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1938 : Gabriel Péri dénonce Munich. Document inédit.

Gabriel Péri, responsable de la rubrique de politique étrangère à l’Humanité (1924-1939), député communiste (1932-1939), joua un grand rôle dans la lutte contre le péril nazi. Ecrit peu après les Accords de Munich, le texte qui suit montre de sa part une analyse aigüe de la situation créée. Il s’agit d’un discours prononcé le 12 novembre 1938, salle Pleyel, lors du Congrès national du mouvement Amsterdam-Pleyel (Paix et liberté), qui fut repris en brochure sous le titre Français…Regagnons la paix ! (Collection Paix et Liberté, n° 9, Editions de Paix et Liberté/Amsterdam-Pleyel). Il nous a été transmis par Alexandre Courban, historien, auteur de la première biographie scientifique consacrée à Gabriel Péri, fusillé au Mont Valérien le 15 décembre 1941.

La trahison de Munich

Une question domine, dans le moment présent, les préoccupations de millions d’hommes et de femmes à travers le monde. Elle s’énonce ainsi :

« Comment arrêter l’entreprise de guerre commencée déjà sur plusieurs secteurs du monde, comment assurer l’indépendance des peuples contre les fauteurs de guerre ; en cette fin d’année, si fructueuse à plus d’un titre pour les amateurs d’aventures, quelles sont les voies et les moyens de la pais internationales, comment en un mot, regagner la paix »

Vous savez bien qu’une date et un évènement, une date funeste, un évènement désastreux, inspirent celui qui essaye de répondre à cette question.

La date c’est celle du 30 septembre, l’évènement, c’est le diktat de Munich.

Le mouvement Paix et Liberté a pris dans ce domaine une position claire.

Il a désavoué et il a flétri la politique de Munich.

Je ne reviendrai pas sur les raisons si péremptoires et de plus en plus généralement reconnues qui justifient cette attitude.

Je ne referai pas non plus le bilan, si souvent établi depuis un mois de la politique de Munich.

Plus personne aujourd’hui, en dehors des auteurs responsables de la catastrophe, n’oserait prétendre que le règlement sorti de la délibération des quatre a assuré aux hommes une sécurité plus grande et une paix mieux assise.

On a la certitude du contraire.

Notre pays, loin de pousser un soupir de soulagement se sent plus menacé aujourd’hui qu’hier.

Il réalise de plus en plus clairement que ce qui a été défait à Munch était une pièce de protection de la France ;

Que les obstacles qui ont été levés ont été des obstacles sur la voie de la guerre ;

Que la guerre peut passer plus aisément aujourd’hui qu’hier depuis qu’ont été supprimées les barrières qui interdisaient à l’Allemagne la poussée vers le Sud-est, c’est-à-dire vers les produits et les matières premières indispensables à la guerre ; et depuis qu’à été livrée la plateforme aérienne tchécoslovaque d’où l’on pouvait éventuellement atteindre les centres vitaux de l’Allemagne nazie.

Oui, notre peuple réalise cela. Il le réalise d’autant plus aisément qu’il assiste à la course frénétique aux armements.

Il n’en faut pas douter, le danger est plus redoutable aujourd’hui qu’hier depuis que, grâce au dépècement de la Tchécoslovaquie, l’Allemagne peut mettre ne circulation le calendrier de ses invasions futures établi jusqu’à l’automne de 1941, date prévue pour l’agression antisoviétique, après l’invasion de la Hongrie, de la Yougoslavie, de la Roumanie, de la Pologne, de la France, de la Belgique, de la Hollande, et accompagner ce calendrier d’une carte où, à côté de l’Allemagne maîtresse, de presque tout le continent, l’Italie fasciste s’attribue la majeure partie de l’Espagne, la parie méridionale de la France, la Grèce, la Turquie, la Syrie, la Palestine, l’Afrique du Nord.

Puis lentement, mais aussi sûrement, nous en sommes convaincus, notre peuple comprend que le dilemme en présence duquel on a prétendu le placer à la fin du mois de septembre : la capitulation ou la guerre, était le résultat d’une imposture.

Pendant trois semaines, les forces de guerre ont reculé chaque fois qu’en face d’elles, elles ont eu l’impression que s’organisait le front des puissances pacifiques ; elles ont avancé, elles se sont enhardies, chaque fois qu’on leur a donné en face le spectacle de la division, du désarroi, de la lâcheté.

Ce qui est vrai, c’est que les ministres responsables de la France et de l’Angleterre, en organisant la débandade, ont encouragé le zèle de l’agresseur.

Voilà ce que démontrera le dossier de Munich quand on l’ouvrira au grand jour. Il faudra bien alors que l’on réponde aux questions posées par notre ami Gabriel Cudenet, dans l’hebdomadaire de la CGT, Messidor.

Il faudra qu’on nous dise pourquoi, depuis le mois d’août, alors que la tension s’aggravait, M. Daladier n’a jamais songé à provoquer une réunion des Etats majors français, anglais et soviétique, pourquoi il n’a même jamais réuni le Conseil supérieur de la Défense nationale.

Nous voulons savoir qui a pris la responsabilité de déclarer inexacte la fameuse note du Foreign Office affirmant qu’en cas de conflit la Grande-Bretagne serait aux côtés de la France et de l’URSS ; et s’il est vrai qu’à la veille de Munich, le messager de M. Chamberlain à Berlin, sir Horace Wilson, chargé de signifier à Hitler que la Grande-Bretagne soutiendrait militairement la France, renonça à s’acquitter de cette mission.

