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Je me souviens de ta voix, Dany Barraud
Par Jacques Barbarin

Je me souviens que tu n’as pas de fiche Wikipédia, mais il n’est pas besoin d’en avoir pour avoir brillé dans un domaine et être quelqu’un de bien.

Je me souviens que tu es arrivée à Nice en 1945, à l’âge de 5 ans, que tu es décédée le 26 juin 2016 à Villefranche sur scène, que le Sud a beaucoup compté pour toi, aussi bien professionnellement que dans ta vie de femme. Nous pouvons donc, tous gens du sud (tout au moins moi), t’adopter.

Je me souviens que ton domaine (dans tous les sens du terme) c’était l’art lyrique. Tu étais ce qu’on appelle une « soprano dramatique ».

Je me souviens que le 9 août 1954, seule, un billet de train offert par ta sœur dans ta poche, tu quittes Nice, à 14 ans, pour étudier le chant à Paris.

Je me souviens que afin de financer tes études, tu occuperas divers emplois (fleuriste, Ministère de la Culture, chez Cusenier, à IBM…) .

Je me souviens qu’à cette époque, tu as le plaisir de chanter avec Sydney Bechet et Mezz Mezzrow [1], dans des caves « Jazz ». Tu montres déjà que ton répertoire ne se limitait point au lyrique, ainsi que ton ouverture d’esprit, tu ne disais pas : « Du jazz ! Ah, fi ! ».

Je me souviens que, en 1965, ayant obtenu une dispense (études en quatre ans au lieu de huit), tu remporte deux prix tant enviés ce qui est unique : la « Voix d’or Ninon Vallin » (Opéra) : Aïda, Othello, Guillaume Tell, et le « Prix Henri Duparc » (Mélodies).

Je me souviens que, en cette année, tu reçois la « Licence d’Art Lyrique » et que tu trouves immédiatement engagée à l’opéra de Lyon, sous les directions de Paul Camerlo, puis de Louis Erlo Je me souviens qu’en 1970 tu tiens le rôle de Marie dans « Wozzeck » (de Berg, d’après la pièce de Büchner) et que fût la seule à interpréter ce rôle durant plusieurs années sur la plupart des grandes scènes. (Opéra de Marseille/ Capitole de Toulouse/ Grenoble…).

Je me souviens ce rôle est déterminant dans la poursuite de ta carrière. Ta présence scénique est unanimement reconnue, « une bête de scène » disait-on. Tu n’accepteras plus que d’interpréter des personnages forts, à défendre sur scène.

Je me souviens que tu tenais le rôle de Mimi dans La Vie de Bohême à l’Opéra Comique de Paris, dans le début des années 70. Tu feras la fermeture de ce lieu devant une salle archicomble du théâtre.

Je me souviens que le hasard est ainsi fait que tu en assureras la réouverture, en 1977, sous la direction de Bernard Lefort, dans La Traviata, mise en scène de Bernard Lavelli.

Je me souviens que tu interpréteras ce rôle au Théâtre des Champs Elysées, au Cirque Royal de Bruxelles, Opéra Royal de Liège, dans une mise en scène de Maurice Béjart.

Je me souviens de toi et de Marseille : tu seras l’invitée permanente de l’Opéra de Marseille, à la demande de Raynald Giovaninetti, Directeur et Chef d’Orchestre qui t’avait entendue à Paris dans Maria Golovine [2].

Je me souviens que, en 1977, voulant transmettre ton art, en pleine forme vocale et non pas attendre, comme tant d’autres, de ne plus pouvoir chanter, tu crées le Cours de chant Dany Barraud. Parmi tes élèves figuraient deux danseurs étoiles (homme et femme) de Roland Petit et des acteurs régionaux.

Je me souviens en 78 du 1er spectacle de l’Opéra de Chambre Dany Barraud, Le pauvre matelot (Cocteau-Milhaud), Vers la lumière, (Création Mondiale), dans une mise en scène de Maurice Vinçon, alors directeur du Mini-théâtre de Marseille - Hommage à Darius Milhaud (Concert) - Abbaye de Saint Victor Marseille.

Je me souviens que cet « Opéra de Chambre Dany Barraud » a pour finalité de présenter des ouvrages en 1 acte, orchestration et distribution réduite (en quelque sorte la nouvelle par rapport au roman), de découvrir des artistes talentueux et leur transmettre un savoir et leur donner l’occasion d’être face à un public, de découvrir ou redécouvrir des compositeurs contemporains : Darius Milhaud, Henri Sauguet, Villa Lobos, Lucien Guérinel, Henri Tomasi .

