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Georges Snyders : le texte de sa dernière conférence
« Il y a trois hommes en moi : un communiste, un musicien, un professeur. »
En hommage à Georges Snyders, décédé le 27 septembre dernier, voici le texte qu’il a prononcé à l’occasion de son 94ème anniversaire, le 30 avril 2011 au siège du parti communiste français. Il y a trois hommes en moi : un communiste, un musicien, un professeur. LE PREMIER HOMME J’étais de gauche, je suis devenu communiste après mes épreuves d’Auschwitz.
Résister, pour la très faible part qui dépendait de nous, ne pas pactiser avec la mort ; ne pas se laisser tomber, garder tout ce que l’on pouvait de dignité dans la façon de se tenir, de manger, de se maintenir propre : toutes choses qui deviennent terriblement difficiles dans un camp d’extermination. En un mot, témoigner qu’on n’était pas les sous-hommes que les nazis déclaraient juste bons à être brûlés, mais des hommes véritables. Y contribuent des moments de solidarité – mais bien difficiles à tenir, car il s’agissait de donner à l’autre un peu de nourriture ou de lui ménager quelques moments pour interrompre son travail : mais chacun en avait tellement besoin pour lui-même… Après Auschwitz, mon problème a été de reconstruire une joie – qui ne pouvait être qu’une joie nouvelle – et aider les autres à y parvenir. Si je n’y réussissais pas, le camp aurait été une parenthèse simple et atroce dans ma vie, et non pas une épreuve qui pouvait devenir créatrice. Je me suis inscrit au PCF.
C’est au PCF que je me suis inscrit parce que je pense que sont nécessaires des Partis structurés, organisés, réunis dans l’Internationalisme. Lutte de classes Être communiste, c’est ressentir, presque viscéralement, que notre société ne constitue pas une communauté unie, où les intérêts et la vie de tous s’harmoniseraient ; notre société est en lutte contre elle-même. Je vois le sort de tant de sans-travail, de salariés à peine au niveau de leur besoins premiers – et à l’échelle mondiale, des pays où une si grande partie de la population est en proie, véritablement, à la faim – face à ceux qui s’enrichissent, tantôt par les prélèvements « ordinaires » de la plus-value, tantôt à coup de spéculations boursières : il y a réellement opposition entre des classes antagonistes. Complexité de la lutte des classes : des alliances se nouent. La lutte des classes, cela ne signifie pas qu’on puisse, qu’on doive mettre d’un côté les bons tout bons – de l’autre, les méchants tout méchants. Chez tous, les intérêts se déchirent, les tendances s’affrontent. Nous ne le savons que trop : des membres des classes opprimées peuvent donner dans les idées de leurs oppresseurs. Il arrive aussi qu’une petite fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et se rallie à la classe qui porte en elle l’avenir – « notamment cette partie des idéologues bourgeois qui sont parvenus à l’intelligence théorique de l’ensemble du mouvement historique » (Marx, Le Manifeste). Ainsi s’introduit l’espoir pour un intellectuel bourgeois comme moi, sans vouloir jouer au prolétaire, de participer à la lutte des opprimés : il y faut une composante de volonté et aussi, dit Marx, une composante intellectuelle – toutes deux renouvelées. Être communiste, c’est être révolutionnaire Je dois bien avouer que le réformisme constitue toujours une tentation : la Révolution est cruelle, coûte très cher en hommes et parmi les meilleurs ; les résultats, jamais assurés, tournant même parfois au contraire de ce qu’on espérait.
Mais non : pour que tous les hommes accèdent à une vie au moins décente, ce sont les structures fondamentales des sociétés qui doivent être bouleversées – et seules des Révolutions peuvent y parvenir. Naturellement, nous acceptons toutes les réformes possibles à tel moment. Non pas qu’elles puissent remplacer « la Révolution », mais par les réformes mêmes, il apparaît que des choses peuvent changer – des choses et pourquoi pas les choses ? Le Progrès Être communiste, c’est soutenir qu’à travers tant d’atrocités, tant d’échecs, l’humanité vit fondamentalement une marche vers le progrès : l’esclavage a été aboli, les hiérarchies de naissance entre nobles et peuple ont été abolies.
Être communiste : le prolétariat Le marxisme, fondamentalement, affirme que c’est la classe la plus exploitée, la plus opprimée – « le prolétariat » – qui est l’agent essentiel des avancées révolutionnaires – et non pas des bourgeois éclairés, amis du peuple, même animés des meilleurs sentiments.