Nous voulons savoir qui, pendant un mois, a constamment affaibli la France et constamment encouragé l’Allemagne d’Hitler.

Et, à cette liste de questions, nous en ajouterons une autre afin de mettre hors d’état de nuire ceux qui recherchent des alibis.

Osera-t-on démentir ce qu’ont affirmé et M. Vavrecka, ministre de la propagande tchécoslovaque, et M. Boran, chef agrarien tchécoslovaque : à savoir que l’URSS n’a cessé de se déclarer prête à accomplir ses engagements envers la Tchécoslovaquie.

Mais que la Tchécoslovaquie a été menacée de l’hostilité de la France pour le cas où la France, refusant de lui porter secours, elle accepterait l’aide de l’URSS et de son armée rouge ?

Tant qu’on n’aura pas répondu à ces questions-là, nous continuerons à croire et à proclamer que les mesures de mobilisation étaient la couverture de la reddition décidée à l’avance : nous n’admettrons pas qu’on nous dise : « La défaite était la seule attitude possible pour ceux qui voulaient éviter la guerre ! ».

La cause de Munich est tellement implaidable que pour justifier le diktat, M. Daladier, que la rigueur des démonstrations cartésiennes n’embarrasse pas, use de ces deux arguments contradictoires : 1° l’accord de Munich est « un accord de raison » ; 2° nous l’avons accepté le couteau sous la gorge et le révolver du Führer sur la table.

On a les deux explications dans la poche. Suivant le cas, on use de l’une ou de l’autre, quelquefois on se sert des deux à la fois.

Il reste du drame de cet automne, que depuis 1935 une politique néfaste, inaugurée par Laval à l’époque de la guerre d’Ethiopie, poursuivie par Flandin lors de l’occupation rhénane, a rendu la violence contagieuse en permettant que la violence fût couronnée de succès. C’est à cette politique que le programme du Front populaire prétendait mettre fin. Et c’est cette politique qui a ressuscité cependant sous des formes diverses : « non-intervention » en Espagne, abstention en face de la tragédie d’Extrême-Orient, fuite devant l’Anschluss, abdication de Munich.

N’expliquons pas ces défaillances par l’incapacité, par la faiblesse, ni même par la lâcheté.

Ne disons pas : les hommes d’Etat responsables de France et de Grande-Bretagne ont été incapables d’appliquer la politique de sécurité collective, de pratiquer une politique qu’aurait soutenue l’enthousiasme de tous les peuples.

Ils n’ont pas pratiqué cette politique parce qu’ils n’ont pas voulu la pratiquer. Ils ont sacrifié leur prestige, ils se sont humiliés, ils ont immolé des peuples parce que, obéissant aux intérêts de classe les plus sordides, ils ont tout subordonné au sauvetage du fascisme, considéré comme le gendarme de l’Europe.

Ne nous trompons pas sur le sens de certaines exclusives, de certaines ruptures, lorsqu’on rompt avec le Parti communiste, ce n’est pas en vertu des faux prétextes que l’on invoque. C’est parce que la collaboration avec ce parti est une entrave pour qui veut poursuivre une politique de trahison de la démocratie et de la paix.

L’Europe d’après Munich

Mais nous ne nous sommes pas rassemblés seulement pour déplorer, pour dénoncer et pour flétrir.

Nous voulons regagner la paix !

Nous voulons définir une politique qui nous permette de sortir de l’ornière ou, si vous préférez, d’arrêter l’avalanche qui s’est déchaînée depuis Munich. Quels sont les éléments de cette politique ? On a dit que Munich était un répit. Prenez garde ! Ce peut être aussi une étape sur la voie des grandes catastrophes. La date du 30 septembre ne sera un répit que dans la mesure où dès maintenant, nous engageons la croisade, le mot ne me fait pas peur, contre l’esprit de Munich.

De quoi s’agit-il ? Quels sont les dégâts à réparer ? Quels sont les éléments du redressement national ?

Avant de répondre, il est indispensable d’y voir clair et de discerner dans quelles voies s’oriente la politique européenne.

Choisissons quelques points de repère : l’Europe centrale d’abord, le théâtre du frame. On nous a dit, après Munich, une injustice vient d’être réparée. Des hommes « de sang allemand » ont été rattachés à l’Allemagne. De quoi vous plaignez-vous, n’avez-vous pas souvent critiqué le Traité de Versailles ?

Sans doute ! Sans doute ! Mais chaque fois que nous avons critiqué les traités de 1919, nous avons affirmé que leur révision ou leur abrogation ne serait profitable à la paix que si elle était le résultat de la collaboration des travailleurs et des masses démocratiques de tous les pays. Nous ajoutions que notre dessein était de substituer à l’ordre de Versailles un ordre plus juste, plus équitable. Cet ordre-là, nous ne le trouvons pas dans le règlement de Munich.

Munich, ce n’est pas un Versailles amendé. C’est un Versailles aggravé ! Trois millions d’hommes de sang allemand ont été rattachés à l’Allemagne, nous dit-on ? D’abord parmi ces trois millions, il y a au moins 500.000 ouvriers sociaux-démocrates et communistes qui, non seulement ne voulaient être annexés au Reich, mais étaient prêts à se battre pour la défense de la République tchécoslovaque. Il y a ensuite 50.000 à 100.000 juifs qui se considéraient comme Allemands encore en 1930, lors du dernier recensement.

