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Georges Séguy et 1968
Par Christian Langeois

" Front syndical commun ", et " Halte à l’agression américaine, paix au Vietnam », dominent la tribune du congrès de la CGT qui voit la succession du dirigeant historique Benoit Frachon par Georges Séguy en juin 1967.

Le cheminot de 40 ans, membre du Bureau politique du PCF depuis 1956, présente un rapport évoquant largement le syndicalisme et la jeunesse, les responsabilités syndicales qui incombent aux nouvelles générations. Selon lui l’activité de la CGT n’(y) est pas à la hauteur des enjeux. Il lance l’idée d’une année 1968 où « la CGT donne la parole à la jeunesse ».

En septembre 1967 : « Les travailleurs ont plus de motifs de mécontentement qu’il n’en faut pour se fâcher sérieusement. Que le gouvernement et les patrons ne s’y trompent pas, la colère est en incubation et nous allons faire en sorte qu’elle s’exprime avec vigueur. /…/ exigeons à tous les niveaux l’ouverture de discussions immédiates pour la révision des accords sur les salaires et les conventions collectives. /…/ ». Et d’ajouter : « Les forces syndicales que nous représentons ne sont pas en mesure, à elles seules, de pouvoir triompher. »

Le début de l’année 1968 confirme ce grand mécontentement social. Les luttes qui s’engagent sont dures. En première ligne sont souvent les jeunes, détenteurs du BEPC, d’un CAP, mal intégrés dans les entreprises où ils n’ont qu’un emploi sous qualifié, fastidieux, soumis à une hiérarchie pointilleuse. Dans cette période de grands combats à l’échelle internationale et nationale, de jeunes salariés, lycéens, étudiants s’éveillent en grand nombre, parfois confusément, à la politique,

Dans la lancée de la réussite de la manifestation CGT du 1er mai à Paris, celle-ci appelle les travailleurs à poursuivre leur mouvement revendicatif pour faire ouvrir des négociations avec le gouvernement et le CNPF. Soucieux de constater que le cadre unitaire CGT-CFDT toujours en place depuis 1966 apparait singulièrement délabré, Georges Séguy, y consacre son éditorial de la Vie ouvrière.

Depuis le début de l’année 1968, la révolte grandit dans les lycées, les universités, contre le manque de moyens pour étudier et pour une vie plus libre. Un mot se répand : « contestataire » : A partir de la mi-mars, meetings, manifestations, incidents, reprises des cours, nouveaux incidents se succèdent. La répression par la police des étudiants manifestant le 3 mai au Quartier Latin contre la fermeture de l’Université de Nanterre et l’investissement de la Sorbonne, les lourdes peines de prison qui frappent les étudiants appréhendés provoquent une sérieuse émotion.

Le matin même du 3 mai, l’Humanité a publié en « une » un article de Georges Marchais, membre du secrétariat du PCF, évoquant cette situation, titré « de faux révolutionnaires à démasquer ». De son côté, Séguy rappelle la solidarité entre les étudiants, les enseignants et la classe ouvrière, une tradition qui incite justement la CGT « à n’avoir aucune complaisance envers les éléments troubles et provocateurs qui dénigrent la classe ouvrière ». Georges Séguy et Eugène Descamps secrétaire de la CFDT se rendent au siège de l’UNEF afin de proposer pour le 14 mai une manifestation syndicale de solidarité, sur des objectifs communs aux ouvriers et aux étudiants. Si l’entretien n’est pas vraiment tendu, grande est la distance culturelle entre les deux mondes.

Mais dans la nuit du 10 au 11 mai, c’est l’escalade. Alors que des dizaines de milliers d’étudiants, à Paris et en province, ont manifesté dans l’ordre, des irréductibles se regroupent au Quartier Latin en début de soirée. C’est la "Nuit des Barricades". Des centaines de policiers et de gendarmes laissent d’abord s’édifier les barricades et ne reçoivent l’ordre de reprendre le terrain qu’à 2 heures 15 du matin... La répression policière est sauvage. Comme des millions de Français, Georges Séguy suit les événements sur son transistor en direct des radios périphériques. Il est le premier Secrétaire général de la CGT à aborder cette évolution de la communication et à en faire bon usage, jusqu’à en devenir une figure familière.

