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"Il faut faire de la politique avec les sciences"
Un entretien avec Dominique Pestre sur son livre "A contre-science"

Il faut faire de la politique avec les sciences, affirme Dominique Pestre dans son dernier livre A contre-science [1]. Il y développe une analyse de l’activité scientifique et des technologies qui débouche sur la question cruciale des choix démocratiques à opérer dans les possibles ouverts par les techniques.

Des possibles ambivalents, offrant des biens, des services et des emplois. Mais également des risques nouveaux liés au fonctionnement ou aux dysfonctionnements de ces objets techniques.

Ces risques, explique Pestre, sont appréciés, paradoxalement, au regard de la sécurité inédite permise par les technologies issues de la révolution industrielle et des percées scientifiques du XXème siècle. Voici une interview de Dominique Pestre, publiée vendredi dans les pages sciences de Libération. Sylvestre Huet

Le savoir crée de l’ignorance parce qu’il identifie de nouvelles questions, notez-vous. Comment transmettre ce mouvement contradictoire – savoir et ignorance augmentant de pair - par l’éducation ou l’information ?

Dominique Pestre : Le point de départ de ma réflexion est que tout savoir suppose des simplifications, que tout savoir a donc des points aveugles. Partons de notre état anthropologique  : nous ne sommes pas des dieux, nous sommes au contraire des êtres limités, donc ce que nous savons est forcément partiel. Les sciences produisent des savoirs utiles et efficaces, mais toujours incomplets et en instance de rectification. Ces limites sont encore plus importantes lorsque l’on se confronte aux technologies puisque les questions croissent alors en complexité. Dans l’espace public ou les media, comme dans l’éducation, il n’est donc pas sage de sacraliser certains types de savoir (de rendre les sciences trop certaines si l’on veut) au détriment d’autres (les savoirs des associations de malades par exemple). Il est préférable d’éduquer à ce qui est, c’est-à-dire à la diversité des savoirs et des cadrages, de comprendre ce qui fonde et justifie cette diversité, et de confronter les résultats à partir d’une position modeste reconnaissant nos a priori et la part d’ignorance de nos jugements.

L’ignorance de ce qui est déjà connu par les scientifiques ne semble pas diminuer. Elle s’étend au milieu scientifique, en raison de sa spécialisation, et aux responsables politiques. Est-elle compatible avec l’idéal démocratique ?

Au fond, le problème que rencontrent nos sociétés est  : comment vivons-nous avec les techniques et les savoirs scientifiques  ? Ceux-ci sont porteurs de bénéfices, mais engendrent aussi des dégâts, des effets négatifs inattendus. Il faut donc faire des choix en tenant compte des incertitudes comme des intérêts en jeu (économiques, par exemple). Le niveau politique est légitime, en démocratie, pour arbitrer, mais il est essentiel qu’il explicite ses choix et rende public les paramètres de ses décisions. Ce qui a changé dans la période récente n’est en effet pas tant la complexité des décisions à prendre que le fait que l’espace public et médiatique est devenu le lieu où les légitimations se construisent. Les politiques sont donc pris dans des critiques beaucoup plus fortes qu’autrefois et ils se protègent par des comités d’experts et des agences (pour la sûreté nucléaire ou les risques sanitaires). Du coup, la composition de ces agences devient le problème crucial, et ces comités et agences incluent souvent, aujourd’hui, des représentants de la « société civile » et des sciences sociales, ce qui est une bonne chose.

Vous accusez des acteurs, y compris scientifiques, des controverses publiques à propos d’objets technologiques de construire de l’ignorance. Qu’entendez-vous par là  ?

Notre ignorance n’est pas que le résultat normal de toute production de savoir. Elle peut aussi être délibérément fabriquée. L’exemple de l’industrie du tabac aux USA est bien connu, comme celui de l’amiante, dont on connaît la toxicité depuis près d’un siècle. On peut aussi miner la crédibilité d’un résultat en pointant le caractère contestable de ses preuves (et toute preuve a toujours des points faibles) ou en dénonçant les « intérêts » de ceux qui les produisent (qu’il s’agisse de Greenpeace ou de l’industrie nucléaire). Sur le changement climatique, voyez la manière dont Claude Allègre use de l’argument « l’évaluation du GIEC repose sur des modélisations, donc rien n’est sûr » alors que ces outils sont utilisés dans la plupart des sciences sans subir cette contestation et qu’ils produisent des résultats qui devraient inciter à la prudence, à la précaution.

