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Grèce : les trois mensonges des médias et des experts
Extraits d’un article de Jacques Sapir

Les tableaux et graphiques qui illustrent cet article sont disponibles sur le site www.marianne2.fr

La Grèce serait l’homme malade de la zone Euro

Les récents événements en Grèce et dans la zone Euro ont donné lieu à beaucoup de commentaires, au sein desquels on peut constater que certains mythes ont la vie (très) dure. Sans prétendre leur faire la peau définitivement, il convient de rappeler ici certains faits, par sympathie pour les travailleurs grecs mais aussi par amour de la vérité.

La presse allemande, et même française, a usé de termes, en réalité, bien plus injurieux. On se souvient des « cueilleurs d’olives » et même de l’exécrable calembour (la « mauvaise Grèce ») par lequel un quotidien français s’est déshonoré. Il convient de rétablir ici les faits.

Un pays se juge à sa productivité du travail. Mais, cette dernière dépend aussi des activités qui dominent dans ce pays. Ainsi, les services non financiers ont-ils une productivité plutôt basse, tandis que l’industrie a une productivité qui, toute chose étant égale par ailleurs, est plus élevée. Les services financiers aujourd’hui sont l’activité dont la productivité est la plus forte, sans d’ailleurs que cela ne préjuge pas de leur contribution réelle à la richesse du pays ou de leur utilité. La Grèce est plutôt une économie de services (le tourisme et les services associés), avec aussi un secteur agricole qui – pour des raisons géographiques – est plutôt intensif en travail qu’en capital. Or la productivité de la Grèce, en dépit de tous ces facteurs, et loin d’être ridicule (graphique 1. Voir Marianne 2).

On peut constater sur ce graphique que la productivité de la Grèce (calculée en parité de pouvoir d’achat) est supérieure à celle du Portugal et de tous les pays « nouveaux entrants » de l’Union Européenne (qui n’ont pas la réputation, pourtant, d’être peuplés de fainéants). En fait, la Grèce à une productivité égale à 85% de la productivité allemande, ce qui n’est pas mal pour des « cueilleurs d’olives »…

Maintenant, si l’on compare les rythmes des gains de productivité sur 10 ans (199s-2005), on peut faire une autre constatation (Graphique 2. Voir Marianne 2).

Avec une moyenne de 2,4%, la Grèce a un taux de croissance de la productivité du travail sensiblement égal au double de l’Allemagne (1,2%). Elle est aussi nettement au-dessus de la moyenne de la zone Euro et de l’UE-25. En fait, et compte tenu de la structure de l’économie grecque, les travailleurs ont consenti des sacrifices importants. La Grèce a incontestablement des problèmes, mais ils n’ont rien à voir avec le travail des Grecs. On peut rapidement, sans prétendre à l’exhaustivité, évoquer :
1.Une évasion fiscale des hauts revenus, largement rendue possible par la libéralisation financière dans la zone Euro. On constate d’ailleurs aujourd’hui une baisse des comptes bancaires en Grèce au profit des banques de Chypre…
2.La surévaluation de l’Euro a des effets dramatiques sur la Grèce qui se voit concurrencée dans les activités touristiques par des pays comme la Turquie, la Tunisie ou encore la Jordanie, et qui perd une partie des revenus qu’elle tirait de l’affrètement de la flotte de commerce (revenus en dollars…).
3. La politique allemande au sein de la zone Euro a d’ailleurs aggravé cette situation dans le domaine commercial. La balance courante de la Grèce (le déficit commercial) s’est brutalement aggravée depuis 2005 et a atteint en 2007 14% du PIB.

Qu’il y ait eu des scandaleux abus de la part du précédent gouvernement est indéniable. Que ces abus trouvent aussi leurs échos dans les pratiques des autorités locales avec une corruption et un népotisme endémiques, est aussi indéniable. Mais, ces abus n’expliquent pas tout et de plus, ils ne concernent pas l’immense majorité des Grecs à qui l’on va demander des sacrifices.

La solution la meilleure pour la Grèce serait de pouvoir dévaluer (ce qu’elle ne peut faire bien entendu tant qu’elle reste dans la zone Euro) et de faire défaut sur une partie de sa dette dont les intérêts représenteront 93 milliards d’Euros d’ici fin 2012. Si l’on additionne les intérêts à payer, la dette à faire rouler (ou dette de court terme arrivant à échéance et qu’il faut renouveler faute de pouvoir la rembourser) et la nouvelle dette qu’il faudra de toute manière placer, on arrive à un total de près de 150 milliards d’Euros qui seront nécessaires (au minimum) d’ici fin 2012.

