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Fo et usage de Fo : Dario Fo et Ascanio
Par Jacques Barbarin

Et voilà ! Coucou me revoilà ! Je m’étais absenté un brave moulon de temps (en niçois : une longue période) Tout ça, ségur, (sûr, en niçois) c’était de la faute à ce petit coquin de Diderot. Mais voilà : tout est bien qui finit bien. Et maintenant, que vais-je écrire ? Je vais vous parler de Dario : hé oui, Dario is knocking on the heaven’s door [1]

Dario Fo, écrivain, dramaturge, metteur en scène et acteur, ce qui en fait un « homme de théâtre complet ».Connu pour ses engagements politiques, Dario Fo est l’un des dramaturges italiens les plus représentés dans le monde avec Goldoni. Il avait une admiration sans borne pour un dramaturge italien du XVIe siècle, Angelo Beolco, dit Ruzzante, qu’il considère comme son « plus grand maître avec Molière ». Dans le discours pour la réception du prix Nobel de littérature (1997), il rendit un hommage appuyé à « un extraordinaire homme de théâtre de ma terre, peu connu … même en Italie. Mais qui est sans aucun doute le plus grand auteur de théâtre que l’Europe ait connu pendant la Renaissance avant l’arrivée de Shakespeare. » Il insista sur la qualité du théâtre de Ruzzante, qu’il considère comme « le vrai père de la Commédia dell’Arte qui inventa un langage original, un langage de et pour le théâtre, basé sur une variété de langues : les dialectes de la Vallée du Pô, des expressions en latin, en espagnol, et même en allemand, le tout mélangé avec des onomatopées de sa propre invention. » [2]

En effet, Dario Fo s’est vu attribué le prix Nobel de littérature : lorsqu’il le reçut, les pisse-froids et les pète-secs ne comprirent pas et déclarèrent que décidément les jurés de Stockholm ne choisissaient les écrivains que pour des raisons politiques, minimisant une œuvre puissante et forte à dimension universelle. Je les entends s’étrangler de fureur pour le nouveau Nobel de littérature : Bob Dylan.

Ce Nobel, c’était la récompense de la générosité d’une écriture moins faite pour être lue que passé par le corps, la voix, les émotions d’un acteur. Il se fait autant comprendre par les mots que par la précision de ses mimiques, de ses attitudes et de ses gestes, par son fabuleux talent à saisir l’instant, à utiliser l’incident par son génie de l’improvisation.

Dario Fo naquit en 1926 dans le village de Sangiano (Varese) en Lombardie. Après des études d’art et d’architecture à Milan, Fo travailla à la radio, pour laquelle il écrivit une série de monologues intitulée Poer nano (« Pauvre nain ») ; il fit ses débuts d’acteur en 1952 (Teatro Odeon, Milan) ; la même année, il commença à écrire des revues de critique sociale et à jouer au Piccolo Teatro. En 1959, sa pièce de théâtre, Les archanges ne jouent pas au flipper, écrite en une vingtaine de jours, le propulse au rang des dramaturges en vogue et lance sa carrière internationale, à raison d’une pièce nouvelle chaque automne, jusqu’en 1967.

En 1969, Mystère Bouffe, est un spectacle seul en scène, inspiré des mystères et des « jongleries » populaires du Moyen-âge. La pièce utilise fréquemment le gromelot [3], langage peu compréhensible et véhément, dont seuls certains passages, parfois dialectaux, sont vaguement compréhensibles. Le gromelot suscite immanquablement le rire du public et sa complicité.

Le style de Fo perpétue la tradition de la Commédia dell’Arte, des clowns italiens et de la farce médiévale. Il puise également son inspiration dans l’art des bateleurs. L’improvisation, le déluge verbal, l’onomatopée, la performance physique et l’enchaînement de gags fondent les principales caractéristiques de ses pièces. L’utilisation de parlers populaires, d’accents régionaux et de formules idiomatiques occupe également une place centrale. Le théâtre de Fo se démarque par une esthétique grotesque, faisant la part belle au délire, aux allusions scatologiques et aux notations grivoises.