Le Parti La masse prolétarienne ne peut atteindre à la conscience de soi et à l’action efficace qu’en s’organisant dans un Parti structuré, hiérarchisé. C’est dans ce rapport du Parti à la masse que se jouent les plus grandes difficultés - et c’est là, je pense, que le stalinisme a tragiquement échoué, malgré les succès incontestables qu’il a remportés par ailleurs, dans les domaines de l’éducation, de la santé - et la victoire dans la plus grande guerre mondiale. Le Parti est « l’avant-garde du prolétariat ».
La coexistence de ces deux rôles est possible, dans la mesure où le Parti n’impose pas aux masses une doctrine, une direction qui leur seraient étrangères ; il aide à discerner, éclairer, rassembler des éléments qui existent déjà dans leur réalité vécue – mais alors ils risquent d’en rester à des fragments dispersés, embrumés par les mystifications habituelles : « C’est dans la masse que le Parti puise la force qui va le transformer » (Maïakovski).
Évoquer ces aspects théoriques, c’est le moment le plus exaltant - dévouement au Parti, confiance quasi-fraternelle accordée au Parti -, mais c’est surtout le moment le plus déprimant : je me débats dans la crainte et le tremblement, après toutes les erreurs et toutes les horreurs dont nous avons appris que des Partis ont été les agents. Le danger est extrême que les dirigeants soient convaincus de l’urgence, de la nécessité d’agir eux-mêmes en lieu et place des masses. Les staliniens n’ont pas su y échapper. Je pense que le tragique s’est installé à partir du moment où toute opposition, et même toute critique, ont été considérées comme trahisons et poursuivies en tant que telles ; et je ne peux me résigner à ce que la pluralité des opinions soit déconsidérée, rejetée et finalement interdite. Brecht adresse au Parti ces paroles admirables :
Il évoque ainsi un Parti communiste idéal – et pourquoi pas, demain, réel ? Brecht non seulement accepte, mais demande que le Parti commande ; on n’est pas dans l’anarchisme. Mais si la voie que le Parti ouvre ne parvient pas à convaincre, à entraîner des couches de plus en plus larges du peuple, le risque, la tentation deviennent terribles de tomber dans la tyrannie. J’espère que, dans le monde, les communistes parviendront à constituer des Partis capables d’allier rôle d’avant-garde et expression des libertés. Ce qui m’importe par-dessus tout, c’est que s’unissent et agissent ensemble des hommes et des femmes qui ne se résignent pas à ce monde de guerres, de faim et d’injustice. LE DEUXIEME HOMME Le deuxième homme en moi, c’est le professeur. J’ai enseigné la philosophie pendant une année à la « khâgne » de Marseille puis pendant six années comme assistant à l’université de Lyon, ensuite pendant six autres années à la « khâgne » de Lille.
Images de l’enseignant progressiste Dans les difficultés que rencontrent ses élèves, il sera particulièrement sensible aux facteurs sociaux qui pèsent lourdement sur certains. Il n’ignore pas les différences individuelles, mais il partage les tourments de ceux qu’on appelle « issus des milieux défavorisés ». Il a conscience que les inégalités de réussite dans sa classe ont un rapport direct avec les inégalités de vie, d’habitudes culturelles, de perception de l’avenir. Une lutte sur deux fronts : dans la société, contre l’exploitation, l’injustice ; dans sa classe pour soutenir ceux qui en ont le plus besoin. Une des caractéristiques de l’enseignant progressiste, c’est « la confiance dans les masses », donc ici, la confiance dans les masses des élèves - même et surtout les plus exploités - je voudrais dire la confiance dans leurs ressources culturelles : il sait que ces élèves participent d’emblée à une culture, leur culture, même si elle ne répond pas aux critères scolaires. Il ne s’agit pas de l’ignorer, ni d’en rester à sa célébration, mais les difficultés même que ces enfants vivent, leurs efforts pour ne pas se laisser abattre dans l’existence, peuvent servir de points d’appui à l’enseignant pour les mener, malgré tout, par leur propre chemin, jusqu’aux grandes réussites culturelles. Jaurès disait que ce sont les enfants du prolétariat qui peuvent fortifier la conscience politique de leur instituteur, le confirmer dans ses options progressistes.
