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« Georges Simenon, la rédemption du faussaire » de Laurent Fourcaut
Par Lucien Wasselin

Sous-titré « Les romans des années trente », cet essai se propose de « décrire la forme que revêt cette constante mise en abîme de l’écriture, et surtout d’en expliquer les raisons » (p 18). Laurent Fourcaut va donc plonger dans le travail du romancier (« s’emparer, auprès de la Mère, de la place convoitée du Père (…) par le texte du livre », idem) : on est donc en pleine problématique œdipienne. Mais, car il y a un mais, Simenon a l’impression de se comporter en faussaire (p 22) : la solution, pour lui, consiste à mettre en abîme cette escroquerie intellectuelle en créant « dans ses fictions des personnages de faussaires ou d’escrocs » (p 23). Raison d’aller voir dans les romans comment Simenon s’en sort, tant dans les « romans durs » que dans les « Maigret ».

Par l’intermédiaire de Jean Giono - à qui il emprunte le concept de perte, pas très éloigné de la mort, qui est le nom du concept d’écriture - : « L’écrivain contente son désir de perte par procuration, c’est-à-dire par personnages interposés jouissant de leur perte qu’il ourdit dans la fiction qu’il crée » (p 33), Laurent Fourcaut va même jusqu’à relever l’interview de Simenon par cinq médecins où le romancier avoue : « Il s’agit que je l’écrive [ce livre)] aussi rapidement que possible y pensant le moins possible, de façon à laisser travailler au maximum l’inconscient » (p 38). Mais Laurent Fourcaut, qui est l’homme des subtilités, va jusqu’à nuancer son propos : « Je dois maintenant nuancer quelque peu ce que je disais tout à l’heure à propos de Pietr… » (p 44). Mais je n’en dirais pas plus pour ne pas déflorer l’objet de la démonstration de Fourcaut, sauf que je citerai ses propos : « Car Pietr est un escroc. Le faussaire numéro un, c’est lui Maigret, qui ne sait pas… » (idem). Que ne sait-il pas ? Je serai muet comme une tombe. Dès lors, Laurent Fourcaut va passer en revue les romans de la décennie des années 30 pour vérifier sa problématique, il va jusqu’à faire de Maigret un double fictionnel de Georges Simenon (p 66). La psychanalyse comme clef de la littérature romanesque ? Même les lieux deviennent des endroits psychanalytiques où l’inconscient est en jeu : pour ce, Laurent Fourcaut interroge l’écriture de Georges Simenon. Laurent Fourcaut consacre un chapitre de son essai à chaque roman de Simenon écrit pendant cette dizaine d’années. On se perd un peu dans la connaissance (parfaite) qu’a Fourcaut des romans de Georges Simenon : « Bien entendu, le véritable auteur de ce coup d’Etat est en réalité le romancier, et son double, Maigret » (p 85). La mise en abyme de l’écriture (une expression que semble apprécier Laurent Fourcaut) est donc la bienvenue dans le livre : « elle se cherche, hésite entre plusieurs possibles, bref, s’invente à mesure qu’elle progresse, sans plan préconçu » (p 86). Le fil de lecture de La Tête d’un homme est peu vraisemblable mais c’est le thème du double qui va intéresser Simenon : au cours d’une lecture très fouillée, Laurent Fourcaut en arrive à conclure que livre est un espace-refuge (p 104). Mieux même, « comme les autres Maigret, La Tête d’un homme propose à travers les lignes, le mythe de l’écriture, de son fonctionnement avaricieux, des dangers qui la guettent, de la mission salvatrice qu’elle s’assigne, via Maigret, en se tramant comme une forme-informe » (p 119). « Mais Maigret est le double de l’écrivain dans sa fiction » (p 136) ; cette fois-ci c’est l’écrivain qui est mis en abyme et non pas l’écriture… « Auteur du livre Le Chien jaune Maigret-l’écrivain en est finalement le seul maître, il en