pour étayer son propos. Les références permettent au lecteur de prolonger sa lecture, quelque peu entravée par des fautes typographiques et des redites. Les notes et renvois sont utilisés à bon escient et n’encombrent pas la pagination. Enfin, le choix du titre est une belle résonnance à Neruda et à son magnifique hommage à la république espagnole et aux Brigades internationales, l’Espagne au cœur.

Philippe Pivion. Juillet 2012

L’Espagne dans nos cœurs, de Loïc Ramirez. Editions Atlantica.


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