A ces 600.000 socialistes, démocrates et israélites, il convient d’ajouter de 300 à 400.000 personnes qui, jusqu’à l’Anschluss autrichien, votaient pour les partis « activistes » (catholiques et agrariens), collaboraient avec les Tchèques, n’avaient jamais manifesté le moindre dessein de rejoindre le Reich et n’ont été « mis au pas » qu’en avril dernier.

Mais en dehors de ces Allemands non hitlériens – auxquels il faudrait ajouter un grand nombre d’indifférents – le Reich s’est adjugé sans plébiscite les régions dans lesquelles vivaient 800.000 Tchèques. Pour s’emparer de ces territoires, le gouvernement allemand a demandé à la Commission « internationale » qui l’a accepté, malgré les protestations du délégué tchèque, de prendre pour base non pas les recensements qui ont eu lieu sous la République tchécoslovaque et qui tiennent compte de la nationalité, mais le recensement autrichien de 1910. Et c’est en vertu de cette statistique truquée de 1910 qu’on les a annexés à la Grande-Allemagne.

Mais cela ne suffisait pas à M. Hitler. La commission de Berlin a remis au Reich des territoires où même le recensement de 1910 avait constaté une écrasante majorité tchèque.

Ainsi donc, contre 2.500.000 ou 3.000.000 d’Allemands, plus ou moins nazifiés, qui, théoriquement, devraient être satisfaits de rejoindre le Reich, il y a 1.400.000 autres citoyens de la République tchécoslovaque qui s’y trouvaient très bien et qui sont aujourd’hui livrés au régime de la terreur et d’oppression politique et nationale, particulièrement insupportable pour les Tchèques, après 20 années de vie libre dans une république indépendante.

Mêmes observations en ce qui concerne « l’arbitrage » de Vienne, l’arbitrage Ribbentrop-Ciano concernant les revendications hongroises. Jusqu’ici, environ 750.000 magyars vivaient en Slovaquie. Désormais, 800.000 slovaques, près d’un tiers de la petite nation slovaque, vont être contraints à vivre dans les frontières de la Hongrie. La Slovaquie se voit arracher une série de communes et de districts manifestement slovaques. Mais il y a plus : alors que la Slovaquie a dû prendre des engagements à l’égard de la minorité hongroise restant dans ses frontières, et en particulier à Bratislava, des engagements précis qui assurent aux originaires hongrois non seulement l’égalité des droits, mais même une position privilégiée, le sort des Slovaques livrés à la Hongrie est fort incertain, car l’arbitrage de Vienne n’a défini les obligations de la Hongrie, à l’égard des minorités nationales, que sous une forme générale, qui laisse le champ libre aux interprétations pratiques les plus variées, et même à une magyarisation directe de la population slovaque.

C’est ainsi que l’on répare les injustices !

Au surplus, comment ces frontières nouvelles ont-elles été tracées ? A Munich, on avait dit qu’elles seraient garanties par la France. Mais quand, après Munich, il s’est agi de délimiter ces frontières que la France doit garantir, quand il s’est agi de décider s’il y aurait ou s’il n’y aurait pas de frontière commune entre la Hongrie et la Pologne, on a dit à la France : tout cela ne te regarde pas. Tu n’as pas le droit de te mêler de la discussion. Nous n’avons que faire de tes avis, de tes recommandations, de tes conseils.

Enfin, comme la Tchécoslovaquie n’est pas pour l’Allemagne une fin, mais un moyen, le moyen de réaliser la Mittel Europa, en dix jours après Munich, l’Allemagne a creusé sa poussée vers le Sud-est en moins de temps qu’il n’en faut à M. Georges Bonnet pour commettre un mensonge ou tripatouiller un télégramme. Le Dr Funck, ministre de l’Economie nationale du Reich, successeur de Schacht, entreprend son grand voyage en Orient. A Belgrade, notamment, il a de très importants entretiens avec les dirigeants de l’économie yougoslave, et on peut en attendre un nouvel accroissement des échanges économiques germano-yougoslaves. A Ankara, M. Funck a consenti au gouvernement turc un crédit de 150 millions de marks (environ 2 milliards de francs), destiné à permettre à ce gouvernement de passer en Allemagne d’importantes commandes de matériel industriel et de matériel militaire. Cette collaboration économique entre l’Allemagne et la Turquie n’est d’ailleurs pas une chose nouvelle, et l’industrie allemande a participé de manière fort importante, depuis quelques années, à l’équipement industriel de la nouvelle Turquie.

Le Bulletin de la Société d’Informations Economiques expose ainsi comment les cercles dirigeants du Reich interprètent ce voyage :

« L’Allemagne reste donc la dernière grande puissance européenne. Elle a une véritable mission à remplir en Europe, où elle doit faire régner la paix allemande. Mais, pour cela, il faut que tous les Etats qui n’ont plus d’intérêts propres à faire valoir renoncent à intervenir dans les affaires intérieures des pays danubiens et balkaniques, et laissent ce soin à l’Allemagne, qui considère déjà ces régions comme un vaste protectorat. Les milieux politiques et économiques allemands estiment, d’ailleurs, que rien ne pourrait plus arrêter maintenant la constitution d’une Mittel Europa sous la tutelle de l’Allemagne. Et M. Funck, ministre de l’Economie nationale du Reich, n’a eu qu’ironie dans ses discours pour « les boulets d’or » avec lesquels l’Angleterre et la France essayaient de faire obstacle à l’expansion économique du Reich dans les pays balkaniques.