En fait, cette estimation ne tient pas compte de la contraction du PIB que le plan d’ajustement qui est actuellement proposé à la Grèce va provoquer. Or, toute contraction du PIB provoque une contraction des recettes fiscales…

Le déficit est ainsi amené à se perpétuer, engendrant un nouveau plan d’ajustement, qui lui-même provoquera une nouvelle baisse du PIB, et des recettes fiscales. C’est une situation absolument intenable pour un pays de la taille de la Grèce, et ce d’autant plus que l’estimation de 150 milliards correspond à des hypothèses de recettes publiques qui ne sont pas réalistes. Un chiffre compris entre 180 et 200 milliards apparaît comme beaucoup plus probable.

Dans ces conditions, l’aide promise le dimanche 2 mai (et qui est de l’ordre de 110 milliards d’Euros sur 3 ans) serait certainement bien plus efficace si elle venait après une sortie de la zone Euro et une dévaluation, sous la forme d’une annulation de certaines créances ou de leur rachat. Ainsi, la Grèce pourrait retrouver rapidement le chemin de la croissance.

Il faut ici se souvenir du défaut russe de 1998. C’est bien de ce défaut que date le redémarrage de l’économie russe. Les prix du pétrole n’ont joué aucun rôle jusqu’en 2001/2002.

Une dévaluation et un défaut ne sont donc pas la fin du monde et peuvent, au contraire, être l’occasion d’un nouveau départ [1]

Les allemands seraient vertueux

Autre cliché et autre mythe, que cette « vertu » allemande que l’on oppose aux autres pays, dont la Grèce et la France. De fait, l’Allemagne n’est pas spécialement vertueuse (si tant est que ce mot ait un sens en économie) mais elle vit aux dépens de ses voisins. Si la « vertu » a un sens, c’est bien par l’investissement que l’on devrait la mesurer, car elle implique alors des sacrifices au présent pour préserver l’avenir. Mais, dans ce cas, la France et l’Italie sont bien plus « vertueuses » que ne l’est l’Allemagne (graphique 3).

Si l’on regarde la question des dettes (et du total de ces dernières et non de la simple dette publique), ici encore c’est une autre image que l’on obtient (Voir tableau sur Marianne 2).

On retrouve ici l’inanité qu’il y a à parler de « vertu » en économie. La vérité est que les politiques ne sont ni « vertueuses » ni « non vertueuses ». Au mieux peut-on s’interroger sur leur durabilité, que ce soit dans le cadre national ou international. Il est ici clair que l’Allemagne a une politique de répartition, qui engendre le reste de sa politique, qui n’est pas durable ou « soutenable » dans le cadre de la zone Euro.

Certes, la situation n’y atteint pas les extrêmes des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. Mais l’écart de répartition est très significatif. Rappelons enfin que, depuis l’après-guerre, la croissance allemande a été plutôt inférieure à la croissance en France et en Italie (Graphique 4).

En fait, ce sont bien des pays qui ont été systématiquement présentés comme « non-vertueux » (la France et l’Italie) qui ont obtenu les meilleurs résultats sur longue période. Le niveau de la productivité en France (graphique 1. Voir Marianne 2) le montre.

La fascination de certains pour une « vertu » allemande supposée a de biens étranges échos. Elle est, en France, au service d’une bien étrange politique.

L’euro nous aurait protégés de la crise

L’antienne est connue ; elle a été répétée à satiété.

Mais, aujourd’hui, elle commence néanmoins à se lézarder. Reprenons donc les différentes formes sous lesquelles on nous l’a serinée :

A. L’Euro nous protège de la crise financière. Ce fut la grande rengaine de 2007. L’inénarrable Elie Cohen allant même jusqu’à proclamer que la crise était « uniquement celle du marché hypothécaire américain » à l’été 2007. En réalité, la politique de dépression induite par l’Euro fort (et la politique de J.C. Trichet à la BCE) dans un contexte de libre ouverture à la concurrence internationale, a poussé les banques européennes à investir lourdement, sous une forme directe et indirecte, dans les marchés d’instruments financiers à hauts risques. Par ailleurs, une bulle immobilière s’est aussi développée au sein de la zone Euro, en Espagne, au Portugal et, dans une moindre mesure, en Allemagne.