En cours d’histoire, on peut espérer qu’ils se retrouveront dans l’évocation complexe des mouvements populaires, l’opposition rude des classes dirigeantes, mais aussi dans les tentations du peuple à se résigner. Certains pourront s’identifier avec Le Premier Homme de Camus : issu d’une famille très défavorisée, il parvient à la fois à accéder à la culture élaborée et à ne pas renier ses origines, ne pas être infidèle à ses origines. L’enseignant progressiste face au problème de la notation Il ne renonce pas à mettre des notes : les notes sont un peu l’équivalent pour les élèves d’une récompense, pour ne pas dire d’un salaire ; et d’autre part, il est nécessaire que chacun sache où il en est de ses réussites ou de ses échecs. Mais l’enseignant progressiste sait qu’il y a des secteurs qui échappent à la notation : dès qu’il y a travail en groupe, il devient très difficile de noter puisqu’on ne sait pas qui a fait quoi dans le groupe.
Mais surtout l’enseignant progressiste craint que la notation humilie, décourage ceux qui ont régulièrement des notes faibles.
La coexistence de deux types de notation n’est pas chose aisée ; les tâches d’un enseignant progressiste ne sont jamais aisées. Le problème du groupe L’enseignant progressiste connaît bien les bénéfices pour les élèves du travail en groupe : apprentissage de la solidarité, marche vers l’autonomie. Pour préparer les futurs travailleurs à prendre en mains le devenir de leurs entreprises, n’est-il pas nécessaire qu’ils fassent, à l’école, l’expérience d’une solidarité - qui n’est pas négation de l’individu et de sa différence propre ? Quand les plus forts travaillent avec les faibles, les liens de camaraderie peuvent faciliter l’accès au savoir.
Mais l’enseignant connaît aussi les risques de ce mode de travail : par exemple les forts, pour que le groupe aille plus vite et obtienne de meilleurs résultats, peuvent être tentés de faire eux-mêmes l’ensemble du travail.
L’enseignant progressiste doit donc réagir par rapport à certaines initiatives du groupe sans casser son dynamisme, sa vie propre. Cela ne paraît possible que dans la mesure où l’enseignant est parvenu réellement à s’intégrer à la communauté de la classe.
Lorsqu’apparaît cette difficulté des forts à se faire comprendre des plus faibles, les premiers peuvent se tourner vers l’enseignant et faire à sa compétence : il les aiguillera vers d’autres procédures - en leur laissant le choix de celle qui leur semble la plus adéquate. Le problème du commandement L’enseignant progressiste commande et ne cache pas qu’il commande - mais aussi il donne, à des moments déterminés, une parole libre à ses élèves pour qu’ils expriment ouvertement comment ils ont perçu ce qui s’est passé dans la classe. Ce double mouvement n’est possible que dans la mesure où l’enseignant est capable d’affronter des critiques qui ne peuvent manquer d’être lancées à son égard - et surtout qu’il ait assez de confiance dans sa classe pour penser, qu’au-delà de quelques plaisanteries, voire de quelques provocations les critiques des élèves seront assez solides, assez fondées, pour aider au progrès des études et des relations. L’enseignant progressiste et la joie culturelle présente Tout enseignant sait qu’une tâche essentielle de l’école est de préparer les élèves à leur avenir, les former pour l’avenir : « Quand tu seras grand… Plus tard… Ce qui te parait inutile maintenant pourra peut-être te servir dans ta vie adulte ».