Au petit matin du 11 mai, il élève une protestation véhémente contre les brutalités policières, et la nécessité de retirer les forces de police du Quartier latin. Afin d’organiser en commun la vaste riposte populaire qu’impose la situation, au nom du Bureau confédéral qu’il n’a d’ailleurs pas vraiment consulté, il propose une réunion à 9 heures aux confédérations et à l’UNEF. Sans attendre toutes les organisations de la CGT sont appelées à prendre immédiatement toutes les mesures nécessaires. Sa proposition de grève laisse les partenaires syndicaux un peu interloqués mais est finalement validée en début d’après-midi. Le Bureau politique du PCF alerté au lever du jour par Georges Séguy, condamne la répression policière, propose une réunion des partis de gauche et lance un appel « Vive la lutte des ouvriers et des travailleurs ! ». Le soir même, dans un discours d’apaisement, le Premier ministre, Georges Pompidou annonce la libération des manifestants arrêtés et le dépôt d’une loi d’amnistie.

Cette solidarité initiée par Georges Séguy, qui se manifeste autour des étudiants, contre la violence et la répression policière, participe à désenclaver la question étudiante qui apparaissait, jusqu’alors comme spécifique au regard des mobilisations de salariés. C’est un tournant majeur des évènements de 68.

Le lundi 13 mai, le travail s’arrête. Le défilé parisien, de la République à Denfert-Rochereau, regroupe un million de manifestants aux cris de « Dix ans ça suffit ». La CGT affirme que les « comptes en retard qui sont accumulés doivent être réglés » et énumère les exigences qui ont nourri les mobilisations depuis deux ans. Les syndicats sont appelés à réunir les travailleurs, à déterminer les revendications et les modalités d’action.

La grève prend une ampleur considérable. Le nombre d’usines occupées s’accroit d’heure en heure. Le Figaro titre en une « le mouvement ouvrier prend désormais le pas sur l’agitation des étudiants ». Le 15 mai, Georges Séguy informe ses camarades du Bureau politique du PCF de la situation, « j’ai regardé mes dix-huit camarades et j’ai vu que personne ne me croyait ». En fait, dans toute cette période, ce sont les syndicalistes du Bureau politique qui vont peser et qui informent la direction communiste. Un parti qui reste dans l’expectative et ne sait pas trop comment s’y prendre.

Ce même jour, la CFDT, dans un communiqué revendique des « structures démocratiques d’autogestion » dans les entreprises ce qui ne figurait pas dans la plate-forme revendicative commune. Aux demandes d’éclaircissements de Georges Séguy près d’Eugène Descamps son homologue de la CFDT, celui-ci est réservé face au flou qui entoure la notion, les espoirs démesurés et illusoires que peuvent engendrer ce registre « trop mythique ». L’incompréhension est totale, l’atmosphère tendue, le fossé désormais profond entre les deux organisations.

Le 17 mai, avec la grève des cheminots s’enclenche sa généralisation. Pour Georges Séguy « deux risques menacent le vaste mouvement qui vient de se déclencher : le minimiser et le dévoyer. La CGT n’a pas vocation de conduire ce mouvement jusqu’à sa conclusion politique. Elle se contentera d’assurer ses responsabilités strictement syndicales dans un conflit entre les forces ouvrières et démocratiques et un pouvoir placé devant la faillite de sa politique. Elle est prête à discuter avec toutes les organisations syndicales ouvrières et les partis de gauche pour prendre toutes dispositions que la situation impose dans l’intérêt des travailleurs. »

De son côté, le général De Gaulle, sort de son apparent détachement devant les événements et affirme : « la réforme, oui ; la chienlit, non ! » Le 20 mai à la régie Renault, à Billancourt, dans l’île Seguin, Georges Séguy donne le ton de la rencontre qu’il aura dans la journée avec les dirigeants de la FGDS, et souligne que, « si l’actuel gouvernement venait à disparaître, les revendications seraient aussi fermement présentées à son successeur. Cela ne signifie pas que nous soyons indifférents au contenu d’une éventuelle relève gouvernementale. Que chacun prenne ses responsabilités et que nous puissions agir tous ensemble vers les mêmes objectifs ». La délégation de la FGDS conduite par François Mitterrand et Guy Mollet confirme à ses interlocuteurs de la CGT son souci de rechercher, conformément à une formule qui lui est familière, « ce qui est souhaitable et immédiatement réalisable » trouve ainsi que « l’augmentation de 35% du SMIG est exagérée, qu’il ne faut surtout pas poser des revendications extrêmes, au risque de compromettre la possibilité pour la gauche d’assumer valablement ses responsabilités ». Georges rétorque « nous n’en sommes pas là et, pour l’heure, nous attendons surtout de vous le meilleur soutien possible à notre lutte et à nos revendications. Cela en est resté là ». Le jour même, Jean Daniel, déjà journaliste au Nouvel Observateur en tire sa conclusion, fixe une des analyses qui perdurera « Vite, très vite, le drame s’est circonscrit à deux acteurs : de Gaulle et Georges Séguy, secrétaire général de la C.G.T. Vite, très vite, ils ont dessiné leur stratégie : maintenir leurs appareils, éviter de se laisser dépasser, conserver des options traditionnelles. ».

