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Foucault, penseur sceptique
A propos du livre de Paul Veyne sur une œuvre mal comprise, par Yvon Quiniou

M. Foucault aura incontestablement marqué son époque par la variété des objets qu’il a imposés à la pensée théorique : la folie, la prison, le pouvoir, la sexualité etc., et la richesse des analyses qu’il en a données. Pourtant son œuvre a suscité divers malentendus, en particulier à gauche, et P. Veyne, qui fut son ami et son collègue au Collège de France, était sans doute le mieux placé pour les dissiper, quitte à nous offrir, sans le vouloir, des arguments pour la critiquer.

Le plus important de ces malentendus et que l’auteur met à juste titre au centre de son analyse parce qu’il est régulièrement occulté, concerne son rapport à la vérité. Un praticien des sciences humaines comme il le fut à sa manière, centrée sur l’histoire, est censé rechercher une vérité sur l’homme et donc croire en sa possibilité. On pourrait donc s’attendre à le voir habité par un idéal d’objectivité scientifique, quitte à en nuancer le statut quand il s’agit de comprendre l’humain. En réalité nous rappelle Veyne, Foucault était un sceptique résolu : influencé par le pragmatisme américain et les idées de Wittgenstein, mais aussi, en profondeur, par Nietzsche, il refuse la conception d’une vérité-reflet qui reproduirait le réel tel qu’il est en dehors de nous. Tout objet de connaissance est pour lui constitué par un ensemble d’idées, de schèmes, de pratiques aussi, qu’il appelle un « dispositif » ou un « discours », qui ne nous en fournit qu’une perspective historiquement conditionnée et dont la fonction est moins de l’expliquer pour en révéler l’essence que de l’interpréter pour en dégager le sens. C’est ainsi que la maladie mentale n’est pas une réalité objective mais une construction de la psychiatrie moderne qui relaie la représentation antérieure de la folie, sans qu’on puisse trancher entre elles [1] . Ou encore que la sexualité fait l’objet d’appréhensions successives – le plaisir dans l’Antiquité, la chair pour le Moyen-Age chrétien, la libido pour la psychanalyse moderne – sans qu’aucune nous en révèle la vérité « en soi » mais seulement la signification pour une époque donnée. A quoi s’ajoute le fait que ces différentes idées ont du pouvoir dans et sur les sociétés, ce qui en renforce l’historicité puisqu’il les plonge dans des rapports de force voués à changer. D’où cette thèse essentielle, qui devrait faire réfléchir ceux qui vouent à Foucault une admiration quelque peu aveugle : dans les sciences de la nature comme dans les sciences sociales « tous nos concepts sont devenus » (la formule est de Nietzsche), il n’y a donc pas de vérité objective susceptible de se développer dans le temps par accumulation [2] ; il n’y a que des « jeux de vérité » efficaces culturellement, dans lesquels c’est le « dire-vrai » qui importe et non l’illusoire vérité intrinsèque de ce qui est dit. Nous sommes donc enfermés dans une culture comme des poissons dans un bocal mais nous ne le savons pas… sauf que Foucault, lui, est censé nous l’apprendre !