Le domaine de l’école, c’est avant tout la culture - et la joie que la culture peut apporter. Le summum de la joie culturelle est atteint dans ce que je ne crains pas d’appeler l’amour des chefs-d’oeuvre. Je ne vais pas, une fois de plus, étudier les chefs-d’oeuvre et l’accès aux chefs-d’oeuvre. Je veux affirmer à nouveau le thème qui me tient particulièrement à coeur : mes livres, mes cours, mes conférences pourraient peut-être se résumer en une formule : joie culturelle présente à l’école. Je dois me contenter de rappeler quelques étapes. Les chefs-d’oeuvre techniques Des contenus enseignés qui peuvent donner joie parce qu’ils apportent réponse à des questions que les élèves se posent sur le plan des techniques quotidiennement utilisées, par exemple : « Comment fonctionne mon scooter ? ». Si on me l’explique, je serai satisfait de comprendre ce qu’est un moteur à explosion – et aussi cela peut m’aider à mieux le bricoler et éventuellement à le réparer. Les chefs-d’oeuvre scientifiques Le jeune Lavisse, le futur historien, lorsqu’il est au lycée : son professeur de physique l’initie au système de Copernic - et ce fut pour lui la révélation que le monde est régi par des lois universelles. « Cela me parut si beau, que, le soir même, j’écrivis à mes parents pour leur raconter la leçon en termes d’enthousiasme ». Simultanément une seconde source de joie : on prend les élèves au sérieux, « nous étions donc capables d’aimer la science et de comprendre sa beauté, sa grandeur, son utilité ». Einstein déclare que, lorsqu’on lui a démontré le théorème établissant que les trois hauteurs d’un triangle se coupent en un même point, il a ressenti une des plus grandes joies de sa jeunesse. Évidemment, tous les lycéens apprennent ce théorème, mais n’en ressentent pas une telle joie. En fait, je voudrais que l’enseignant explique cette joie ; elle a pour moi deux composantes : la pensée mathématique pure est capable de raisonnements parfaitement cohérents – et surtout la pensée mathématique pure rejoint la réalité des choses de ce monde. Ici, les trois hauteurs sont effectivement concourantes lorsqu’elles sont dessinées avec soin. Cela signifie que notre pensée est en accord avec le réel, qu’on peut prendre comme base de travail l’accès à une harmonie entre l’homme et le monde ; nous ne sommes pas en exil dans un monde absurde et qui nous serait étranger, qui nous rejetterait comme des étrangers - et c’est pourquoi notre pensée peut se continuer en action. Les chefs-d’oeuvre historiques et géographiques La joie ici répond souvent à des désirs de dépaysement, dans l’espace et dans le temps, qui sont si vivaces chez les jeunes d’aujourd’hui ; joue aussi un grand rôle la joie d’entrer en contact avec des hommes qui ne vivent pas comme nous, qui ont créé un autre équilibre de pensée et de croyance que les nôtres - d’où une véritable émotion de les ressentir à la fois comme proches et éloignés de nous. L’enseignant progressiste a conscience du risque d’élitisme dans une telle démarche : nous savons bien que l’accès aux chefs-d’oeuvre est plutôt le lot des élèves « forts », et nous savons aussi que ceux-ci, dans leur ensemble, proviennent bien souvent des classes favorisées. Mais, dans l’effort si complexe pour lutter contre l’échec, je suis persuadé qu’un des moteurs le plus puissant pour que les « faibles », les découragés, se lancent dans ces efforts qu’on ne cesse de leur réclamer, ce serait qu’ils constatent qu’un certain nombre de leurs camarades profite de joies spécifiques aux chefs d’œuvre et j’espère qu’ils voudront en avoir leur part. Les chefs-d’oeuvre littéraires Il ne s’agit pas de présenter une littérature « à l’eau de rose », de dissimuler le tragique de la vie. Il n’est pas question d’abandonner, par exemple, les tragédies classiques par le fait qu’elles se terminent si souvent en catastrophes. Mais mon voeu le plus fort est qu’on propose aux élèves une culture qui parvienne à traverser le désespoir et à fortifier en chacun l’élan de vie, la confiance dans la vie. Après quoi on pourra peut-être faire sentir aux élèves que le tragique constitue aussi le creuset où un Victor Hugo, un Paul Eluard ont forgé leur joie. Je me contenterai de deux allusions. Dans La Peste de Camus, croyants et incroyants, savants et moins experts, s’unissent par des efforts communs pour travailler à sauver la cité.
