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Gorbatchev, le pari perdu ?
Un livre d’Andreï Gratchev

La déception nous a fait oublier l’espoir : au milieu des années 80, avec la politique pacifiste unilatérale que menait Mikhaïl Gorbatchev, l’idée qu’un monde nouveau allait naître s’empara peu à peu l’Europe. Et pour les communistes, les progressistes, l’idée qu’une alternative au capitalisme allait montrer sa supériorité, en reprenant à son compte l’héritage des libertés telle que nous le concevions en Occident.

Andreï Gratchev s’en fait l’écho, c’est sur le terrain économique et social, avec la dégradation des conditions de vie de la population que se joua l’échec, la « perestroïka » s’avérant incapable de susciter un mécanisme de développement qui soit le pendant de ce qu’est la « plue-value » relative dans le capitalisme, mais son livre, Gorbatchev, le pari perdu ?, porte sur un autre domaine, celui de la diplomatie, et retrace essentiellement les rencontres entre chefs d’états.

A la racine de l’offensive diplomatique de Gorbatchev, il y eut les dépenses militaires imposées par la volonté de parité du rapport des forces stratégiques avec l’ouest, qui, si elle fut la condition permettant de nombreux succès dans la lutte des peuples contre les dominations impérialiste et colonialiste, devint d’un poids insupportable pour l’économie soviétique. On se le remet en mémoire au fil des pages du livre, la réponse des Etats-Unis aux multiples gestes de l’Union soviétique, ne fut pas celle qu’attendait Gorbatchev. Ce fut le cas à Reijkavik, lorsque Reagan refusa de renoncer à l’Initiative de défense stratégique. Bush encore refusa de suivre Kissinger qui avait proposé que les Etats-Unis s’engagent à ne pas tirer un avantage stratégique d’un éventuel retrait des troupes soviétiques en Europe orientale. Et, rappel utile, après le retrait des soviétiques d’Afghanistan, les Etats-Unis firent savoir qu’ils n’arrêteraient pas leur aide à l’opposition armée. « La position de Washington s’appuyait sur sa confiance en une victoire rapide des islamistes sur les forces gouvernementales de Kaboul. A la grande surprise de nombreux observateurs, cette prévision se révéla fausse. Le gouvernement de Kaboul réussi à consolider ses positions et pendant 3 ans ne céda aucune ville importante à l’opposition armée ».

Les développements d’Andreï Gratchev éclairent d’un jour singulier les rapports entre l’Union soviétique et les états d’Europe de l’Est. Selon lui, le projet de Gorbatchev consistait en « une tentative d’abandonner le schéma traditionnel des échanges économiques, à savoir un flux de matières premières bon marché de l’Union soviétique vers l’Europe de l’est et l’envoi de produits manufacturés dans l’autre sens ». Gratchev signale que déjà avant son arrivée au pouvoir, Gorbatchev s’était opposé avec succès, comme secrétaire du Comité central du PCUS chargé de l’agriculture [1], à la poursuite de l’accès privilégié des produits agricoles bulgares au marché soviétique, jugé contraire aux intérêts des kolkhoziens. « L’approche initiale de Gorbatchvev des problèmes de la communauté socialiste était surtout économique (…) il ne pouvait pas ne pas prendre en compte le coût faramineux que payait l’Union soviétique pour s’assurer la loyauté de ses alliés est-européens ; afin d’acheter une sécurité politique, l’Union soviétique, par ses subventions, leur permettait d’assurer un niveau de vie bien supérieur à celui de la majorité de la population soviétique » (le chiffre de 5 à 10 millions de dollars est avancé pour cette aide). On serait donc loin de rapports de domination classiques. En 1986, Gorbatchev proposa que les relations économiques soient construites sur de vraies conditions de marché. « Les dirigeants de la communauté socialistes réalisèrent soudain que l’époque où ils étaient protégés par des crédits soviétiques, avec des fournitures de pétrole et de gaz bon marché touchait probablement à sa fin ». De là daterait « la vraie désintégration du camp socialiste qui commença avec le démantèlement du COMECOM, qui précéda l’effondrement du Pacte de Varsovie ». Et tout n’était pas encore joué : ainsi fort à propos, Gratchev nous remet en mémoire que même après les élections au parlement polonais gagnées par Solidarité, Jaruzelski remporta « une victoire éclatante » à l’élection présidentielle de 1989, après avoir déclaré qu’il respecterait le vote des électeurs.

