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Kant comme poison et comme remède
Par Roger Pol-Droit

Le nom de Kant demeure, à juste titre, synonyme d’exercice de la raison, d’universalité sans condition de la loi morale, de respect de la dignité des personnes. Il faut ajouter de cosmopolitisme, entendu comme principe d’un droit supranational. C’est pourquoi un désir forcené de paradoxe est indispensable pour présenter Kant comme celui par qui le nazisme devint possible et actif. Michel Onfray, dans Le Songe d’Eichmann,  [1]n’hésite pourtant pas à faire porter à ce philosophe du devoir une responsabilité écrasante dans le fonctionnement des camps de la mort.

Le livre juxtapose une courte pièce de théâtre, où Nietzsche et le philosophe de Königsberg apparaissent au chevet du bourreau nazi, et un texte introductif qui se veut accablant. Il l’est effectivement, mais pas pour Kant. Son ressort consiste à soutenir qu’Eichmann, qui déclara effectivement avoir lu Kant, l’avait très bien compris, contrairement à ce que dit Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem. Kant a souligné qu’un fonctionnaire doit obéir à la loi, donc ce respect de la règle a fabriqué des nazis zélés... Tout kantien serait ainsi un gardien de camp qui s’ignore.

Ces énormités, philosophiquement intenables pour qui connaît ne fût-ce qu’un peu l’œuvre et la pensée de Kant, résultent d’une pensée platement binaire où Michel Onfray semble à présent se complaire. Nietzsche incarne pour lui le bon rebelle, qui se dresse contre les normes et défie l’autorité, garantissant ainsi la joyeuse harmonie des libertés. Kant est le mauvais moraliste, qui veut l’ordre, la règle et la maîtrise, et fabrique en fin de compte la servitude, l’exclusion et le meurtre.

On verra qu’il s’agit bien d’un songe en lisant l’excellent ouvrage collectif intitulé Kant cosmopolitique. Une dizaine d’études, rédigées par des spécialistes [2], insistent sur le fait que sortir de la guerre constitue bien pour Kant l’impératif de la raison.

Développant la notion de weltbürger ( « citoyen du monde »), son cosmopolitisme est fondé sur une théorie politique de l’humanité, qui constitue à la fois l’en-deçà et l’au-delà des Etats. Elle exige l’hospitalité universelle, la reconnaissance des droits de l’étranger, accueilli comme un homme et non suspecté ou massacré comme un ennemi. Bref, le cosmopolitisme de Kant constitue le meilleur antidote possible au nazisme. Kant n’est pas le poison, c’est le remède.

Article paru dans Le Monde du 25 avril 2008

Notes :

[1] Le songe d’Eichmann, Michel Onfray. Editions Galilée. 2008

[2] Kant cosmopolitique. Yves-Charles Zarka. Editions L’éclat. 2008


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