Par conviction « anti-bourgeoise », refusant de poursuivre le rôle de « bouffon de la bourgeoisie », Dario Fo et sa femme, Franca Rame, amènent le théâtre dans les usines et les maisons du peuple, s’inspirant de l’idée de théâtre national populaire du TNP et des pièces de Brecht. Les spectateurs viennent souvent pour la première fois au théâtre pour voir une de ses pièces.

Anticonformiste, provocateur, engagé politiquement à l’extrême gauche, il a de nombreux démêlés avec la justice italienne et le Vatican tout comme, avec le Parti communiste italien. Interdit de séjour aux Etats-Unis en 1980, il reçoit le prix Sonning [4] en 1981 et en décembre de cette même année, au Théâtre de l’Est Parisien, il est l’auteur, le metteur en scène et l’unique acteur du spectacle « Histoire du tigre et autres histoires ». En 1990, il met en scène Le médecin volant et le médecin malgré lui deux courtes pièces de Molière à la Comédie Française.

Et le 13 octobre 2016… Mais il laisse près de 50 pièces… Et je vous recommande la lecture du « Gai Savoir de l’acteur ».

« L’érudition, on la retrouve avec délectation dans Le Gai Savoir de l’acteur, recueil de conférences-spectacles, sorte de guide pratique à l’usage des comédiens dans lequel Dario Fo passe allègrement d’un sujet à l’autre, remontant aux origines du théâtre pour mieux expliquer ses racines populaires que l’on retrouvera, par exemple, dans la commedia dell’arte, à travers les personnages d’Arlequin ou de Zanni, sans parler de tous ces anonymes, acrobates, jongleurs, bateleurs, autres artistes de variété vers qui va toute sa sollicitude. Ce livre nous le confirme : Dario Fo est avant tout un grand professionnel entré au théâtre non pas pour jouer Hamlet, mais pour être clown, bouffon... sérieusement, sans doute pour tenter d’ébranler le pouvoir qui, quel qu’il soit, craint par-dessus tout le rire, le sourire, le ricanement » ( Jean-Pierre Han, Directeur de la publication et rédacteur en chef de Frictions, rédacteur en chef des Lettres Françaises, critique dramatique).

Cela fait quand même un peu trop rubrique nécrologique, quand même. Car au-delà des pièces, des mises en scène, des livres, il reste, que dis-je il y a, un auteur-metteur en scène-acteur qui s’est révélé ces dernières années l’un des meilleurs écrivains italiens, que l’on présente tout simplement comme la suite de Dario Fo : Ascanio Celestini.

Mais auparavant il nous faut parler du théâtre récit, dit aussi théâtre de narration, un courant de la nouvelle dramaturgie italienne : Roberta Biagiarelli, Giuliana Musso, Davide Enia Mario Perrotta, Alessandro Ghebreigziabiher et Ascanio Celestini. L’influence de Dario Fo inventeur d’une nouvelle forme de monologue avec Mystère Bouffe où le narrateur vient remplacer la figure de l’acteur, et de Pasolini pour son engagement civique, est présente chez tous ces auteurs. Cette façon de raconter des histoires remonte aussi à la tradition des cantastorie médiévaux. L’œuvre d’Ascanio Celestini est montée depuis plusieurs années en Belgique. Dag Jeanneret monte en France Radio clandestine et Charles Tordjman La Fabbrica. Olivier Favier, a traduit en français plusieurs textes d’Ascanio Celestini. Né à Rome en 1972, cet auteur et acteur italien étudie la littérature et l’anthropologie avant de se tourner vers le théâtre et de l’aborder par une voie parallèle. Il est en effet fasciné par la tradition, la transmission et l’oralité. Témoignages et rencontres avec des gens ordinaires sont à la source de son inspiration et de son écriture. Toujours étroitement liées à son Italie natale et à son environnement familial, les thématiques qui traversent son œuvre sont néanmoins variées.