Je me souviens que, dès les années 70, à Marseille, tu es reçue dans des classes, pour expliquer la VOIX, puis que tu présentes des « Conférences sur Voix », afin d’expliquer le mécanisme de la voix chantée et son évolution à travers les âges.

Je me souviens que la transmission d’un savoir et d’un comportement idéal, la recherche permanente de la perfection sans laquelle le lyrique ne pourrait exister a toujours été pour toi un moteur infatigable… jusqu’en 1993 : opération du cœur. Valve mécanique-pace maker, ennemis redoutables pour un chanteur lyrique, ne t’empêcheront pas de chanter, puisque tu quitteras ton lit pour participer à un concert (engagement moral) à l’Abbaye de Saint Victor, et rejoindra la clinique après les applaudissements.

Je me souviens que tu as joué en 1996 dans L’Opéra des rats, [Une communauté d’origines multiples, Italiens, Africains, Slaves, Nord-Africains, vit au pied d’un viaduc, dans une décharge qu’une espèce de gigantesque, effrayante pelle mécanique arrivée du ciel vient remplir régulièrement des déchets de ceux qui vivent au-dessus, tranquillement] texte de Léo Ferré dans une mise en scène de Richard Marin, au Théâtre Toursky.

Je me souviens de ce qu’écrivait Jacques Layanni : « L’Opéra des rats est une pièce de théâtre que Ferré écrivit sur une idée de Richard Martin, créée à Marseille, au théâtre Toursky, en 1983, fort peu commentée par la presse nationale, pour ne pas dire pas du tout , reprise en 1996 durant deux mois, dans une mise en scène nouvelle, signée bien sûr par Richard Martin avec l’idée d’associer une vingtaine de jeunes des quartiers environnants à cette re-création. Ils participeront au montage du décor, et joueront des rôles dans la pièce, après avoir suivi des cours avec des professionnels du spectacle. »

Je me souviens également de ce qu’écrivait Olivier Piot, du Journal « Le Monde » : Lui a vingt quatre ans, sans travail véritable, sans formation particulière. Il habite un quartier populaire de Marseille. Elle cinquante-six ans, cantatrice depuis l’âge de seize ans, elle jouit d’une renommée internationale. Deux mondes, deux cultures, deux parcours différents qu’on ne voit pas ce qui aurait pu amener Tarek Merouani et Dany Barraud à se rencontrer. Et pourtant ils parlent aujourd’hui l’un de l’autre avec une étonnante tendresse. 
C’est la première fois que je trouve enfin ma voie, lâche Tarek, visiblement ému ; j’ai découvert grâce au théâtre une façon d’exprimer les choses fortes en moi ». Dany parle de cette expérience avec la même ferveur. « C’est fascinant de voir à quel point ces jeunes, parce qu’ils ont connu les difficultés de la vie, expriment par la voix et une passion sans égale. ».

Je me souviens que j’avais l’habitude de te revoir en mai au Théâtre Toursky, pour les assises annuelles de l’Institut International du Théâtre Méditérranéen. Je prenais un immense plaisir non seulement de participer à ces assises, mais aussi de t’y croiser : ton charisme, ta gentillesse.

Je me souviens que tu avais un grand cœur et tu n’avais pas la langue dans ta poche, à preuve la formule qu’on utilisait pour caractériser en un mot ténor, baryton et basse et que tu avais grande joie me repèter. C’était un petit peu disons leste mais au fond pas méchant. C’est ce qui te caractérise, au fond : « un peu leste, mais pas méchante ».

Depuis ton départ le 26 juin 2016, tu dois leur en foutre, un ce ces pataquesses, là haut !

Notes :

[1] Clarinettiste et saxophoniste américain de jazz. Fervent défenseur de la musique afro-américaine traditionnelle, son jeu swing teinté de blues cherche à reproduire celui des musiciens noirs

[2] Opéra en trois actes de Gian Carlo Menotti. Il est composé à travers et se concentre sur une rencontre romantique entre un reclus isolé appelé Donato et le personnage du titre, une femme mariée vivant dans un pays européen quelques années après une guerre récente. De Gian Carlo Menotti tu joueras également Le consul et Médium


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