tire les ficelles, il le tient en laisse, il est maître du jeu » (p 142). Dans le chapitre 7, Laurent Fourcaut commence par résumer l’intrigue de La Guinguette à deux sous, ce qui est habituel chez lui. Certes les figures du Père sont déchues (p 152) : « Mais le véritable avare, en dernière instance, c’est l’écrivain, celui qui troque la vraie vie contre celle du texte, et son double dans la fiction, Maigret. » (p 156). Suit alors une démonstration alambiquée qui lasse le lecteur parfois, mais je ne dévoilerai rien. Avec le chapitre 8, place au « roman dur » où le thème du double (ou du sosie) est habilement exploité : « L’originalité remarquable du Relais d’Alsace est […] qu’il en propose une version pour ainsi dire inversée » (p 166). Dès lors, la comparaison Balzac/Simenon est de mise. « Las de mener une vie de carton-pâte, le Commodore s’est converti en M. Serge pour retourner sur les lieux de son enfance (p 178). Dès lors encore, Simenon avoue avoir décrit avec son inconscient la cache aux trésors… Et ainsi de suite ! Je ne me répèterai pas… Tous les chapitres de cet essai sont bâtis sur le même modèle : du résumé de l’action du roman à la mise en abyme du livre. Seule différence dans le chapitre 10, la partie intitulée Les deux mises en abyme opposées de l’écrivain (p 218) : Laurent Fourcaut ne manque pas d’attention ! Le chapitre 11 sur Le Quartier nègre, est, quant à lui, le texte d’une communication faite au colloque international « Georges Simenon et l’Afrique ». La preuve de la méticulosité de Fourcaut, est donnée de la façon suivante : « … le quartier nègre est mentionné dix-sept fois dans un livre de deux cent treize pages » (p 234). « Il est clair que, Germaine, l’épouse (de Joseph Dupuche) joue, dans l’inconscient du texte, le rôle de la Mère œdipienne » (note 10, p 240 : encore une fois, le texte ne cesse de se mettre en abyme. Si Laurent Fourcaut dans le chapitre 12 s’attache à mettre en évidence l’originalité de Le Passage de la ligne, ce roman « doit être lu comme une sorte d’auto-analyse par fiction interposée » (p 252). Laurent Fourcaut va même jusqu’à relever les pages où Freud et le complexe d’Oedipe sont mentionnés ou simplement cités. Fourcaut termine par une formule mystérieuse : « la fameuse ligne se mord la queue comme un ruban de Möbius » (p 272). L’essai se termine par une comparaison entre Georges Simenon et Jean Giono dont il ressort que qu’il y a un point décisif (p 283) entre les deux écrivains le vertige de la perte. « Il reste cependant que Simenon privilégie, en fait de perte, une fascination morbide pour l’effondrement, la déréliction, voire l’avilissement » (p 285). Mais l’écrivain est l’avare numéro un… Laurent Fourcaut avoue dans sa conclusion que les deux romanciers « s’appréciaient modérément, voire peu » (p 292) mais il y reconnaît qu’il faudra, un jour, dépouiller et lire sérieusement les plus de 200 romans et les plus de 1000 contes parus sous pseudonymes (p 297) que Simenon laisse derrière lui.

Il faut redire la méticulosité avec laquelle Laurent Fourcaut étudie chaque roman : interchangeabilité des personnages (p 106), (on a parfois du mal à le suivre), ainsi avec ces formes informes (p 107), (mais c’est là que Laurent Fourcaut est le plus convaincant), ainsi encore avec le thème de l’avarice (comme antidote à la perte), il devient le double de l’écrivain (p 118). Cet essai ne se résume pas, il se lit avec attention. Je n’ai pas lu un seul roman de Georges Simenon, il va me falloir le lire enfin…

Laurent Fourcaut,Georges Simenon, la rédemption du faussaire. Sorbonne éditeur, collections essais, 320 pages, 9,90 euros (format de poche).


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