« Cette expansion est bien trop avancée maintenant, fait-on remarquer à Berlin, pour que Londres ou Paris puisse y changer quelque chose et soient capables de remonter le courant. Un encerclement économique de l’Allemagne est dorénavant impossible, et tous les emprunts consentis par l’Angleterre et la France à la Roumanie, à la Bulgarie o à la Turquie, n’y changeront rien. »

Jusqu’ici, nous n’avons parlé que de l’Allemagne. Elle s’est, il est vrai, réservé la part du lion.

Mais l’alliée de l’axe, l’Italie de Mussolini, réclame, elle aussi, sa portion du butin. L’idée surgit d’un Munich pour l’Espagne.

Le Duce exige qu’on lui paye autrement que par l’envoi de M. François Poncet à Rome, ses bons et loyaux services des 27 et 28 septembre, de cette époque où incapable de mobiliser son armée malgré les injonctions du Führer, il fut sauvé du naufrage par un coup de téléphone providentiel de Paris via Londres qui le suppliait de préparer la rencontre des Quatre.

Mussolini sollicite son pourboire ; Le pourboire, ce doit être en échange du rapatriement des 10.000 invalides de Cadix dont chacun a été remplacé soit par un tank, soit par un avion italiens, l’octroi de la belligérance à Franco, c’est-à-dire le droit conféré à la marine italienne, d’une part, de contrôler les voies de communication de la France ; d’autre part, d’établir le blocus, l’asphyxie économique de la République espagnole.

Ce n’est pas tout encore. L’esprit de Munich a gagné l’Extrême-Orient. Ceux qui refont à coups de canons la carte de l’Asie ont été encouragés tout à la fois par la façon dont on a démembré l’Europe, et par la désinvolture avec laquelle, à la fin de septembre la France et la Grande-Bretagne ont écarté l’initiative généreuse du Président Roosevelt, au risque d’encourager l’isolationnisme américain. La chute d’Hankéou et la chute de Canton suivent de quelques jours le 30 septembre, et la déclaration du prince Konoye qui réclame l’abrogation des traités de 1922 sur l’Extrême-Orient est comme l’écho lointain mais précis du diktat munichois.

De cet ensemble de destructions et d’exigences, deux prétentions émergent, présentées à la manière d’une sommation dans les récents discours du Führer à Sarrebruck, à Weimar, à Munich : 1° L’Allemagne exige des colonies ; 2° L’Allemagne exige la mise au pas des démocraties.

L’Allemagne exige des colonies. Elle ne dit pas : Je veux des colonies pour en faire des terres de peuplement, ou pour en extraire des matières premières. Sur ce terrain, le débat tournerait à sa confusion. Les anciennes colonies allemandes ne furent jamais des terres de peuplement, et ce n’est pas dans les pays coloniaux que l’Allemagne trouverait les matières premières qui lui manquent. Le Reich poursuit la recherche de bases militaires. Aussi proclame-t-il – les déclarations de Epp sont très significatives – que le problème colonial est une question d’honneur.

Pour le résoudre, une méthode « pacifique » existe, la méthode de Munich. De cette méthode, le Fürher attend le transfert sous la domination allemande du Togo et du Cameroun, dont la possession permettrait au Troisième Reich de tracer à travers l’Afrique le grand axe vertical qui rejoindrait le golfe de Guinée à Hambourg par le lac Tchad, le désert de Tibesti, la Tripolitaine, la Sicile, l’Italie et Berlin.

L’Allemagne exige la « mise au pas » des démocraties. Elle veut des interlocuteurs dignes d’elles, que n’embarrassent ni les Parlements, ni les engagements pris devant le suffrage universel. La politique intérieure, le régime des assemblées, le régime de la presse doivent s’adapter aux nécessités de la politique munichoise.

Quiconque dénonce le régime nazi, quiconque établit la distinction entre le peuple allemand et ses bourreaux, celui-là, qu’il s’appelle Eden ou Churchill, est un « excitateur », et les bons rapports avec l’Allemagne ne seront possibles que si les « excitateurs » sont mis à la raison.

Dans l’étalage affreux de banditisme dont l’Allemagne offre le spectacle, parmi les flammes des synagogues, dans cet immense incendie dont Goebbels se flatte d’être le nouveau Néron, dans cette vague de barbarie qui caractérise si exactement un régime, pour lequel dans l’intimité M. Daladier, paraît-il, ne cèle pas son admiration, dans cette orgie de démolitions, de pillage, de razzias, l’Allemagne proclame, entendez-vous Georges Mandel, entendez-vous, Jean Zay, Jacques Kayser entendez-vous ? : « Le problème juif est maintenant un problème international ! Qu’on nous imite. Nous réclamons un antisémitisme universel. »

Et elle ajoute : « Pour chaque critique que l’on adressera du dehors au Troisième Reich, nous abattrons un Juif sur notre territoire. »

Telle est l’Europe après Munich !

Les munichois de Londres et de Paris

En face de ces sommations, quelle est l’attitude de la France ? Quelle est l’attitude de la Grande-Bretagne ?

