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Godot : on continue à l’attendre
Entretien avec Paul Chariéras

En janvier 1953, le directeur d’un théâtre parisien programme dans son lieu, qui n’allait pas tarder à fermer, une pièce assez peu ordinaire. Quitte à fermer, autant le faire en beauté. 60 ans plus tard, on parle toujours de En attendant Godot. J’ai demandé à Paul Chariéras [1], qui ouvre avec cette pièce la saison 2013-2014 du Théâtre National de Nice, ce qui pour lui fait la permanence de cette œuvre. Jacques Barbarin

Paul Chariéras. D’abord, c’est quand même une histoire extraordinaire, En attendant Godot. Effectivement, le directeur du Théâtre Babylone était un visionnaire, bien aidé en cela par le premier metteur en scène, Roger Blin. C’est lui qui pendant des mois et des mois a essayé de convaincre les directeurs des théâtres de Paris de monter cette pièce qui était absolument révolutionnaire à l’époque. L’écriture était étrange, le thème insolite. Le principe de l’écriture de Beckett est de tout destructurer par rapport à ce qui existait concernant les codes aux codes du théâtre de cette époque. Déjà, cette histoire est extraordinaire. C’est d’autant plus extraordinaire que la pièce, au départ, est un four, les salles se vident… Roger Blin raconte cette anecdote : ils sont en train de jouer à Strasbourg. A un moment donné, en pleine répétition, le régisseur général entre sur le plateau et leur dit : « vous pouvez arrêter. Il n’y a plus personne. » Et aujourd’hui, 60 ans plus tard, En attendant Godot est la pièce la plus emblématique du théâtre contemporain, et c’est la pièce la plus jouée au monde ! Car cette pièce touche à l’essentiel : l’interrogation fondamentale de l’être, de l’humain dans ce monde, au-delà même d’une société. L’être humain c’est quoi ? Ca signifie quoi ? C’est cette question qui est posée, c’est en cela que cette pièce est extraordinaire.

Sont-ce ces raisons qui vous ont décidé à la mettre en scène ?

Il faut dire que c’est une pièce de maturité. C’est une pièce que j’ai joué il y a 15 ans. Et aujourd’hui j’ai le sentiment que, à l‘époque, j’étais complètement passé à coté ! Certes, je suivais les directives du metteur en scène, mais en la retravaillant aujourd’hui, et comme metteur en scène et comme comédien, j’ai l’impression de la redécouvrir et d’avoir soulevé un coin du tapis sous lequel j’ai découvert… mais des choses extraordinaires ! Tous les jours avec mes camarades, ont découvre l’intelligence et la profondeur de cette œuvre, et tout naturellement j’ai envie de la partager avec le public et de l’entrainer dans cette réflexion universelle : que faisons-nous sur cette p… de terre !

Dans une lettre à Michel Polac, en novembre 1952, Beckett écrit : Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serais contenté de moins. Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible.

Beckett avait l’art de ne jamais répondre. Quand on lui posait la fameuse question : « Alors, Godot, c’est Dieu ? » Il disait « Je ne sais pas ». Alors que c’est une évidence que dans son écriture il fait référence à Dieu. Depuis tout à l’heure je parle de profondeur, d’universalisme… or c’est une pièce drôle ! Pleine d’humour ! Un humour beaucoup moins goldonien, voire moliéresque, mais beaucoup plus de l’humour anglais, pince sans rire. Il faut savoir que Beckett était fasciné par les comiques, en particulier par Buster Keaton. Le seul film que fait Beckett, c’est avec Buster Keaton. Pour créer Wladimir et Estragon, il prend comme pont de référence Laurel et Hardy. C’est une pièce très drôle, par moments, c’est une écriture pour clowns ! Et le génie de cet homme c’est d’avoir fait d’une écriture pour clowns une pièce aussi forte, aussi universelle. Je pense qu’on pourra la jouer, si la terre veut bien tourner, encore dans mille ans !

« Pourtant nous avons été ensemble dans le Vaucluse, j’en mettrais ma main au feu. Nous avons fait les vendanges, tiens, chez un nommé Bonnelly, à Roussillon. » Bonnelly, vous avez de ses nouvelles ?

Le fameux Bonnelly existe vraiment. Beckett a vraiment fait les vendanges là-bas. Et il faut savoir que Beckett a toujours voulu caché qu’il avait été un grand résistant : il s’est battu pendant la guerre, il était dans la résistance et à Roussillon [2]. Et ça il n’en a jamais voulu tirer aucun bénéfice, aucune gloire. J’ai fait ce que j’avais à faire.Ce qui est étonnant pour un homme d’origine irlandaise. Il s’est engagé dans la résistance. Il aurait pu aller à Londres ! Il s’est battu en France. Il a épousé la culture française. Il va écrire Godot en français, il la traduira en anglais. L’aventure de cette pièce est déjà une pièce en soi !

Beckett est un auteur pour lequel l’appareillage scénographique et les didascalies [3] sont à égale importance du texte.

Beckett exige que ce soit comme ça. C’est à dire qu’il crée un cadre excessivement restreint où l’on pourrait supposer que une fois que cela est fait, plus rien ne pourrait bouger. Toutes les mises en scène du monde se ressembleront. Hé bien non ! Malgré ce cadre, ou plutôt grâce à ce cadre, la liberté est totale. Il n’existe pas de liberté sans contrainte ! Plus la contrainte est forte, plus finalement la liberté est grande ! A nous de faire travailler nos petits neurones, d’aller dans notre imaginaire et de construire avec cette matière.

Propos recueillis par Jacques Barbarin

Une biographie de référence : James Knowlson, Samuel Beckett, Actes Sud, 1999

En attendant Godot, mise en scène Paul Chariéras, Samuel Chariéras, Frédéric de Goldfiem, Marc Olinger scénographie et lumières Jean Paul Laporte
Théâtre National de Nice, 04 93 13 90 90 http://www.tnn.fr
Représentations du 9 au 23 octobre : 9 et 12 à 21h, 10 à 20h, 16, 18 et 19 à 21h, 17 à 20 h, 22 à 20h et 23 à 21h

Notes :

[1] Comédien permanent du Théâtre National de Nice, il a à son actif une cinquantaine de pièces, et, outre Godot, il a mis en scène L’impromptu de Versailles de Molière, L’art du délire ou le délire de l’Art, d’après Artaud, Le Fétichiste d’après Tournier, L’amateur de Gerardjan Rijnders…….

[2] Dans le Vaucluse

[3] Indications scéniques écrites par l’auteur


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