Mais ce scepticisme va au-delà de la seule théorie de la connaissance, sans que Veyne s’émeuve outre mesure de ses conséquences : il s’étend à nos normes de vie, avec les pratiques qu’elles informent dans les différentes sociétés que l’histoire a connues et connaîtra. Elles sont toutes relatives, aucune ne peut être jugée plus valide qu’une autre, même celles auxquelles nous sommes parvenus au terme de ce que nous croyons être un progrès de civilisation, comme les droits de l’homme ou l’égalité de l’homme et de la femme dont on ne saurait prédire ce que l’avenir en fera ! [3] Plongés dans l’histoire et incapables de la surplomber pour en extraire ce qui vaudrait absolument, nos prises de position politiques sont alors vouées à l’arbitraire, quoique réelles et agissantes en situation, faute d’un fondement transcendant (Dieu) ou transcendantal (un sujet rationnel autonome). La généalogie des valeurs telle qu’il la pratique débouche donc, on peut le dire, sur un nihilisme axiologique : Foucault déclare toute morale universelle « impossible » (l’idée est dans Les mots et les choses [4]), ce qui ruine la figure de l’intellectuel progressiste capable de s’engager au nom d’un idéal de société susceptible de valoir en droit pour tous. Aucune politique ne saurait donc posséder une quelconque « valeur de vérité ». Sa vision de l’histoire va dans le même sens : face à un devenir historique qu’il juge chaotique, sans rationalité d’ensemble (cela lui valu l’opposition de nombreux historiens) et où seuls les faits singuliers peuvent être déclarés vrais, il ne peut y avoir que des décisions pratiques ponctuelles, individuelles ou subjectives et, finalement, irrationnelles. On comprend mieux qu’il ait pu soutenir la révolution islamiste d’un Khomeyni sans en éprouver apparemment le moindre remords : aucune instance rationnelle n’existe qui nous autoriserait à la condamner et à lui reprocher le soutien qu’il lui a manifesté. Dernière conséquence que Veyne n’hésite pas à indiquer : Foucault n’est pas cet homme de gauche qu’on a pu voir en lui et que la révolte de 68 a cru pouvoir s’approprier. Libéral en économie (ses cours du Collège de France publiés le prouvent), libertaire dans le domaine des mœurs, il fut seulement un réformateur modeste et prudent, très éloigné de la critique du capitalisme que nous propose le marxisme, voire hostile à celle-ci [5].

On voit alors le paradoxe de cet ouvrage lucide qui se veut favorable à Foucault : pour qui demeure partisan d’une émancipation radicale de la vie humaine, il peut être l’occasion de critiquer les thèses fondatrices de cette pensée, que l’importance de ses analyses de détail peut masquer, et de rappeler les réquisits d’une pensée progressiste. Oui la vérité scientifique existe et progresse, y compris dans le champ humain ; non l’histoire n’est pas que bruit et fureur et la volonté de vérité peut nous aider à l’éclaircir et à la maîtriser ; non tout ne se vaut pas et des valeurs émergent qui sont justifiables rationnellement et qui peuvent régir une politique morale à vocation universelle, y compris à la suite de Marx. Cela n’annule pas tout ce que cette œuvre peut nous apporter quand on veut en tirer des effets d’émancipation , par exemple ce qu’elle nous dit sur les micropouvoirs ou la constitution historique du « sujet » humain, et il faut donc la lire avec une attention constante ; mais cela indique que l’heure est peut être venue non d’oublier mais de démythifier Foucault.

Paul Veyne, Foucault, sa pensée, sa personne, Albin Michel, 221 p., 16 euros.

Article à paraître dans la revue La Pensée

Notes :

[1] Voir Raison et déraison, Histoire de la folie à l’âge classique (Plon, 1961) et la fin de Maladie mentale et psychologie (PUF, 1966) qui critiquent la prétention de connaître rationnellement la folie à travers le concept de « maladie mentale ».

[2] Pour Foucault le passé « était le cimetière des vérités » remarque P. Veyne, sans s’en offusquer (p. 62). On lui opposera la conception autrement ambitieuse et rigoureuse d’un Bachelard affirmant que « la science, dès qu’elle est constituée, ne comporte pas de régression » (Le rationalisme appliqué, PUF,1966, p. 31).

[3] « Foucault ne partageait sûrement pas l’occidentalocentrisme et la foi en les droits de l’homme, sans oublier l’égalité des sexes, qui sont autant de dogmes pour beaucoup d’entre nous » (p. 188). Je ne peux m’empêcher de trouver cela choquant, au minimum.

[4] Op. cité, Gallimard, 1966, p.339. Il la considère même comme dangereuse : « La recherche d’une forme de morale qui serait acceptable par tout le monde – en ce sens que tout le monde devrait s’y soumettre – me paraît catastrophique » dit-il ailleurs, sans la moindre justification convaincante (in « Le retour de la morale », Dits et écrits II, Gallimard, 2001, p. 1525).

[5] Il s’est d’ailleurs clairement déclaré non marxiste : voir R.-P. Droit, Michel Foucault, entretiens, Odile Jacob, 2004, p. 118. C’est ainsi qu’il refuse l’idée d’une causalité économique ultime en histoire, qu’il récuse le concept d’idéologie et que la question de l’exploitation de l’homme par l’homme n’est pas prioritaire pour lui, ni théoriquement, ni pratiquement.


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