Mais d’abord, où en sont les relations franco-britanniques après Munich ? Cette dernière question est d’importance. N’est-ce pas en effet au nom de l’amitié franco-britannique que l’on avait accepté et aveuglément défendu la duperie de la non-intervention ? N’est-ce pas au nom de l’entente franco-britannique encore que l’on a accepté le sacrifice de la Tchécoslovaquie ?

Au nom de l’amitié franco-britannique, on a permis l’affaiblissement de la France en Europe centrale. Plus on a permis son affaiblissement dans la Méditerranée. Il s’est produit alors ce qui devait nécessairement se produire : une France affaiblie a été pour la Grande-Bretagne une associée sans grande valeur. A Londres, on apprécie assez peu les impotents et les paralytiques.

Le 30 septembre, la déclaration Hitler-Chamberlain apparaît comme une sorte de pacte bilatéral anglo-allemand. Que subsiste-t-il après cela de ces accords franco-britanniques que MM. Daladier et Georges Bonnet se flattaient de nous avoir rapportés de Londres à la fin du mois d’avril dernier ? Je ne sais pas au juste ce qu’il en reste. Je constate seulement que depuis le 30 septembre, dans leurs discours, les ministres de Grande-Bretagne s’abstiennent de faire allusion à la France. Vous avez lu le discours du Trône. Sa majesté Georges VI a énuméré les amis de la Grande-Bretagne. Première amie : l’Allemagne. Deuxième amie : l’Italie.

Et la France ? La France est citée une fois dans le discours, entre le Canada et la Roumanie, à propos d’une visite que le Président Lebrun doit rendre l’an prochain aux souverains britanniques ?

Cela dit, pour discerner l’orientation de la politique française et de la politique britannique, reportons-nous aux discours des ministres responsables.

En ce qui concerne la France, référons-nous, non pas au discours de M. Georges Bonnet (personne en Europe ne se soucie de ce que peut dire ou penser Bonnet !), mais au discours de M. Daladier au Congrès radical de Marseille. Vous savez que son caractère distinctif a été l’anticommunisme. Nos amis radicaux, si nombreux à notre Congrès où ils doivent se sentir chez eux, dans cette grande famille qu’est le Mouvement « Paix et Liberté », n’eussent sans doute pas applaudi l’orateur anticommuniste de Marseille. Ils se seraient souvenus que partout où le fascisme a triomphé, les communistes, s’ils furent envoyés les premiers dans les camps de concentration, n’y demeurèrent pas seuls très longtemps. Ils y furent vite rejoints par tous les amis de la Liberté. Le chancelier Schussnig, lui aussi, avait fait de l’anticommunisme, et le cardinal Innitzer s’était vautré dans sa pourpre romaine aux pieds de l’envahisseur nazi. Le chancelier comparaît aujourd’hui devant un tribunal spécial et le cardinal a vu brûler son palais de Vienne.

Que les démocrates de chez nous méditent sur ces exemples.

Mais prenez-y garde : l’anticommunisme est souvent l’énoncé d’une politique extérieure. Il est entendu que le pacte franco-soviétique préparé par Herriot, négocié par Louis Barthou, signé par Laval, ratifié par Flandin, est, comme on dit, un instrument diplomatique « indépendants des partis ». Il n’en reste pas moins que les campagnes antisoviétiques ont toujours coïncidé avec les reculs des forces de liberté. La presse nazie ne s’y est pas trompée. Elle a interprété le discours de Daladier à Marseille comme l’indice de la volonté de substituer à la politique de la solidarité internationale et du pacte franco-soviétique celle du Directoire européen, celle du Pacte à Quatre dont Munich avait été la première expression.

Mais combien plus importants que la méchante harangue de Marseille, les discours prononcés au début de novembre par M. Neville Chamberlain devant la Chambre des Communes. Car en Angleterre, heureux pays !, les Communes siègent et la Chambre des Lords siège, elle aussi.

Suivons pas à pas le premier ministre dans ses développements. Il répond au major Attlee, qui a exprimé ses inquiétudes quant aux répercussions du voyage du Dr Funk dans les pays du Sud-Est. Réponse de M. Neville Chamberlain :

« Je regrette que M. Attlee ait cru devoir donner à entendre que l’activité de M. Funck, le ministre de qui relèvent les questions économiques, pourrait bien servir à dissimuler quelques arrière-pensée politique. C’est cette attitude de constante suspicion – personne ne peut rien faire sans que telle ou telle autre personne y découvre sous la surface quelque chose de sinistre ou de malveillant – qui est, dans une très large mesure, la cause déterminante du manque de confiance qui règne aujourd’hui en Europe. »

Donc, confiance absolue dans l’Allemagne ! Mais quel sera le sort de l’Europe centrale ? Ecoutez M. Neuville Chamberlain :

« Quelle est, du point de vue économique, la situation de l’Allemagne par rapport aux Etats de l’Europe centrale ou sud-orientale ? Géographiquement, elle doit nécessairement occuper dans ces régions une situation prédominante. Elle le fait à présent. »

Et appréciez en quels termes le quincailler de Birmingham prend aisément son parti de cet état de chose :

« Que se passera-t-il entre l’Allemagne et nous-mêmes ? Il y aura fatalement une rivalité. La rivalité est un état de choses qui jadis nous a fait prospérer. Si, grâce au commerce international existant entre l’Allemagne et les pays dont il s’agit, la situation économique de ces derniers s’améliore, vous pouvez être bien certains que nous aurons notre part de ce commerce. Peut-être ne nous achèteront-ils pas exactement ce qu’ils achètent en Allemagne. Mais ils nous achèteront ce que nous sommes le mieux à même de fournir »

