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Gilets jaunes
Par Thierry Renard

à Jean-Michel Platier

« Je crois que vous avez tort, et je trouve que vos motifs sont obscurs. »
Marguerite Duras, Outside

Je ne m’étais pas encore prononcé officiellement, en tant que citoyen « engagé » de ce pays, sur la fameuse question, cruciale depuis déjà plusieurs longues semaines maintenant, des « gilets jaunes ». Bien sûr, d’une manière plutôt spontanée, j’ai tout d’abord été favorable au mouvement. Je n’aime pas voir des gens souffrir. Ni voir des gens se sentir floués. Et puis je me suis interrogé longuement sur les perspectives et toutes les retombées de cette révolte, sur les banales montées de la haine ordinaire – avec ses violences improvisées, ou organisées à la hâte. Et mon point de vue, peu à peu, au fil des jours, s’est éclairé autrement.

En effet, s’il y a bien une évidence, c’est que notre société, devenue mondiale, a perdu de son charme, et que son autorité est sans cesse bafouée. Nous n’avons plus confiance, dans un camp comme dans l’autre, en nos représentants. Le monde a changé, et qui n’a pas lu et relu Marx n’a encore rien lu – et, surtout, rien vu. Aucun mépris, derrière ces mots. De l’évidence pure, comme principe de réalité.

J’ai encore la naïveté de penser que je suis un homme de gauche, communiste et républicain, mais profondément démocrate car, à mes yeux, la démocratie n’a pas de prix. Ce qui cloche, cependant, c’est que la Gauche dans ce pays est totalement divisée, pour ne pas dire totalement dispersée – façon puzzle, aurait-on prétendu naguère. Il n’y a qu’une lente dégradation, une perte de mémoire, un oubli du passé, un manque de logiciel pour l’avenir. Mais le futur ne viendra pas tout seul. Il va nous falloir un peu retrousser les manches.

Tant que les quatre composantes de la Gauche (libertaire, socialiste, communiste et écologiste) ne se seront pas rassemblées en une seule vague pouvant tout emporter sur son passage, nous en resterons là, voire nous régresserons. Il nous faut penser et agir ensemble. Sinon nous ne remporterons jamais la bataille pour un monde meilleur. Sinon le populisme (cet assez vilain mot, ou si mal employé, le plus souvent, en tout cas) sera toujours du côté des forces de la réaction, du retour en arrière et du repli sur soi. « Gilets jaunes », et blancs bonnets, ou blousons noirs ? La révolte n’a jamais été la révolution, et la révolution est une affaire sérieuse, même si elle peut aussi se célébrer par la fête et dans la joie. « Gilets jaunes » et idées noires, et fièvre au front, et colère néfaste par endroits.

Je sais, avant presque tout le monde, combien le monde a besoin d’être transformé. Et je connais, aussi, toutes les raisons actuelles d’espérer et, surtout, de lutter. Mais, étant moi-même un être plutôt nerveux, au sang chaud, je sais encore que la violence n’est que très rarement fondamentalement nécessaire, ou une bonne conduite à suivre. « La violence entraîne la violence », c’est une vieille formule qui contient toutes ses preuves. Et la violence ne résout pas ce que la parole, elle, peut au bout du compte résoudre. La parole sauvera le monde, c’est sûr, et la parole poétique en particulier – la parole politique et la parole philosophique étant provisoirement en panne, toutes les deux prisonnières de leurs propres défauts et de leurs propres contraintes.

Parmi les luttes de ces temps, ce qui me gêne le plus, c’est le manque d’organisation et tous les débordements auxquels nous assistons – impuissants. Les partis traditionnels, de Droite et de Gauche, les syndicats, pareillement, ne parvenant plus à encadrer ce type de mouvement social, toute manifestation vire le plus souvent à l’émeute. Une autre chose m’empêche de croire sereinement à la portée des événements du moment, et c’est la masse des revendications – pour la plupart, liées au seul pouvoir d’achat et au petit supplément de confort qu’il peut très vite procurer. Je l’ai dit, pourtant, je me sens solidaire des gens qui ont faim, des plus démunis, des déshérités de toutes sortes.

