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Homo petrolicus
Par Hassan Moussaoui

Beaucoup de gens à travers le monde considèrent le pétrole comme étant le sang de la Terre. Ils ont le droit de penser que durant une centaine d’année, les privilégiés de l’humanité, nous, se sont comportés comme des vampires, suçant frénétiquement ce précieux fluide qui offrait une ivresse et une puissance inégalées. En effet, les progrès accomplis furent considérables, résumons les.

Les produits dérivés du pétrole, symboliquement ou effectivement, sont omniprésents et l’énergie qu’il procure permet à la fois leur fabrication et leur utilisation. Nous lui devons, le plastique, les vêtements, les cosmétiques, les produits d’entretien, les engrais, les médicaments, le bitume, les appareils électriques et électroniques, c’est à dire l’écrasante majorité des objets que nous utilisons quotidiennement et qui guident ainsi notre vie. Il a, pour ainsi dire, créé et perpétué l’industrie automobile. Il a bâti nos villes et décidé de leur organisation. C’est grâce à lui que la population a augmenté, que nous consommons inlassablement, que nous nous déplaçons, que nous mangeons, que nous vivons plus longtemps. Les technologies de la communication ont réinventé le rapport à l’autre, les façons de se divertir et confèrent à tout l’illusion de la facilité. Quel fut le prix à payer pour tout cela ?

Pour nous d’abord. L’énergie abondante et bon marché a façonné notre économie et ce n’est pas un hasard si les multinationales les plus riches sont des conglomérats pétroliers. Leurs revenus colossaux ainsi que ceux de la rente accordée aux dirigeants corrompus des pays exportateurs gonflent démesurément les marchés financiers, favorisant en grande partie la spéculation à outrance, cause de tant de maux. Les bénéficiaires se sont retrouvés dans une situation suffisamment favorable pour imposer leurs règles, la dérégulation, qui a favorisé l’escalade des tarifs, puisque qu’il est plus simple de s’entendre plutôt que de se concurrencer, augmentant à la fois la pauvreté et leurs profits. Ce n’est pas tout. Ils ont aussi été capables d’imposer le mythe de la croissance infinie et donc de la surconsommation et du gaspillage. Cela a profondément changé le rapport au travail, transformant l’employé en simple outil au service d’une production jamais suffisante avec de tragiques conséquences sur son psychisme. Plus pernicieusement, l’industrie agroalimentaire a tellement modifié nos habitudes, qu’elle a révolutionné la pratique agricole. Aujourd’hui les paysans sont contraints d’assister impuissants à leur propre extinction. Qui sait si bientôt nous n’aurons pas désespérément besoin d’eux.

Pour les autres, ensuite. Ce que l’on appelle la géopolitique du pétrole, dominée au début par l’Europe puis, jusque de nos jours par les Etats Unis, éclaire l’Histoire Contemporaine tout a fait différemment et plus efficacement que les motifs et les schémas invoqués traditionnellement pour la décrire. La raison est très simple. Un approvisionnement stable en énergie est l’enjeu majeur pour tous les gouvernements des pays modernes tout le reste n’est que détails. Il détermine donc les tensions internationales relatives à la délimitation des aires d’influence afin de contrôler au maximum les gisements et le transport, maritime ou terrestre. Ainsi, tous les conflits armés du XXème du début du XXIème siècle, ont, à différents niveaux, une relation étroite avec le pétrole, dans leur genèse ou leurs développements. Tu crois peut être que j’exagère, mais les exemples sont nombreux, documentés et disponibles, tu peux consulter l’histoire du cartel des sept sœurs, de la Françafrique, de Stalingrad. Il est aussi important de remarquer que les pratiques militaires monstrueuses, qui continuent de souiller la dignité humaine sont aussi imputables au pétrole, car sans lui, pas de Blitzkrieg, pas de transport de troupes, pas de bombardements intensifs, pas de chars d’assaut etc. Le nombre de vies ainsi sacrifiées sur l’autel de l’énergie noire, est difficilement estimable, mais constitue sans doute le plus grand massacre jamais perpétré par l’homme.