« D’après moi, il y a la place à la fois pour l’Allemagne et pour nous-mêmes dans leur commerce »

Ce raisonnement s’applique aussi à l’Extrême-Orient. Prêtez encore l’oreille aux propos de M. Neville Chamberlain :

« Au sujet de la Chine, tout ce que je puis dire, c’est que le très honorable gentleman (il s’agit du major Attlee), là encore, me paraît se faire de l’avenir une idée qui est inutilement sombre. Il a parlé de la Chine comme étant potentiellement un des plus grands marchés du monde. Potentiellement ? Qu’est-ce que cela veut dire ? La Chine ne peut devenir un marché qu’avec un afflux considérable de capital, et le fait que la guerre a détruit une très grande quantité de capital a pour conséquence qu’il faudra à l’avenir investir plus de capital encore en Chine lorsque la guerre sera terminée. Qui va fournir ce capital ? Il est bien certain qu’il ne peut pas l’être par le Japon.

« Par suite, lorsque le très honorable gentleman semble envisager un avenir dans lequel le Japon aura le monopole du commerce chinois, en nous excluant entièrement, je réponds que c’est se mettre en contradiction avec la réalité. Il est bien certain que, lorsque la Chine commencera, il lui sera absolument impossible de se rétablir sans une certaine aide de notre part. »

Douce perspectives pour les grands placeurs de la Cité !

Fini par conséquent le temps de l’équilibre européen, de la « balance des pouvoirs ». Le sauvetage du fascisme ne permet plus les jeux traditionnels de la diplomatie classique. Il exige l’adhésion au programme de la Mittel Europa. M. Chamberlain s’exécute.

Au moins, dans cette Europe dont le centre et le sud-est sont livrés au fascisme, le statut méditerranéen sera-t-il sauvé ? M. Chamberlain est tout prêt à le sacrifier aussi. Le 3 novembre, en dépit des observations si pertinentes de M. Eden, le premier ministre obtient de la Chambre des Communes la mise en vigueur du Pacte anglo-italien signé le 16 avril.

Ce traité postulait la victoire de Franco. L’armée républicaine a déjoué cet espoir. Le traité était subordonné au « règlement » de l’affaire espagnole. Ce règlement – Lord Halifax l’a dit à la Chambre des Lords – implique pour Mussolini la victoire de Franco. La ratification du traité signifie dès lors que la Grande-Bretagne officielle favorisera l’aventure franquiste, dont le succès conditionne le règlement de l’affaire espagnole.

Et le service le plus efficace que l’on puisse rendre à Franco, c’est de lui reconnaître le droit de belligérance, c’est-à-dire le droit d’affamer l’Espagne. Le blocus de la République, 70 à 90.000 soldats italiens sur le territoire espagnol, les Baléares occupées, toutes les conditions requises seraient réalisées alors en vue d’un « Munich pour l’Espagne ».

Maynard Keynes, le grand publiciste libéral anglais, a raison d’écrire :

« Le cours actuel des évènements a été dicté par le fait que les objectifs de Her Hitler et de M. Chamberlain ne sont pas différents, mais au contraire semblables. »

Les voies de la paix

Cette politique détestable est-elle déjà celle du gouvernement français ? Elle le sera sans aucun doute si sans plus tarder nous ne fixons pas notre ligne de résistance, si nous ne définissons pas notre politique de paix.

Sur quels principes ? Je réponds sans hésiter : sur ceux que nous avons inscrits dans le programme du Rassemblement populaire : sécurité collective, assistance mutuelle, paix indivisible, répudiation de la diplomatie secrète. Ces notions n’ont pas perdu leur valeur. C’est dans la mesure où l’on s’en est écarté que les forces de guerre sont devenues plus entreprenantes et plus hardies.

Il faut revenir à ce programme. Il faut traduire en actes ces principes. C’est d’autant plus nécessaire que ce problème de la politique extérieure de la France domine celui de la Défense nationale et de l’effort que l’on sollicite du prolétariat dans ce domaine.

Un homme qu’on ne traitera pas, je suppose, de « démagogue », de « patriote conditionnel » ou de « stipendié de Moscou », un membre de la Chambre des Lords, Lord Strabolgri, s’est exprimé ainsi à ce sujet en s’adressant au gouvernement de Sa Majesté :

« De la façon la plus solennelle il me faut avertir le premier ministre et les autres membres du cabinet qui sont présents – et je parle d’une façon autorisée – que lorsque vous demanderez de vous aider à réarmer ou de faire abandon de libertés importantes pour vous fournir les hommes dont vous avez besoin, nous n’y consentirons pas si vous avez l’intention de faire entrer notre pays dans une nouvelle Sainte Alliance qui n’est qu’un élargissement du pacte antikomintern. »

Ce raisonnement, c’est celui que tiennent avec beaucoup de raison les travailleurs de France.

Nous voulons bien construire une deuxième ligne Maginot : à condition que nous ayons l’assurance qu’elle ne sera pas livrée à Hitler. Nous voulons bien fabriquer des canons et des avions, à conditions qu’ils ne soient pas mis au service de la politique du Pacte à Quatre et qu’ils ne servent pas au triomphe du programme de Mein Kamppf.