Le 21 mai, à l’annonce par le gouvernement de possibles négociations, le Secrétaire général énonce explicitement le positionnement de son organisation. : « Que voulons-nous ? Obtenir satisfaction aux revendications clairement définies. Le mouvement est bien trop puissant pour qu’il puisse être question de le stopper par des formules creuses telles qu’autogestion, réforme de civilisation et autres inventions qui aboutiraient à reléguer à l’arrière-plan les revendications immédiates ».

Le 24 mai, des dizaines de milliers de manifestants à l’appel de la CGT défilent sans incidents à Paris et en province. Celle, de leur côté, de l’UNEF, du SNES up et du Mouvement du 22 mars, connait durant la nuit du 24 au 25 mai les plus violents heurts de ces dernières semaines en présence des caméras qui retransmettent immédiatement l’impression d’une capitale à feu et à sang.

Passées les annonces politiciennes, Georges Pompidou recherche la négociation qu’il va lui-même présider le samedi 25 mai. La délégation de la C.G.T conduite par Benoit Frachon, le négociateur de Matignon en 1936 pour la première séance, puis ensuite par Georges Séguy s’en tient aux revendications communes y ajoutant toutefois le paiement des jours de grèves. Très rapidement un accord intervient pour que le S.M.I.C. soit porté de 2,22 F à 3 F par heure, soit un salaire de 520 F par mois environ contre 377 F. Le salaire minimum agricole est supprimé, les travailleurs agricoles voient leur salaire augmenté de 50%. A 17h 30, lors d’une suspension, Georges Séguy déclare à la presse : « Les négociations, dans le secteur public et nationalisé, doivent être menées simultanément avec celles qui se poursuivent dans le secteur privé, étant bien entendu que tous les travailleurs sont indivisiblement solidaires dans la grève ». Et poursuit par un appel aux militants et organisations de la CGT à « accentuer leur effort, à organiser des assemblées de travailleurs, à renforcer et à étendre la grève et l’occupation des lieux de travail, à développer et consolider l’unité d’action pour assurer le succès des négociations en cours et renforcer les rangs de la CGT ». Nous sommes le 26 mai en fin de journée. Les heures passant, la délégation comprend que Pompidou ne peut céder sur les Ordonnances, sans mettre en péril sa propre légitimité politique et qu’il convient d’aborder maintenant, sur cet acquis, le plus rapidement possible les négociations par branche. Les discussions prennent fin à huit heures du matin.

Georges Pompidou présente un « projet de protocole d’accord » qu’aucune des confédérations n’accepte cependant de signer. Alors que les radios tentent d’accréditer qu’un accord a été signé, Georges Séguy déclare « apprécier les résultats positifs en ce qui concerne le SMIG, les droits syndicaux dans les entreprises et certaines autres dispositions, mais regretter amèrement que les ordonnances n’aient pas été abrogées, et que la réduction de la durée du travail n’ait pas été acceptée par le gouvernement. Par conséquent nous allons informer les travailleurs et les syndicats et qu’eux décideront de la suite à donner au mouvement ».

La grève toujours massive, rendez-vous doit être pris dans les différentes branches professionnelles, dans les entreprises nationales, pour poursuivre la négociation avec comme programme l’application de Grenelle et l’examen des questions sociales de chacune des branches. A Renault – Billancourt un tract circule déjà, intitulé « Poursuivons jusqu’à la victoire ». Les « Renault » ont entendu au transistor la déclaration de Séguy sur le perron de Grenelle. Aimé Halbeher, Secrétaire général du syndicat CGT de Renault, a déjà fait adopter, au nom des syndicats CGT, CFDT et FO, le principe de la poursuite de la grève. Georges Séguy y fait le point des résultats, des avancées et des obstacles. Et bien sur les huées, les sifflets, succèdent aux applaudissements. Un journaliste tellement conformé à l’idée « CGT trahison » lance un « Séguy sifflé à Billancourt » qui va faire fortune. Dans la même veine, Le Monde, daté du 28 mai 1968, donne le ton avec son chapeau « RENAULT : la C.G.T. n’a pu convaincre les grévistes de reprendre le travail » !

