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Introduction à Antonio Gramsci. Un livre de George Hoare et Nathan Sperber
La critique d’Eric Le Lann

La référence à Gramsci est à la mode. Sans doute est-ce davantage le philosophe que le militant politique, qui fut secrétaire général du Parti communiste italien, qui est le plus souvent salué, dans une dichotomie quelque peu éloignée de la conception gramscienne des rapports entre philosophie et politique, dans la lignée de la célèbre « thèse » où Marx et Engels distinguaient et privilégiaient la transformation du monde sur son interprétation. C’est le mérite de l’Introduction à Antonio Gramsci de George Hoare et Nathan Sperber de présenter les thèses du penseur italien en liaison étroite avec son combat politique.

Il s’agit là d’un livre indispensable pour rendre compréhensible au commun des mortels une œuvre difficile d’accès – notamment du fait des contraintes d’écriture qui s’imposaient pour sortir de la prison les cahiers qui en constituent une partie importante. Indispensable aussi parce que cette œuvre est souvent méconnue, réduite à quelques formules qui prennent l’allure d’épitaphes indiquant l’enterrement d’une pensée [1].

Il en est ainsi de tout ce qui a trait à la réflexion sur la notion d’hégémonie, inséparable pour Gramsci de la question des alliances de classes, de la notion de « bloc historique », et de la prise en compte de la nation. Cette réflexion n’est pas un exercice théorique. C’est la leçon tragique de la défaite, celle du reflux qui suit le bienno rosso [2], ce formidable mouvement qui secoue les usines de l’Italie du nord dans les années 1919-1920, jusqu’à l’installation du fascisme. Il s’agit donc de réfléchir aux conditions de la renaissance d’un mouvement ouvrier qui reprenne prise sur l’histoire.

C’est la question posée dans Alcuni temi della quistione meridionale (Sur quelques thèmes de la question méridionale), son dernier ouvrage avant d’être emprisonné : Gramsci veut « élucider en quoi ce mouvement contestataire s’est heurté à une indifférence, voire une hostilité des masses populaires du Sud, bien que l’Ordine nuovo [3] fut conscient à l’époque de la nécessité de dépasser le clivage géographique et de construire l’alliance stratégique de tous les éléments subalternes du pays ».

Dans cet esprit, dans Alcuni temi della quistione meridionale, Gramsci considère que « le prolétariat, pour être capable de gouverner en tant que classe, doit se dépouiller de tout résidu corporatif, de tout préjugé et de toute scorie syndicaliste ». Toujours selon Gramsci, les classes subalternes doivent « s’éduquer à l’art de gouverner » et « ont intérêt à connaître toutes les vérités » [4]. Autrement dit, ajoutent les auteurs, « la classe ouvrière, pour prétendre à l’hégémonie, doit apprendre à incarner le peuple tout entier ».

Pour aider à comprendre ces conceptions, les auteurs mettent en valeur la lecture faite par Gramsci de la Révolution française et du rôle qu’y tinrent les Jacobins : « Les Jacobins furent (…) le seul parti de la révolution en acte. Ils ne représentaient pas seulement les aspirations immédiates des personnes physiques constituant à ce moment-là la bourgeoisie française ; mais ils représentaient le mouvement révolutionnaire dans son ensemble, comme processus historique intégral, parce qu’ils représentaient également les besoins futurs, là aussi, non seulement de ces personnes physiques déterminées, mais de tout les groupes nationaux qui devaient s’assimiler au groupe fondamental existant » [5]. "Gramsci, considèrent les auteurs, veut lire dans le jacobinisme une des grandes leçons de l’histoire contemporaine, celle du sacrifice des intérêts matériels à court terme de la classe montante, au profit d’une alliance des classes qui permet une mobilisation nationale-populaire autour de revendications sociales universelles".

C’est seulement sur ces bases que l’on peut comprendre la réflexion de Gramsci sur l’hégémonie. Pour les auteurs, « l’hégémonie, chez Gramsci, ne sert pas tant à qualifier un état de fait qu’un processus, un projet social en voie de réalisation ». Elle « se construit au moyen d’un pouvoir d’attraction, mais aussi grâce à des compromis et des concessions qui favorisent le ralliement conscient des forces auxiliaires ». Elle n’est pas tant « une situation acquise que la dynamique fondamentale de la vie sociale, dans toute sa multiplicité et ses contradictions ».