LE TROISIEME HOMME Le troisième homme en moi, c’est le musicien. Pour une fois, vous verrez, je ne parlerai pas de pédagogie. Je veux essayer d’évoquer rapidement quelques aspects de mon amour pour la musique. J’ai appris à lire les notes en même temps que j’apprenais les lettres de l’alphabet ; pendant toute ma jeunesse, j’ai fréquenté assidûment l’Opéra, les concerts - non pas comme un promeneur - mais dans toute la mesure du possible, j’avais étudié, avant de les entendre, les partitions exécutées. La musique accompagnait les moments de joie et me soutenait dans les épisodes d’aridité. Je rêvais de devenir professionnellement un pianiste - et ce rêve m’a très longtemps poursuivi. Au camp : c’est en chantonnant à mi-voix avec mon ami Francès, un quintette de Mozart que nous cessions un moment, d’être submergés par le désespoir. Mes élèves de la khâgne de Lille, mes étudiants de Lyon se souviennent souvent de moi comme de quelqu’un qui les a initiés à la musique - oserais-je dire ? - avec plus de force qu’à la philosophie. En famille, « jouer » signifiait jouer du piano ; je n’ai guère connu d’autres jeux mais j’ai bien souvent interprété les oeuvres que nous aimions, mes parents et moi, pour que la joie l’emporte sur les lassitudes. Mon accès aux chefs-d’oeuvre L’amour pour les chefs-d’oeuvre est une conquête progressive : il y a des chefs-d’œuvre devant lesquels à 12 ans, je restais de glace et que j’ai adorés plus tard. Mais surtout, je veux dire que plus j’avançais en âge, plus j’aimais, mieux j’aimais les oeuvres que j’aimais : je commençais à saisir, d’une part, les structures de l’oeuvre - et aussi la nature de mes émotions. Je donnerai un exemple sans craindre qu’il soit un peu technique : j’ai mieux aimé le premier mouvement de tant de sonates et de symphonies quand j’ai su que c’était, le plus souvent, une montée, une escalade du ton de la tonique au ton de la dominante - 5 notes plus haut - puis un retour vers l’affermissement de la tonalité initiale.
Un poète sait évoquer la richesse des transformations, des modulations propres aux thèmes musicaux : « le coeur me bat de les reconnaître, bien qu’ils aient changé de sentiment : tel qui m’avait ébloui par sa gaieté, se retrouvait, dans un écho lointain, exténué par la mélancolie ». (Tardieu, Figures)
Deux voies Je ressens deux façons d’aimer, par exemple Mozart, deux voies vers Mozart : d’une part, il me fait participer aussitôt à un univers harmonieux, heureux - et je n’ai plus dès lors envie de me mêler aux difficultés, aux luttes d’ici-bas – de m’affronter aux laideurs du monde. Mais il y a aussi une autre voie : la beauté de la musique réunit mes forces, stimule tous mes espoirs d’établir, dans le monde où je vis, un bonheur transposé de la musique que je viens d’entendre. Ce que j’appelle la première voie a été prédominant en moi avant que je devienne communiste. Durant cette période, d’ailleurs, je n’ai pas échappé à la tentation de rattacher le monde de la musique à un au-delà, salué comme divin. Musique et religion Il semble y avoir, pour beaucoup de musiciens, une sorte de liaison entre le musical et le religieux : les sons ne semblent pas soumis au monde matériel, à la pesanteur physique.
Joie et douleur de la musique Il faudrait pouvoir prononcer d’un même trait la musique comme joie et comme douleur - et espérer finalement que la joie l’emporte. Le rayonnement de la musique éveille en moi tellement de promesses mais, en même temps, il me fait ressentir mes manques, mon incomplétude, je ne peux pas me maintenir à ce niveau – et aussi le scandale de tant de vies humaines pétrifiées, recroquevillées. La musique est violence : « la corde ne résonne que si elle est tendue ». (Adorno)
Mais la musique est aussi le combat nietzschéen d’Apollon et de Dionysos : face à la terreur, le tumulte, un appel à la mesure, l’harmonie – et jusqu’à la pureté. En faisant apparaître nos pires conflits dans des structures maîtrisées, la musique n’ouvre-t-elle pas l’espoir de maîtrises possibles ? J’entends les liaisons entre les accords – et il est beau que le mot ait une double signification : musicale et universelle. Dans la musique classique, la joie est presque dictée par la forme elle-même : sonates et symphonies, après un long mouvement de méditation et de recueillement, se terminent d’ordinaire par un final d’espoir auxquels tous sont conviés - fréquemment sur un mode proche de la danse et du folklore. Par le fait même qu’elle est violence, en même temps qu’elle est violence, la musique est révolte et refus de s’arrêter aux facilités de la résignation. La musique va vers l’espoir : elle dit le tragique mais éveille en moi des ressources pour l’affronter. La musique est violence mais elle ne se déroule jamais sans laisser apparaître des désirs de compassion. Bernstein dans West Side Story en donne un exemple remarquable - et simple : il évoque un règlement de comptes d’une grande âpreté entre jeunes ; la musique nous fait entendre à la fois la brutalité de ceux qui commettent les méfaits, mais aussi elle insinue le sentiment qu’eux mêmes sont en réalité des victimes. Peut-être est-ce dans la notion de grandeur que je pourrais trouver un lien entre la musique comme violence et comme maîtrise. La musique atteint ce qu’il y a de plus secret et intime en moi – et elle parvient à lui donner ampleur.