Des « sciences studies » ont été accusées de produire un relativisme . Faut-il y voir le refus d’attribuer à la science une capacité à produire des connaissances spécifiques sur la nature non contestables par d’autres approches  ?

Relativisme, c’est d’abord une accusation ou un moyen d’invalider quelqu’un. Il est à mon sens deux positions intenables  : celle qui affirme que, en matière de choix technologiques, il y aurait des savoirs en quelque sorte absolus  ; et celle qui prétend que tous les savoirs se valent. Le problème est que personne ne peut occuper la position de Dieu et trancher avec certitude entre ces résultats partiels. Nous n’avons donc d’autre choix que de débattre, d’organiser l’échange de preuves et de données, en essayant d’intégrer nos marges d’ignorance. Cela peut sembler peu satisfaisant – ce serait formidable d’agir en toute connaissance de cause – mais nous n’avons pas le choix  : c’est la condition humaine qui le veut.

Vous évoquez la « société du risque » issue de l’usage des technologies. N’y a-t-il pas là un paradoxe, puisque ces sociétés sont celles où les hommes et les femmes vivent le plus longtemps, en meilleure santé au regard de l’histoire et de la géographie  ?

Les risques technologiques dérivent de ce que nous vivons dans des sociétés technologiques et libérales. Ils dérivent du fait que les objets techniques (les OGM comme les nanotechnologies) arrivent dans nos vies via l’innovation et les marchés avant que nous puissions débattre des effets qu’ils vont avoir. Ces effets ne sont de plus repérables qu’avec le temps, une fois mis en usage sur des périodes longues. Le débat et la régulation n’interviennent donc que dans un second temps, et on évalue alors des risques qu’on compare aux avantages obtenus, ce qui n’est jamais un exercice innocent. Dans ce sens-là, nous sommes dans des sociétés du risque depuis le début du XIXe siècle. Le paradoxe que vous pointez est que nous vivons pourtant dans des sociétés plus paisibles et moins risquées qu’autrefois, ce qui est certain. Mais c’est précisément parce que nous ne voulons pas courir de risque inutile que nos sociétés sont si sensibles aux risques technologiques nouveaux.

Les ministres de la Recherche se lamentent à propos d’une « désaffection des sciences », voire de la déchéance de la notion de « progrès ». Quelles réflexions cela vous inspire t-il  ?

Y a-t-il une désaffection des étudiants vis-à-vis des sciences  ? Oui. Mais la raison n’est pas qu’ils seraient devenus rétifs au progrès ou antiscience. Soyons concrets  : Pourquoi un étudiant choisit-il une filière ? Pour obtenir un travail intéressant. Or ce choix dépend des valeurs sociales du moment. Prenons les élèves de l’Ecole polytechnique. Dans les années 50, ils ne font pas de carrières scientifiques, ce qui est jugé problématique pour la modernisation de la France. Voulant les attirer vers la science, la direction de l’école crée donc une « botte recherche » débouchant sur de nouvelles carrières. Le succès est immédiat, au point que, dès le milieu des années 60, on freine ce mouvement. Depuis les années 90, les valeurs se sont inversées, et gagner de l’argent est devenu une norme. Les élèves les plus brillants s’orientent donc vers la finance, les écoles de commerces, et nos matheux contribuent, brillamment d’ailleurs, à la construction des instruments financiers les plus sophistiqués. En parallèle, il est vrai, la mystique d’un progrès sans limite s’est réduite dans nos sociétés riches et sécurisées, mais aussi attentives à la qualité de la vie et à notre environnement.

Par Sylvestre Huet, le 21 janvier 2013. Mis en ligne sur le blog Sciences au carré.

Notes :

[1] Dominique Pestre. À contre-science. Politiques et savoirs des sociétés contemporaines. Seuil


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