Pour finir, l’empreinte de l’homme sur son environnement n’a jamais été aussi profonde et irréversible. Nous avons percé la couche d’ozone, pollué l’atmosphère, répandu des quantités ingérables de déchets sur la Terre et dans les mers. Nous avons défiguré les paysages, ravagé les forets, massacré la biodiversité, gaspillé l’eau, appauvri les domaines cultivables en plus de les contaminer par des manipulations génétiques hasardeuses (à ce propos les enquêtes de Marie-Monique Robin sur Monsanto sont, hélas, très révélatrices). De plus, nous avons inventé des molécules qui nous échappent comme autant de Frankenstein, nous rendant cancéreux, au mieux allergiques, alors que Rabelais, il y a très longtemps nous avertissait déjà, que la science sans conscience n’est que la ruine de l’âme, aujourd’hui il pourrait dire la ruine du corps. La liste est très longue. Notre prise de conscience est tardive et encore parcellaire, mais les conséquences commencent à se faire sentir. Les malheurs naturels qui nous frappent sont de plus en plus variés, importants et meurtriers.

Nous pourrions encore analyser plus finement les tenants et les aboutissants de notre mode de vie ainsi que les méfaits pouvant en découler. La priorité n’est pas de nous repentir mais d’anticiper. Le devoir de mémoire est important mais pas autant que celui de lucidité. Pour le moment nous donnons l’impression d’être résignés ou non concernés. Je crois que nous avons tort. Nous sommes dépendants du pétrole dans des proportions inimaginables et un sevrage brutal nous attend, car il ne s’agit pas de renoncer au pétrole, c’est lui qui nous abandonne. Pendant que l’on est bercé d’illusions, que l’on s’écarte des problèmes réellement importants, que l’on est persuadé qu’une hypothétique technologie à venir nous sauvera tous du désastre, une réalité bien différente se profile.

L’ère du pétrole est déjà terminée et nous ne savons pas vivre autrement. Les gisements s’épuisent les uns après les autres et l’opacité propre à l’industrie pétrolière fausse les estimations sur l’état des réserves. Malgré la sophistication extrême des instruments de prospection, on ne trouve plus, depuis longtemps, de zones prometteuses et le pétrole est de plus en plus extrait du sable ou du schiste de manière non conventionnelle, c’est à dire difficile et couteuse. Or ces méthodes utilisent plus d’énergie qu’elles n’en procurent, en outre elles sont polluantes et on ne connait pas leurs répercussions possibles sur le long terme, notamment sur les nappes phréatiques. Dans le même temps, puisque nous avons eus l’arrogance de nous ériger en modèle, la moitié du monde va bientôt chercher à nous imiter. La demande en carburant et en énergie va augmenter de façon exponentielle. Le prix du baril pourrait atteindre des sommes astronomiques.

La crise, déjà ébauchée, aurait alors des proportions sans précédents. Elle pourrait conduire a des guerres importantes puisque l’on a déjà vu que les gouvernements n’avaient jamais hésité à assurer militairement leurs approvisionnements. Les conséquences sociales seraient tout aussi désastreuses, par exemple, le chômage en France pourrait devenir majoritaire et partout des prémisses de famines ne sont pas à exclure. En effet, de nombreuses zones de la planète sont désormais consacrées a la fabrication de biocarburant, bien qu’énergétiquement déficitaire comme les extractions non conventionnelles. Or, la culture de ses espèces végétales envahit les zones habituelles d’agriculture alimentaire et même celles de nos trésors naturels, comme l’Amazonie ou pourquoi pas, la forêt d’Orléans. Les prix augmentent déjà, jusqu’où iront ils, car l’on sait qu’une élévation d’un degré entraine une baisse de rendement de 10% de la production de blé, et que, quelques soient les causes, le climat est effectivement en train de se réchauffer.