Une de ses œuvres les plus jouées est le « Discours à la nation »(entre autres au Festival d’Avignon, Festival de Liège, Théâtre National de Bruxelles, Théâtre du Rond Point, CDN Dijon-Bourgogne, Théâtre de la Passerelle de Limoges, Théâtre de la Cité de Marseille, Théâtre de l’Ancre de Charleroi…) En même temps harangues, et diatribes, la cinquantaine de récits le composant dessinent un paysage noir, grotesque, absurde, terrifiant. On est dans un « petit pays » dirigés conjointement par deux partis les mafieux et les corrompus. Il y pleut sans cesse, les citoyens y sont inquiets, déprimés, apeurés… Plusieurs de ses textes ont été montés en Belgique au théâtre du Rideau de Bruxelles. La Fabbrica a été créée dans une nouvelle traduction d’Olivier Favier par Charles Tordjman au théâtre Vidy-Lausanne. Il est présenté au Théâtre de la Ville à Paris en janvier 2010.

Son engagement civique et politique l’a amené à multiplier les activités. Il a notamment réalisé ou soutenu plusieurs documentaires, écrit un album de chansons, écrit des textes courts pour la télévision et a réalisé un film adapté de son roman la Pecora nera -La Brebis galeuse, sorti en France le 20 avril 2011. Son dernier spectacle, « Il razzismo è una brutta storia », lui a été demandé par l’Arci (Associazione Ricreativa e Culturale Italiana, association de promotion sociale italienne) dans une campagne de sensibilisation contre le racisme. Il a écrit 3 romans dont « Lutte des classes ». Quatre personnes qui vivent dans le même immeuble, où se mêlent la loufoquerie et le désastre, nous racontent leurs histoires entremêlées. Il y a d’abord Salvatore, le petit frère de Nicola. Les deux jeunes gens vivent avec leur oncle (devenu "homme de fauteuil"), après le décès accidentel de leur mère et le départ de leur père pour la Chine. Salvatore travaille bien à l’école pour faire plaisir à son oncle et échapper à la vie précaire de son milieu, mais il est d’abord préoccupé par les femmes, surtout celles qui font le double de leur âge. Son grand frère Nicola, qui gère la vie familiale, au prix d’un travail abrutissant, se dit un professionnel du sexe et le nourrit d’histoires farfelues. Il y a Marinella, solitaire et accablée par son bec-de-lièvre, qui travaille dans le même centre d’appels que Nicola, et cherche l’amour qui la sauverait de sa situation de laissée – pour - compte. Enfin, mademoiselle Patrizia, dont Salvatore arrose les plantes pendant son absence, profitant de l’occasion pour fantasmer sur sa lingerie. C’est par elle que l’évènement arrive : élevée dans la religion, contrainte à la précarité, elle se révolte contre une vie aliénée. Quatre destins de héros ordinaires de notre temps.

Je vais tenter une comparaison peut-être hasardeuse, mais j’y vais : Ascanio Celestini est au théâtre ce que Nanno Moretti est au cinéma. J’ai osé.

Eléments bibliographiques

Dario Fo. Le gai savoir de l’acteur, Editions de l’Arche
Quelques titres de pièces :Mystère Bouffe, Mort accidentelle d’un anarchiste, Faut pas payer !, Histoire du tigre… toutes aux Editions de l’Arche
Ascanio Celestini Lutte des classes, Discours à la nation, Editions Noir et Blanc

Notes :

[1] Dario Fo frappe à La porte du paradis (Knocking on the heaven’s door, chanson de Bob Dylan, B.O du film Pat Garett and Billy the kid)

[2] Outre Ruzzante et Dario Fo, d’autres dramaturges italiens ont utilisés leur dialectes d’origine dans leur théâtre : le sicilien pour Pirandello et Spiro Scimone, le napolitain pour Eduardo de Filippo

[3] Technique qui consiste à mettre des sons ou des syllabes les unes derrière les autres, le « gromelot » n’est compréhensible que par l’intonation et la gestuelle qui l’accompagnent

[4] Le prix Sonning est un prix décerné tous les ans par la Léonie Sonning Music Foundation de Copenhague à un acteur , un compositeur, un chef d’orchestre, un interprète ou un artiste lyrique, dont on considère qu’il a une influence déterminante dans son domaine précis


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