Moi-même, je ne me considère nullement comme un nanti, loin de là, et je vis même moins bien, au quotidien, qu’il y a quatre ou cinq ans en arrière. Mais mon idéal demeure élevé dans ses aspirations les plus communes. J’ai toujours eu foi dans mes missions. À ma façon, je me suis toujours battu pour quelque chose de meilleur, et à plusieurs niveaux : social, éducatif et culturel. C’est déjà ça, non ? Changer la vie (Arthur Rimbaud), transformer le monde (Karl Marx), ce sont depuis longtemps les deux slogans qui demeurent gravés dans ma mémoire.

Et puis il y a cet élan, vif (du cœur et de l’esprit), qui toujours me pousse vers l’autre. Internationaliste et républicain. Et il n’y a, là, rien d’incompatible. Le champ de nos actions et de nos luttes doit être élargi, coûte que coûte. Devenir bien plus ample, encore. Nos revendications ne peuvent pas presque toutes s’en tenir au prix du gazole, aux écrans plats pour tous, à cette consommation qui déjà nous aliène. Elles ne peuvent pas, non plus, réclamer un « autre » ordre et, en même temps, le désordre. Exiger de nos gouvernants qu’ils dégagent sans proposer une voie cohérente et plus humaine.

Tenons-nous prêts, aussi, à accueillir sur nos terres une partie de nos « frères migrants » de l’autre bout de la planète. Tenons-nous prêts à en découdre pour sauvegarder un idéal de justice et de liberté, ou, au moins, quelques principes inaliénables. Je l’ai affirmé tout à l’heure, la démocratie n’a pas de prix. Et que fait-on des dix millions de pauvres, environ, qui ne sont pas descendus dans la rue, celles et ceux qui ne participent plus depuis longtemps à la vie citoyenne ? C’est d’abord pour eux qu’il faut se battre. En espérant les tirer vers le haut, les éduquer, les libérer de tous leurs freins.

Quand je relis attentivement les derniers articles, datés des années soixante-dix, de Pier Paolo Pasolini, je m’aperçois avec effroi qu’il avait déjà tout compris. Il savait que plus forte que la Société du Spectacle, percée à jour par Guy Debord, il y avait dorénavant la Société de Consommation destinée, au fond, à tout détruire, à tout consumer. Les « gilets jaunes » ne sont pas mes meilleurs copains, malgré leurs quelques revendications justes, justifiées, et la grande révolte qui semble les animer et en conséquence les obséder. Leur désorganisation généralisée, et volontaire, me désoriente. Besoin de l’appui d’une vraie théorie politique. Toujours !

Parmi les huit doléances récentes des « gilets jaunes », qui ont été appuyées par le philosophe Michel Onfray, la troisième doléance retient toute mon attention et ne cesse pas de m’interroger. Michel Onfray, proudhonien plutôt que marxiste. Mais ça on le savait déjà. Exemple : 3. Nous voulons que la France arrête de vivre au-dessus de ses moyens et arrête d’accueillir la misère du monde parce qu’elle est déjà dans la misère avec ses millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté. Nous voulons une immigration choisie, qui ne nous détruise pas culturellement. Nous demandons ainsi un retrait du pacte de l’immigration de l’ONU.

Une pensée rétrograde, individualiste et non solidaire. Je reste, je le maintiens, plus que jamais convaincu qu’on peut être républicain et internationaliste. Communiste et environnementaliste. La réalité est toujours à double tranchant, à la fois complexe et simple. Écouter monter la colère, et y répondre avec bienveillance ? Certes. Prendre des mesures urgentes ? Encore d’accord. Mais une réelle ouverture au monde pour lutter contre la globalisation du libéralisme, une ouverture sur le Tout-Monde, concept offert il y a quelques années par les écrivains Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, voilà ce qu’il nous faudrait d’urgence. La mondialisation n’est pas et ne peut pas être, et ne sera jamais, l’internationalisme.

Michel Onfray est un populiste libertaire, tout comme Éric Zemmour est un populiste bonapartiste. Quant à nous, nous devons réinventer les quelques principes de solidarité et de fraternité qui s’imposent à notre actualité. C’est notre mission première, depuis le bas jusqu’en haut. Mission horizontale d’abord, verticale ensuite. Mission spéciale ? Mission impossible ? Et demeurent finalement en suspens toutes les questions qui concernent notre planète malade, notre environnement proche et lointain. Nous sommes tous des citoyens du Monde.