L’après–midi même de la fin des négociations de Grenelle, le 27 mai, le meeting du stade Charléty, organisé par l’UNEF, la FEN, le PSU, qui regroupe 50 000 personnes se transforme en une démonstration anti-communiste et anti-cégétiste, où le nom de Georges Séguy est couvert d’opprobres, d’insultes. Le niveau d’implication de la CFDT y est confus. La CGT de consolider le rapport de force pour la poursuite et la victoire des négociations toujours en cours se doit de riposter à cette diversion, et d’envoyer le signe fort, au moment où la situation politique évolue que « rien ne se fera sans le PCF ». François Mitterrand a annoncé le 28 mai qu’il sera si besoin est candidat à la Présidence de la République et qu’il constituera un gouvernement restreint sans dosage ni exclusive sous la direction possible de Pierre Mendès-France.

Le 29 mai, à 11 h 30, le Président de la République quitte l’Elysée en hélicoptère et se rend au quartier général des Forces françaises de Baden-Baden où il rencontre le général Massu. L’idée d’une vacance du pouvoir se répand. Les Français sont inquiets, désorientés. Enjeu politique majeur pour la CGT et le PCF le succès incontestable de leurs manifestations du 29 mai est interprété par la droite comme la gauche socialiste comme une démonstration de la force menaçante du PC.

A leur tour, sans consultation de leur Bureau confédéral, Eugène Descamps et André Jeanson dirigeants de la CFDT franchissent le pas à 16h 30 « Il apparait à nos syndicats et cadres syndicaux dans leur grande majorité, que Pierre Mendès – France est l’homme qui est capable de garantir les droits ouvriers conquis en fait dans les entreprises au cours de ces jours derniers ». Et de fait, à 21 h 10 le 29 mai, Mendès-France se déclare prêt à présider un gouvernement de gauche unie.

Le Comité central du PCF se réunit le lendemain, jeudi 30 mai, pour la première fois depuis le début du mouvement de grève. L’intervention du Secrétaire général de la CGT, attendue par les dirigeants communistes, précise qu’il s’agit là d’une communication intérieure au Comité central, « La question était posée pour nous, je parle pour le parti. Sommes-nous à la tête d’un mouvement révolutionnaire pouvant aller jusqu’à la prise du pouvoir par la classe ouvrière ? Ou bien s’agit-il d’un vaste mouvement où prédominent les revendications économiques et qui porte en lui une profonde volonté de changement dans le sens du progrès social et de la démocratie ? C’est cette deuxième appréciation que nous avons évidemment retenue et à partir de laquelle nous avons fondé toute notre tactique et notre stratégie dans l’organisation de la lutte. » Et fixe la perspective immédiate : « En ce moment, nous demandons à nos organisations de conclure tous les accords possibles avec le maximum de satisfaction, car il n’est pas sûr que demain les possibilités soient les mêmes ». Avant de conclure qu’ « une grande victoire revendicative suivie d’une autre victoire des forces démocratiques affaiblirait considérablement les monopoles et pourrait ouvrir la voie à une perspective socialiste. Nous croyons, contrairement à ceux qui bavardent sur des mots d’ordres d’insurrection et de révolution qu’en l’état actuel des choses dans notre pays, c’est la meilleure voie révolutionnaire ».

A la radio, à 16 h 30, De Gaulle se fait menaçant : « Je ne me retirerai pas/…/ Je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale/…/ La France, en effet, est menacée de dictature/…/ du communisme totalitaire. » Le soir même pour soutenir l’ordre et le régime gaulliste, 300 000 personnes venues de toute la France, toutes les composantes de la droite et de l’extrême droite, parmi lesquelles les fascistes d’Occident défilent avec des pancartes « Respectez le droit du travail ». Le pouvoir gracie deux jours plus tard 13 membres de l’OAS.

Le samedi 1er juin, week-end de la Pentecôte, l’essence fait son retour dans les stations – services. Les syndicalistes doivent maintenant gagner tout ce qui est possible, et pour cela, aller vite. Du dimanche 2 juin au 5 juin, le calendrier des négociations s’intensifie.

Entre le 4 et le 6 juin, les reprises du travail s’accélèrent alors que dans l’industrie automobile, la métallurgie et l’aviation les conflits se durcissent. Les secteurs syndicaux les plus solides sont sollicités par le Secrétaire général : « est—ce que vous pouvez tenir encore 3 ou 4 jours ? ». Pour Georges Séguy, maintenant, « Les élections doivent permettre aux travailleurs d’exprimer leur volonté de changement, de prolonger et compléter leur victoire revendicative, leur opposition au pouvoir personnel et leur attachement à la démocratie ».