La France mise sur l’énergie nucléaire puisqu’elle est implantée au Sahara où les gisements d’uranium comptent parmi les plus importants du monde et qu’elle a l’intention de vendre ses compétences au plus grand nombre de pays possibles. Ce sera une énergie fort chère, de par le traitement, forcement délicat des déchets radioactifs, dont les conditions, mêmes réglementées, ne garantissent pas l’absence de danger. De plus, cela ne réglerait pas la question du trafic automobile, puisque l’on a négligé trop longtemps l’innovation en matière de voiture électrique et plus généralement dans les énergies alternatives (A ce propos je t’invite à t’informer sur le destin insolite et tragique de Makhonine les prédictions de Hubbert, ou les travaux de Fleischmann et Pons). Si tout les besoins actuels devaient être couverts par l’énergie nucléaire, des centrales gigantesques prolifèreraient et il faudrait être fou pour ne pas tirer de leçons d’Hiroshima, de Tchernobyl, de la Polynésie. De toute façon, dans ces conditions, l’uranium mondial serait épuisé en très peu de décennies.

On exige de nous d’être toujours plus performants, ce qui est stupide puisque cette persistance aveugle dans la quête d’une croissance imbécile, importante uniquement parce qu’on veut bien le croire, nous jette plus rapidement dans le gouffre et dans sa chute il creuse les inégalités de manière insupportable. Je me demande si, tous ensemble, nous ne devrions pas rendre nos besoins énergétiques et alimentaires raisonnables, les définir à petite échelle, et les couvrir nous mêmes. Cela demandera des efforts et beaucoup de solidarité. La transition imposera des sacrifices, mais il ne tiendra qu’a nous de les atténuer au mieux en y consacrant tous nos efforts, toutes les intelligences et les bonnes volontés disponibles. C’est possible, cela s’est déjà passé.

Puisque l’on bâti notre société sur l’idée fausse qu’il y aurait toujours du pétrole en abondance, en l’a construite sous la forme d’un avion qui volerait toujours plus haut. Maintenant les moteurs toussent, s’essoufflent, nous avertissent qu’ils vont lâcher. On se rend compte que l’on a mal appliqué les lois de l’aérodynamique, mais la force de gravité est bien là, cruelle. Nous sommes sans doute déjà en chute libre. Il y a ceux qui ne s’en rendent pas compte. Il y a ceux qui font semblant. Il y a ceux, naïfs, qui voient le danger et s’efforcent de réformer le système, peut être pour le transformer en un inoffensif planeur. Et enfin il y a ceux qui ont compris que rien n’empêchera l’avion de percuter violemment le sol. Ils veulent sauter en parachute en priant pour ne pas se faire mal à l’atterrissage. J’espère que tu seras de ceux la.

Tu crois peut être que le gouvernement va trouver des solutions. Tu te trompes, le pouvoir préfère de loin laisser venir les crises plutôt que de faire l’effort de les empêcher. Il peut alors feindre de faire de son mieux pour les régler, alors qu’il est aussi impuissant que toi ou moi, et détourne les yeux des citoyens vers des sujets futiles et insignifiants où il peut donner l’illusion d’agir. Souvent il s’enrichit au passage. Il a toujours agit de cette façon, il n’y a aucune raison qu’il ne continue pas.

Une autre raison te convaincra peut être. Actuellement, tu participes malgré toi à une tyrannie qui frappe tous les miséreux à l’intérieur de nos frontières et partout ailleurs. Ca ne date pas d’hier, on t’a appris à supporter cette idée, elle ne te gêne plus vraiment et même la solidarité est devenue une marchandise. Mais tu participes aussi à une tyrannie envers tes propres descendants qui ne te pardonneront jamais de leur avoir légué arbitrairement de telles dettes, de telles problèmes et d’avoir traité le bien commun avec une telle désinvolture.

L’Histoire n’est pas une affaire de grands hommes, de leaders, de faits déterminants. Elle est le fruit de la société civile. De tous les anonymes qui s’informent et se mobilisent et agissent. Des gens comme toi, des gens comme moi qui gardent dans un coin de leur tête un peu de poésie et l’espoir d’un monde meilleur.


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