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Fritage mémoriel
Par Bernard Fauconnier

A ma gauche Claude Lanzmann, auteur de Shoah et récemment d’un livre de mémoires quelque peu indigeste mais truffé d’informations passionnantes sur le siècle traversé, Le lièvre de Patagonie. A ma droite, Yannick Haenel, jeune écrivain dans le vent, on se demande bien pourquoi, sans doute a-t-il un minois télégénique, auteur d’un « roman » qui fit quelque bruit cet automne, Jan Karski. La polémique est née il y a quelques semaines, Lanzmann accusant Haenel d’avoir puisé à pleines mains dans Shoah pour faire revivre le personnage de Jan Karski, présent dans le film, puis d’avoir détourné le sens de son témoignage dans une fin ambiguë. Le livre de Haenel a été porté par une rumeur flatteuse qui lui a assuré un succès de librairie. Problème : à la lecture, ce roman mal fagoté laisse sur une impression de malaise, l’histrionisme littéraire et le tripatouillage de l’Histoire à des fins douteuses n’étant jamais une bonne action. Surtout à propos de ce trou noir que fut l’événement évoqué.

Curieusement, le personnage de Jan Karski apparaît dans un autre roman de la dernière rentrée, Les sentinelles de Bruno Tessarech (Grasset), mais de celui-là on a fort peu parlé, on se demande aussi pourquoi. Tessarech aurait-il le défaut, rédhibitoire, de n’être qu’un excellent écrivain ? D’être moins télégénique que Haenel ? Il s’agit pourtant d’un roman remarquable, tant par sa construction, la hauteur de son écriture, la rectitude éthique dont il fait preuve. Tessarech, dans Les sentinelles, fait revivre l’Histoire à travers ceux qui l’ont portée ou faite, Roosevelt, De Gaulle, Churchill, Hitler, et les « sentinelles », dont Jan Karski, qui ont essayé durant cette période de faire savoir au monde ce qui se passait dans les camps. Admirable livre, écrit par un romancier talentueux doublé d’un historien, qui réalise ce souhait exprimé par la chercheuse Andréa Lauterwein dans un récent article du Monde : « Que se passe-t-il quand le romancier s’empare des faits de l’historien ? Dans le meilleur des cas, le pouvoir de révélation de la fiction peut transformer des chiffres en destinées individuelles, donner âme et corps aux documents, porter un point de vue différent sur l’écriture de l’Histoire. Si le romancier parvient à inventer un monde sans pour autant corrompre les faits historiques, il produit de la mémoire. »

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est guère le cas du livre de Haenel. Et qu’une fois encore, dans ce pays décidément bien malade, la critique et le suivisme ont choisi le mauvais livre. Peut-être faudra-t-il un jour, à froid, analyser les raisons profondes de cette petite infamie, de la permanente imposture qui vérole le monde médiatico-éditorial. Comme il faudra se poser des questions à propos d’une autre imposture, l’installation ce Christian Boltanski au Grand Palais, censée, dans une démarche « artistique », rendre hommage aux victimes de la plus grande tragédie du vingtième siècle. Mais c’est une autre histoire, bien que ce soit toujours la même. A suivre.

Article paru dans Témoignage Chrétien. Février 2010


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