La police fait évacuer l’Université de la Sorbonne le 16 juin. Le 18 juin, un cortège de 15 000 ouvriers avec les drapeaux rouges rentre victorieusement dans la "Forteresse ouvrière" de l’Ile Seguin à Billancourt. Les grèves se terminent. Après une campagne centrée sur la « subversion » et sur le « péril rouge », la majorité de droite remporte une victoire écrasante aux élections législatives des 23 et 30 juin. Alors que la CGT avait envisagé une conjoncture politique nouvelle favorable aux travailleurs la situation qui se crée en modifie du tout au tout la perspective. Le 3 juillet, le gouvernement publie son plan de rigueur financière. Lors du Comité central du PCF du 8-9 juillet 68, l’heure est aux bilans , Georges juge utile de revenir sur le processus de la reprise du travail et pour ceux qui auraient encore un doute, précise que cette position, tout en respectant l’indépendance de l’organisation syndicale, a fait l’objet des délibérations du Bureau politique, et que les communistes qui ont la responsabilité de diriger la CGT n’ont jamais pris de décisions ou fait de propositions d’importance au Bureau confédéral sans en parler préalablement à la direction du Parti.

A la rentrée de septembre, une nouvelle conférence nationale de la Jeunesse travailleuse est convoquée. Car il y a urgence, les événements ont projeté le fait nouveau du poids de la participation de la jeunesse à la vie sociale. « Il faut s’occuper plus sérieusement des questions de la Jeunesse et en prendre en compte toute la complexité ». Les jeunes travailleurs doivent trouver toute leur place dans la CGT. Quarante ans après son premier article dans la Tribune des cheminots, le Secrétaire général trouve les mots de la situation : « Nous ne proposons aux jeunes rien de miraculeux ni de démagogique, mais de les aider à prendre en main leur propre destinée et de les préparer aux luttes nécessaires pour l’édification d’une société socialiste ; enfin, si lutter c’est vivre, c’est bien par la C.G.T. que les jeunes vivent le plus intensément. » Est ainsi créé le CCJ, Centre confédéral de la jeunesse travailleuse.

En 1968, Georges Séguy est apparu comme le dirigeant parfois vivement contesté à l’extérieur, mais incontournable, de la plus grande grève de l’histoire française. Qu’il s’agisse de la presse, des radios, ou de la télévision, il est ainsi devenu une image familière des médias. Acteur inlassable tant des actions revendicatives que de la dénonciation de la politique gouvernementale, Georges Séguy, Secrétaire général de la plus importante Confédération et membre du Bureau politique du PCF, apparait, même s’il doit s’en défendre, comme l’un des chefs de l’opposition. Emerge ainsi un nouveau Georges Séguy : « L’homme qui inquiète Pompidou ».

Pour la CGT, le moment est venu de clarifier certains problèmes récurrents, de ceux qui peuvent apparaitre comme des obstacles à l’union, en décalage avec les nouvelles exigences de la société, et plus fondamentalement comme un nécessaire aggiornamento de l’organisation de 1895. Georges Séguy va s’y employer dans une série de déclarations en 1970 et 1971. Il précise ainsi le rôle que continueraient à jouer, selon lui, les syndicats dans un État « devenu socialiste » où dans des conditions tout à fait différentes, constructives, ils devront toujours défendre les intérêts des travailleurs. Sans omettre que « pour qu’il puisse en être ainsi, il est nécessaire que le régime socialiste respecte le libre exercice du droit syndical, y compris le droit de grève, et que l’action syndicale s’exerce en toute indépendance vis-à-vis de l’État et des partis politiques qui détiendront le pouvoir. »

Il y donne une large place au développement de la démocratie syndicale pour permettre aux syndiqués de donner leur avis, y compris critique, sur tous les aspects de la vie syndicale comme aux travailleurs d’exprimer leurs sentiments, leurs propositions, leurs suggestions. Il tente ainsi de préfigurer ce que pourra être une grande centrale syndicale unique des travailleurs français, sans fractions politiques, mais où trouvera place et libre expression tous les courants de pensée, unis sur une même conception du syndicalisme démocratique de masse et de classe, étroitement lié à une activité syndicale intense, avant tout revendicative, proche des intérêts immédiats des travailleurs. Trois ans après Mai Juin 1968, la CGT de Georges Séguy se forge ainsi une exigence claire.

Christian LANGEOIS, syndicaliste, est l’auteur des biographies d’Henri Krasucki Cherche Midi 2012, et de Georges Séguy Syndicaliste du XXe siècle, Editions de l’Atelier Avril 2018.


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