Nous voulons bien forger des armes, en un mot, mais à condition d’avoir l’assurance qu’elles ne serviront pas contre le pays du socialisme, contre la République d’Espagne, c’est-à-dire contre nous, en définitive ! Au cours de ces dernières semaines, l’idée a pris corps d’une Conférence internationale dans l’esprit qui inspirait Litvinov, soit la suggestion de Roosevelt pendant la crise de septembre.

Nous nous rallions volontiers à cette suggestion.

Mais, n’hésitons pas à le dire, le succès de cette initiative dépendra avant tout du mouvement qui, dans l’opinion publique, précèdera et accompagnera la Conférence, de la cohésion des forces démocratiques, et surtout de l’unité des forces ouvrières.

C’est le prolétariat qui doit donner l’exemple, c’est lui qui doit montrer comment on peut parler une langue commune contre le fascisme.

Une Conférences des forces ouvrières internationales devrait être le premier acte de la grande entreprise de redressement pacifique du monde.

Fait-il ajouter que nous n’avons pas le temps d’attendre. Il nous faut courir au plus pressé. C’est tout de suite qu’il nous faut résoudre certains problèmes.

Le programme de paix d’un gouvernement digne de la France, c’est celui qui d’abord prononcera un non catégorique à certaines exigences d’Hitler et de Mussolini.

Non, à la tentative de mise au pas de la France !

Non, à la reconnaissance de la belligérance franquiste !

Non, aux exigences coloniales d’Hitler !

J’entends qu’un certain nombre de braconniers de la politique nous traiteront de « colonialistes ».

Nous leur répondrons, n’est-ce pas ? nous leur répondrons que c’est précisément parce que nous voulons pour les peuples coloniaux plus de bien-être, plus de liberté, plus d’indépendance que nous nous révoltons à l’idée de leur transfert sous la domination esclavagiste de l’Allemagne raciste. Nous dirons en outre à ceux qui se sont si volontiers gargarisé de la formule du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes : singulière conception de ce droit que celle qui accepte que des peuples coloniaux soient la monnaie d’échange des tractations entre les grandes puissances.

Vous m’objecterez qu’une série de non ne suffit pas à construire la paix. Sans aucun doute ! Aussi convient-il d’accompagner nos refus de propositions et mesures positives.

Il ne suffit pas de se rebeller contre les tentatives de mise au pas. Il faut exiger que la diplomatie de la France soit pratiquée par des diplomates républicains. On nous a dit souvent que l’épuration de nos cadres diplomatiques se heurtait à des difficultés insurmontables et requerrait de très longs délais. Il en est résulté que le seul diplomate réactionnaire qui ait perdu son poste en Europe entre 1936 et 1938 a été M. Puaux, ministre de France à Vienne…parce qu’un jour Hitler a supprimer son emploi.

Mais après le 30 septembre, en quinze jours, M. Bonnet a épuré à sa manière, c’est-à-dire dans le sens munichois, tout l’appareil diplomatique. Un gouvernement digne de la France devrait faire passer sur notre diplomatie le souffle républicain avec la même célérité dont M. Georges Bonnet a témoigné pour faire passer le souffle prohitlérien.

Il ne suffit pas non plus de s’opposer à la reconnaissance de la belligérance franquiste. Il faut exiger que soient retirés, sous le contrôle international, les 80.000 soldats et spécialistes italiens, les huit généraux italiens et le matériel de guerre italien et allemand du front rebelle.

La France possède le moyen d’imposer ce retrait. En juin dernier, elle a rétabli à sa frontière une interdiction de transit qui équivaut à l’établissement du contrôle international, lequel, d’après le plan adopté le 6 juillet au Comité de Londres, devait suivre et non précéder le retrait des forces étrangères. La France possède donc un moyen de pression. Il lui suffit de rétablir à sa frontière la liberté de transit jusqu’au retrait total des forces italiennes et allemandes du champ de bataille espagnol.

Il ne suffit pas de dire « non » aux exigences coloniales du Führer.

Il faut savoir mériter la confiance de ces populations coloniales que travaillent les propagandes insidieuses du Japon, de l’Allemagne, de l’Italie.

Il faut donner au peuple indochinois les droits démocratiques qu’il réclame : entendre enfin les doléances des populations nord-africaines, et se décider à accorder à l’Algérie les droits électoraux dont l’octroi a été mis en échec par le chantage fasciste. Il faut ratifier ces traités franco-syriens et franco-libanais qui attendent depuis deux ans, malgré les plus solennelles promesses, l’approbation du Parlement français.

Il faut voir plus loin encore.

La France doit faire le bilan de ses amitiés.

Elle ne doit pas laisser porter attente au pacte franco-soviétique directement ou indirectement.

Elle doit se souvenir que ce traité est la seule pièce qui subsiste dans le système de protection de la France. Loin de le laisser affaiblir et d’encourager les campagnes antisoviétiques, un gouvernement digne de la France consoliderait, renforcerait de tous les compléments nécessaires le pacte d’assistance mutuelle qui unit le République au Pays du socialisme.

Et nous, hommes du Front populaire, ne croyez-vous pas que notre devoir est de rajeunir, de rénover l’entente franco-anglaise, de lui donner son véritable sens, de lui donner un caractère conforme à l’intérêt de la démocratie et de la paix ?