Il en ressort qu’avec Gramsci nous n’avons pas affaire à un penseur isolé, une sorte de Van Gogh ignoré découvert quelques décennies après sa mort. Son œuvre est, me semble-t-il, le pendant théorique des solutions politiques recherchées à un moment donné par le mouvement communiste. Ainsi, peut-on sérieusement considérer que les réflexions qui s’affirment dans l’Internationale et ses partis sur la question nationale dans la seconde partie des années 30, avec, par exemple, Georges Dimitrov, qui contribua au choix de la stratégie du Front Populaire au sein du mouvement communiste, invitant à « recueillir tout ce qu’il y a de précieux dans le passé historique de la nation » [6] et les écrits de Gramsci sont étrangers les unes aux autres ? N’y aurait-il aucun lien entre ce que proclame Gramsci à la chambre des députés, face à Mussolini peu de temps avant son emprisonnement, « vous conduisez l’Italie à la ruine et à nous communistes reviendra de la sauver » et au-delà toute son œuvre écrite [7] et les positions politiques de Togliatti en 44-45, sa recherche d’une stratégie enracinée dans le terreau national italien ? [8] Peut-on encore affirmer que le souci du secrétaire général du PCF, Maurice Thorez, en 1947, « ne pas se laisser creuser un fossé entre la classe ouvrière et les classes moyennes », ce qu’il ne put vraiment éviter, n’a rien à voir avec les préoccupations de Gramsci ? [9]

Bien d’autres thèmes sont abordés dans un livre qui ne simplifie pas les écrits de Gramsci et présente au contraire les débats d’interprétation – par exemple sur la notion de société civile - et restitue, disons le encore une fois, les contextes. C’est le cas sur la question de l’éducation. Lorsque « Giovanni Gentile, ministre de l’Education et intellectuel officiel du régime fasciste, entérine une série de réformes en 1923, censées transformer le modèle d’enseignement traditionnel (privilégiant le latin et axé sur le par-cœur), par la valorisation de la spontanéité des élèves au détriment de la transmission trop mécanique des contenus », Gramsci, selon les auteurs, considère que « dévaloriser la discipline intellectuelle à l’école, comme le font les réformes Gentile », c’est empêcher les milieux populaires d’accéder via le système scolaire, à des dispositions favorables à l’apprentissage qu’un environnement familial privilégié suscite plus facilement. Donc, toujours selon les auteurs, pour lui « ce qui semblait avancé se révèle avoir des conséquences sociales réactionnaires ». « L’éducation de la pensée doit passer par une première phase conformiste (…) d’autant plus laborieuse et pénible que l’enfant vient d’un milieu social peu éduqué. (…) A mesure que le cursus avance, Gramsci note que l’élément disciplinaire laisse peu à peu la place à l’exercice de la réflexion critique spontanée. A terme, le conformisme engendre donc son contraire : la liberté de jugement ».

Il reste à savoir si les réflexions de Gramsci ont perdu ou non toute valeur pour notre temps. Par exemple, avons-nous aujourd’hui notre question méridionale ? La « solidarité organique ville campagne » est-elle une question dépassée, même dans un contexte nouveau de l’insertion dans le marché mondial ? Les notions de parti et d’intellectuels organiques sont-elles dépassées ? Quand André Tosel considère que Gramsci a su corriger l’utopie issue de Marx et reprise par le bolchevisme, celle de la thématique de la fin de l’État, des classes, de la religion, du marché en général, du droit, la question est-elle tout à fait close ? [10] Rappelons que cette dernière interrogation est l’objet du Gramsci, du libéralisme au communisme critique, de Domenico Losurdo [11].

Sans répondre à toutes ces questions, la lecture de l’Introduction à Antonio Gramsci nourrira sans doute les réflexions de ceux qui veulent travailler à changer une société développée dans un sens émancipateur, un combat qui est " complexe, difficile, et requiert des qualités exceptionnelles de patience et d’inventivité" [12] .