Sans doute, la sous-estimation du poids et de la complexité des questions nationales joua également, empêchant de devancer les événements, c’est en tout cas flagrant s’agissant de l’Allemagne, où seul le diplomate chevronné Faline, pourtant mis sur la touche au moment décisif, semble avoir fait preuve de clairvoyance : « conscient que la réunification allemande était inéluctable, il avança la proposition de confédération », option que rejeta Gorbatchev. Le nouveau dirigeant de la RDA, Hans Modrow, et le ministre ouest-allemand Gensher tentèrent à leur tour de convaincre celui-ci, en vain [2]. Mais, « en l’espace de 2 mois, la position de Gorbatchev sur la question de l’unité allemande passa presque d’un extrême à l’autre, pour friser l’abandon total de l’Etat est-allemand à qui il avait promis, un mois plus tôt de ne jamais laisser tomber ». Faline tira une grande amertume des occasions ratées : « j’ai tendance à regretter de m’être associé, dans les années 1970, à une tentative de concevoir une réaction appropriée à l’Ostpolitik de Willy Brandt, et qui aurait pu être bénéfique à la fois à notre pays et à l’Europe en général. Je vois bien maintenant que, ni à cette époque ni à présent, il n’y avait à Moscou de dirigeants prêts à comprendre ce projet ou à lui donner une réponse valable ». Relevons sur cette période, qu’il est surprenant que ne soient pas évoquées les tergiversations de Kohl sur la reconnaissance de la ligne Oder-Neisse.

Au fil des pages, l’importance décisive que le dirigeant soviétique attachait aux relations personnelles avec les dirigeants occidentaux transparaît. Ainsi Gorbatchev « se sentait offensé par le fait que son ami de fraîche date, « Georges », n’était pas prêt à lui offrir le soutien dont il avait cruellement besoin ». Gratchev y voit notamment un « manque de compréhension du mode de fonctionnement des institutions de la démocratie américaine », qui entraîna bien des déconvenues. Ainsi, « pendant l’hiver 1990, Bush, préoccupé par l’éventualité du choix de la neutralité par l’Allemagne, au cas où Moscou en ferait une condition pour sa réunification, était prêt à promettre n’importe quoi à Gorbatchev : non seulement un accord commercial, mais « Noël en juin » cependant « au moment où Gorbatchev arriva à Washington, à la fin mai, la situation avait beaucoup évolué », et Gorbatchev « apprit qu’il y avait peu d’espoir de signer l’accord économique ». En 1991, nouvelle déconvenue, qui valut cette réflexion amère au dirigeant soviétique : « lorsqu’ils ont commencé la guerre, ils n’eurent aucune difficulté à trouver 100 milliards, maintenant qu’il ne s’agit plus de partir en guerre mais d’aider un nouveau partenaire stratégique, cela pose problème ». Pour Gratchev, « ce qui arriva fut que Gorbatchev ayant gaspillé ses atouts et étant dépassé chez lui par les crises politiques, ne présentait plus aux yeux de ses partenaires occidentaux la même valeur que précédemment ».

Mais, il faut garder en mémoire que c’est avant tout « la détérioration dramatique des conditions de vie quotidienne pendant la pérestroïka » ainsi que les « fissures qui apparurent dans le mur monolithique de l’unité internationaliste du peuple soviétique » qui amenèrent l’effondrement final. Et de ce fait, le rêve de Gorbatchev « d’un monde harmonieux bâti sur les ruines de la guerre froide » ne fut pas au rendez-vous.

Gorbatchev, le pari perdu ?, Andreï Gratchev. Editeur : Armand Colin

Notes :

[1] A cet égard, Gratchev rappelle que Gorbatchev avait une conscience aigue du retard de l’Union soviétique dans ce domaine

[2] Lire également sur cette période un entretien avec Hans Modrow


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