Ma tâche d’auditeur serait de parvenir à une telle élévation d’écoute – et je me reproche souvent d’être un mauvais auditeur : pendant que Bach se déroule à la radio, moi je m’occupe de mes préparatifs pour aller faire mes courses. Il n’est pas au pouvoir de la musique de supprimer les contradictions qui nous déchirent, nous et notre société, et un de mes collègues et ami me rappelle souvent que les gardiens nazis écoutaient, dans le camp, avec délectation, des oeuvres de Bach - avant de continuer à brûler les Juifs. Chez ces nazis se déversent deux sources idéologiques : l’idéologie des classes dominantes, qui ont favorisé, dès le début, la montée du nazisme.
Chez ces mêmes nazis, une autre source idéologique : l’amour de la beauté.
Et pourtant je serais désespéré si je ne pensais pas que la musique joue un rôle dans la lutte universelle des opprimés contre leurs maîtres. Les trois synthèses Je ne cesse pas de rechercher des synthèses où la musique apparaîtra dans toute sa beauté. La première synthèse est entre mon corps et moi.
La deuxième synthèse assemble les divers aspects de moi-même. A l’audition d’un chef-d’oeuvre, j’ai le sentiment que la sensibilité et l’intelligence, l’affectivité et le rationnel ne forment plus opposition en moi, mais se concilient : j’ai atteint un mode d’unité de moi-même. Dans la troisième synthèse, je m’efforce de réaliser une insertion de moi-même dans le monde.
Musique et ouverture vers les autres Plus la musique aura créé de fermeté en moi, plus je ressentirai le désir, le besoin d’union, la communication, je dirais presque la communion avec les autres : « on a honte de pleurer sur soi quand Bach nous invite à prier pour tous » (Louis Vierne, organiste). Il me suffit de remplacer « prier » par exemple par « agir ». Brèves réflexions sur l’idée de « musique démocratique » Démocrates ? Mais tous les grands compositeurs le sont – et je les annexe sans remords. Je soutiendrai qu’ils ont eu pour ambition de participer au progrès de l’humanité, à l’élévation des hommes - et de s’adresser aux plus larges couches possibles du peuple. Trois exemples parmi tant d’autres. Les Passions de Bach contiennent, à côté de moments extrêmement difficiles à interpréter, des chorals dont le rôle est d’appeler tous les fidèles à se joindre au chant.
On va me dire que j’ai choisi des oeuvres où les paroles (démocratiques) guident l’auditeur ; mais lorsque je me tourne vers les œuvres purement instrumentales, je ressens leur unité certaine avec celles que je viens d’évoquer. Plus près de nous, Sartre évoque ce que pourrait être le compositeur progressiste : il partage « les fureurs et les espoirs des opprimés... il se jette dans notre monde, l’aime et le déteste... il en vit les contradictions et projette de les changer... » (Sartre, préface à Leibowitz, l’Artiste et sa Conscience). « Espérance et rage » s’unissent en lui – et quand elles vont être transposées en musique, il est bien certain que les oeuvres ne seront pas réservées aux seuls nantis. Unir deux attitudes face à Mozart Une des difficultés auxquelles je me confronte : Mozart est mon contemporain, il est présent dans ma vie - et les émotions qu’il m’inspire ne sont pas des souvenirs du temps passé ; et pourtant je ressens bien sa musique comme datée d’un XVIIIème siècle à la recherche des Lumières. Cette contradiction, c’est par la musique elle-même que Ravel la résout : dans le second mouvement du Concerto pour piano et orchestre, un thème expressément mozartien : Ravel a dit qu’il l’avait composé, deux mesures par deux mesures, à partir d’un quintette de Mozart. Après quoi ce thème est enveloppé, enrobé dans une mélodie qui se meut dans l’actuel ravélien. Ainsi Ravel « fait » de Mozart notre contemporain ; le chef-d’oeuvre dépasse les époques. Mozart et Ravel s’unissent dans un ensemble que mes mots ne parviennent pas à exprimer... (Lors de mon exposé, j’ai pu faire passer le disque). |