Introduction à Antonio Gramsci. George Hoare et Nathan Sperber. Editions La Découverte.

Notes :

[1] Signalons les efforts d’André Tosel dans notre pays pour faire connaître le travail de Gramsci. Voir également les contributions au colloque organisé par la Fondation Gabriel Péri en mars 2013

[2] Les deux années rouges

[3] Journal animé par Antonio Gramsci et Palmiro Togliatti durant le mouvement turinois

[4] Cahier 6 §79

[5] Cahier de prison 19 § 24

[6] Au 7ème congrès de l’Internationale communiste. Cité par Domenico Losurdo, dans Gramsci, du libéralisme au communisme critique

[7] Les auteurs relèvent que Gramsci note que "la révolution communiste doit se nationaliser" (Cahier 14 § 68) et précisent que cela veut dire "qu’elle doit s’agréger l’ensemble des éléments populaires de la nation pour se légitimer".

[8] Le témoignage de Giorgio Napolitano, livré dans un entretien avec Eric Hobsbawm en 1976, est édifiant : « Il faut vraiment faire un effort pour se représenter la situation de Naples et du Mezzogiorno, telle qu’elle était alors, en 1944, quand Togliatti revint en Italie. (...) Le sous-développement de l’Italie méridionale était aussi très lourd. Alors que, dans le Nord, le mouvement ouvrier avait gagné dans le feu de la résistance des positions très avancées, en Italie du sud, dans les villes, dans une grande ville comme Naples, comme dans les campagnes, l’influence des forces réactionnaires était encore dominante. Eh bien, le Parti communiste apparut à beaucoup d’entre nous comme la force la plus capable (au moment même où il appelait à la plus large unité pour la libération et la reconstruction du pays) d’assurer un renouvellement radical, la plus capable de conduire dans le Mezzogiorno une œuvre de redressement et de salut social et politique, de promouvoir un processus d’élévation de la conscience des grandes masses populaires. Le Parti communiste se dirigeait dans ce sens, et c’est dans cette perspective et avec cet objectif qu’il avait assumé des responsabilités gouvernementales immédiatement après le retour de Togliatti en Italie, grâce au tournant qu’il avait fait prendre à la politique italienne ». Giorgio Napolitano fait là référence au « tournant de Salerne », du nom de la ville, au sud de Naples, où Togliatti, en Février 1944, avait appelé à l’union de tous les italiens, républicains ou monarchistes, pour participer aux côtés des Alliés à la guerre contre le nazisme. Il poursuit : « en ce qui concerne notre formation idéologique et culturelle, (…) nous étions, en définitive, sollicités dans deux directions. Réaliser une liaison avec la tradition culturelle nationale et plus particulièrement la tradition culturelle méridionale, dans son expression la plus avancée ; en tant que marxistes et communistes, nous voulions nous y référer dans ses manifestations les plus complexes, sur lesquelles il s’agissait d’exercer une attitude critique rigoureuse. Une impulsion et une aide considérable dans notre travail sur ce terrain (celui de l’histoire de l’Italie, de l’histoire du Mezzogiorno, de la tradition culturelle italienne) nous furent offertes par la publication des Lettres, puis des Cahiers de prison de Gramsci... ». Extraits accessibles sur La faute à Diderot : http://www.lafauteadiderot.net/La-p...

[9] Voir Aragon, un destin français de Pierre Juquin, page 305 : position prise par le bureau politique du PCF le 10 juillet 1947. Ironie de l’histoire, Jdanov, qui sonna le glas de cette orientation en convoquant les Partis communiste d’Europe lors d’une réunion en Pologne en septembre, y reprit à son compte les critiques des militants trotskistes qui accusaient le Parti communiste français d’avoir une attitude trop modérée !

[10] "Un laboratoire inépuisable en temps de détresse", dans l’Humanité du 22 mars 2013

[11] Aux éditions Syllepse. Lire sur La faute à Diderot : "De Gramsci à Losurdo, grandeur de la philosophie politique révolutionnaire". "La question de la relation appropriée à l’héritage culturel est une problématique sous-jacente de la pensée gramscienne", notent les auteurs en faisant référence à cet ouvrage.

[12] Cahier 6,§ 138


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