Comme je l’ai exprimé déjà, en de très nombreuses circonstances, je me sens plus proche des exclus, des déracinés, des gueules cassées de l’Histoire que de ceux qui revendiquent uniquement pour vivre mieux et non pour vivre plus. La révolution des « gilets jaunes », si elle a lieu, ne débouchera ni sur un nouvel humanisme ni sur un monde plus égalitaire. Je me méfie des élites, mais je méfie pareillement de ceux qui en sont jaloux. Je suis profondément pour la démocratie et pour l’Europe des peuples. Les « gilets jaunes » ne la construiront pas. Et je ne suis pas pour un retour en arrière. Mon présent et mon futur m’intéressent davantage que mon passé. Mon passé ? Je le réserve de temps à autre à mes écrits poétiques. Pour moi, l’économie n’est pas tout, ne résume pas tout. Il y a l’éducation et la culture, bien entendu, l’art lorsqu’il quitte sa tour d’ivoire. Il y a, surtout, l’accès à la santé, le droit au logement et les transports en commun. Et il y a cette planète malade, qu’il faut sauver. Alors, et sans aucune restriction, je peux bien dire oui aux « gilets sans frontières ». Je ne compte pas me taire. J’écris et j’agis pour ne pas, pour ne jamais, me taire. Ce n’est qu’une toute petite partie du peuple qui est, ces dernières semaines, descendue dans la rue. Pas, hélas, les millions de Français parmi les plus indigents. N’oublions pas, non plus, tous ceux qui périssent en mer, sur des embarcations de fortune ou qui, tout bonnement, se noient. Fraternité pour ceux-là, également.

On appelle au secours les forces de l’ordre quand on compte sur elles pour qu’elles nous protègent des attentats, des actes terroristes. Et on insulte ou on agresse la même police quand elle tente d’assurer la sécurité publique et d’encadrer une manifestation. On veut plus de démocratie participative et on ne respecte pas la plus petite règle démocratique. On fait le salut nazi ou on singe la « quenelle » de Dieudonné. Tout ça, pour quoi, pour quelle cause ? On profère des propos antisémites, racistes. On simule un procès et, avec, la décapitation du Président de la République. On veut rétablir la peine de mort. Chasser les étrangers hors du Temple, hors de notre terre d’accueil, de notre si beau pays. Celui des Lumières, de l’intelligence et de la création. Celui de la liberté d’expression. On joue la montre, le plus souvent, et on fait le jeu du populisme contre la démocratie. Ce n’est définitivement pas ma Révolution. Et encore moins mon chemin. « Je ne suis d’aucune faction, je les combattrai toutes ! » (Saint-Just).

Post-scriptum. « Gilets jaunes » et matins bruns. Flux et reflux nous délogent. Les circonstances ne font pas le poème. Et, actuellement, je me questionne sur le fond des choses. Suis-je, comme on voudrait le faire entendre, tout bonnement dépassé ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le dépassement. Mais je ne connais nul autre dépassement que le dépassement de soi.

Flux et reflux, maintenant, telles les eaux des sources, des rivières, ou encore des torrents, se mêlent et s’entremêlent. La littérature est au bout du chemin, toujours, dressée. Vieux membre endolori, entre prostate, diabète et banales faiblesses. Suis-je dépassé ? Suis-je bon pour les poubelles de l’action et de l’agitation culturelles ? C’est politique, mes amis. C’est politique. On vit de plus en plus vieux, mais les générations plus que jamais s’opposent. Et les forces vives se dispersent devant le haut mur de la technocratie et de la médiocrité. Restons unis, mes frères, vivants, debout et fiers, classe sociale à l’appui. Classe sociale, la « classe », et dignité retrouvée. Dignité royale.

Dans les combats de ces derniers temps, il y a une chose qui m’intéresse et que je suis d’assez près, c’est l’idée d’un élargissement de la démocratie et du rassemblement de toutes les forces progressistes. Mais, pour moi, sans violence et sans haine, cela va de soi. Nos jaunes gilets sont-ils prêts à épouser une plus large cause, et à embrasser d’emblée les frères migrants et les fils des banlieues provisoires ? Cela deviendrait exact au rendez-vous de l’impossible – donc, de tous les possibles ? C’est toute la question que je pose. Celle d’une vision plus large. Celle de l’ouverture d’esprit. Le reste n’est que présence, plus ou moins incertaine, sur les ronds-points de la République. À quand l’invention réelle du futur ? Flux et reflux dorénavant m’interrogent.

Lyon, le 6 décembre 2018 ; Vénissieux, le 11 ; Saint-Julien-M.-M., le 21 ; Vénissieux, le 23


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