Pensons à ce mouvement dont l’Angleterre a été le théâtre pendant le mois de septembre, à ces syndicats, à ces organisations sociales, à ces représentants des intellectuels qui ont demandé qu’une riposte collective fut faite aux gangsters fascistes, qui ont insisté sur l’union des forces de l’Angleterre, de la France et de l’Union soviétique pour venir en aide à la Tchécoslovaquie. Des journaux anglais forts influents ont publié des dizaines et des centaines de lettres protestant contre la trahison de la bourgeoisie anglaise à l’égard de la Tchécoslovaquie.

Des milliers de protestations ont été adressées aux rédactions de journaux. Le Conseil national des Coopératives, au nom de ses cinq millions de membres, a saisi le gouvernement anglais d’une demande de convocation du Parlement et d’action en faveur de la Tchécoslovaquie.

Pensons à ces consultations électorales, comme la plus récente, celle de Dartford où la politique extérieure de M. Chamberlain a été si catégoriquement désavouée.

Pensons à la récente élection triomphale de notre ami Vernon Bartlet !

C’est avec ces forces-là, celles des Trades Unions, des libéraux, des conservateurs progressifs qu’il faut forger la véritable entente franco-britannique qui ne sera pas celle de la Banque Lazard et de la City, mais l’entente de deux peuples décidés à défendre avec leur indépendance l’avenir de la démocratie.

Dans ce bilan des amitiés françaises, n’avons-nous pas le devoir de nous souvenir qu’au plus fort de la crise, les Etats de la Petite-Entente s’étaient déclarés solidaires de la Tchécoslovaquie et que si, dans ces pays et en Pologne le diktat de Munich a affaibli les forces de la démocratie, ces forces n’en subsistent pas moins.

C’est notre rôle de ne pas les laisser à l’abandon, de les exalter au contraire, de les prendre comme point de départ de la politique française dans cette partie du continent.

Il n’est que trop vrai, par ailleurs, qu’il faut restaurer l’amitié franco-américaine mise à mal elle aussi par le diktat de Munich.

Les bases de cette collaboration existent. Les deux grands pays sont également menacés par la fureur d’expansion de l’impérialisme nippon. La politique française en Extrême-Orient sera-t-elle longtemps encore celle de la reculade. Un gouvernement digne de la France n’aurait jamais accepté de se soumettre aux prétentions japonaises concernant le transit des armes destinées à la Chine victime de l’agression.

Ce serait son devoir, au contraire, d’encourager l’organisation d’une action collective contre l’envahisseur japonais !

C’est dans ces voies, croyons-nous que devrait s’engager un gouvernement digne de la France

Qu’est-ce à dire ?

Cela signifie, car nous sommes ici pour parler franchement, que pour construire la paix il ne suffit pas de piétiner l’esprit de Munich, il faut chasser les hommes de Munich !

Pas de paix possible si nous n’expulsons pas les gouvernements de honte nationale et d’abdication.

Un gouvernement de salut national et populaire, c’est celui qui aura le courage de lutter contre les capitulards et les agents du fascisme étranger.

C’est celui qui réprimera sans pitié les menées fascistes de la réaction intérieure, qui chassera de l’armée les ennemis du peuple, qui établira le contrôle populaire sur la défense nationale, dont le chef, loin d’attaquer et d’insulter la classe ouvrière et de prendre des allures de sous Goebbels de carnaval fera des organisations ouvrières le rempart de la défense du pays.

Voilà la condition de la paix !

Nous savons bien que c’est la classe ouvrière qui, dans la sauvegarde de la paix, a les responsabilités les plus lourdes, que c’est elle qui doit s’unir d’abord et tout de suite. C’est elle qui est désignée par l’histoire pour jouer le rôle décisif. Elle est « l’ennemi le plus irréductible de la réaction et du fascisme, l’adversaire le plus résolu et le plus conséquent de toute oppression et de tout asservissement des peuples, de toute guerre de rapine ».

Elle « dispose de l’immense avantage que lui donnent son rôle décisif dans la production du pays, sa force numérique, sa concentration et son organisation ». Elle est le plus sûr rempart de la liberté et de l’indépendance du pays.

Elle est l’épine dorsale de la Nation. Mais elle n’est pas seule, nous le savons bien.

Et, en face des découragés ou des résignés, nous devons dire : Sachons conserver une confiance basée sur la raison et sur l’observation des faits. Les faits nous enseignent qu’ « il serait difficile de trouver dans l’histoire politique d’après-guerre un moment analogue à celui d’aujourd’hui, où les intérêts de la classe ouvrière, de la paysannerie, de la petite bourgeoisie, des intellectuels, où les intérêts des petits peuples, des pays indépendants et coloniaux, où les intérêts de la culture et de la science, ceux de la paix et de la démocratie aient coïncidé si exactement ».

Voilà la force immense dont nous disposons.

C’est parce que nous en disposons que nous aurons le dernier mot. C’est cette force qui doit rétablir l’ordre en prenant conscience de sa puissance. C’est elle qui empêchera que l’on fasse tourner longtemps à rebours la roue de l’histoire.

C’est avec elle, autour d’elle que nous gagnerons le plus grand des combats, celui qui fera reculer tout à la fois – parce que c’est la même chose – l’horreur de la servitude et l’atrocité de la guerre !

Pour en savoir plus sur Gabriel Péri, lire l’ouvrage d’Alexandre Courban : Gabriel Péri, un homme politique, un député, un journaliste


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