B. L’Euro nous protège des fluctuations des taux d’intérêts. C’est vrai, mais uniquement par beau temps (et à condition de le dire vite…). On a vu, dès que la crise s’est déclenchée dans sa forme aiguë que les écarts de taux (ou Spread) entre pays de la zone Euro ont littéralement explosé (Graphique 5).

C. L’Euro nous assure contre des politiques d’exploitation des voisins (beggar-thy-neighbour). On a vu qu’il n’en était rien avec la politique de l’Allemagne, qui a pu accroître ses excédents de manière considérable aux détriments de ses voisins. Le mythe de l’Euro comme garantie contre des politiques non-coopératives a ainsi volé en éclats.

D. L’Euro nous protège d’une crise monétaire. On voit bien aujourd’hui qu’il n’en est rien. Si, à la Grèce, nous ajoutons le coût probable d’un sauvetage du Portugal, de l’Espagne et peut-être de l’Italie, ce sont des montants compris entre 500 et 600 milliards d’Euros qu’il faudra débourser, et ce sans garantie de succès. Une chose en tout cas est claire : les 110 milliards d’Euros de l’accord de dimanche 2 mai ne sont qu’une petite fraction des sommes qu’il faudra débourser.

On peut ajouter à cela que l’Euro compromet la sortie de crise pour les pays membres de la zone Euro, à la fois en raison de sa surévaluation (on est toujours à 1,33 Dollars pour 1 Euro) et des politiques d’ajustement budgétaire auquel nous allons être contraints tant que nous resteront dans la zone Euro (du moins dans sa forme actuelle). Ce n’est pas un hasard si les perspectives de croissance de la zone Euro sont particulièrement mauvaises.

Des mythes à la réalité

Il faut, face aux mythes et autres balivernes qui sont colportés d’ici et là rappeler ces faits. Ce n’est pas en se fermant les yeux à ces vérités que l’on pourra construire les politiques qui s’imposent face à la crise. C’est au contraire en les regardant en face que l’on pourra trouver des solutions.

La Grèce est incontestablement dans une situation extrêmement difficile. On peut craindre que l’aide de l’Eurogroupe contribue à empirer les choses au lieu de les améliorer. Cela ne signifie pas qu’il ne faut rien faire, mais qu’il faut le faire différemment. La grève générale du 5 mai devrait à cet égard avoir valeur de test. Il est alors urgent que les conditions mises à l’aide ne soient pas prises en otage par la politique intérieure allemande. Il ne sert à rien d’exiger des Grecs des conditions qu’ils ne pourront pas tenir.

De la même manière, rien ne justifie la fascination morbide de certains pour le « modèle » allemand. Il n’est pas exportable et il n’a d’ailleurs pas les conditions de stabilité internationale à long terme pour constituer un « modèle » [2]. C’est là certainement l’un des mythes les plus pervers de la politique et de l’économie française depuis les années 1970, et qui plonge ses racines non dans la réalité mais dans une réécriture de l’histoire que nous avons plus ou moins acceptée sans la discuter. Mais, au lieu de se complaire dans ce masochisme qui tire sa source de la vision convenue du désastre de juin 1940, nous pouvons regarder sans honte la trajectoire économique de notre pays. Elle est certainement bien plus « soutenable » que celle de l’Allemagne.

Enfin, il faut cesser de mythifier l’Euro. Le passage à la monnaie unique a été une tragique erreur, alors que s’offrait à nous la possibilité d’une monnaie commune venant chapeauter nos monnaies nationales. Un tel système, en laissant la possibilité de procéder quand il faut à des dévaluations ou à des réévaluations eut été bien plus robuste. Il n’est pas trop tard pour revenir à la raison et faire marche arrière. En un sens, l’histoire a tranché. Dans sa forme actuelle, la zone Euro n’est pas viable [3].

Texte publié sur Marianne 2 du 3 au 5 mai 2010.

Notes :

[1] Sapir, J. "The Russian Economy : From Rebound to Rebuilding", in Post-Soviet Affairs, vol. 17, n°1, (janvier-mars 2001), pp. 1-22.

[2] Biböw J., « Investigating the Intellectual Origins of the Euroland’s Macroeconomic Policy Regime : Central Banking Institutions and Traditions in West Germany after the War », The Levy Economics Institute, Working Paper n° 406, Annandale-on-Hudson, Mai 2004.

[3] Constat que je tirais en 2006 dans, Sapir J., « La Crise de l’Euro : erreurs et impasses de l’Européisme » in Perspectives Républicaines, n°2, Juin 2006, pp. 69-84, texte republié en 2009 sur le blog Horizons.


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