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Filmer une larme est un documentaire
Entretien avec Frédéric Boyer, délégué général de la Quinzaine des réalisateurs

Nous nous étions entretenus avec Frédéric Boyer, délégué général de la Quinzaine des réalisateurs à propos du cinéma de documentaire et du cinéma de fiction dans un entretien « De la fiction comme un documentaire (ou l’inverse) » à partir de la sélection 2010. Jacques Barbarin

La quinzaine des réalisateurs est, dans l’esprit du public, une sélection du festival de Cannes –sélection non compétitive – dans laquelle sont présentées de jeunes œuvres. En 2009, Francis Ford Coppola présentait à la Quinzaine « Tétro », en 2010, Frederik Wiseman, grand documentariste, venait avec « Boxing Cym » et la sélection 2011 a vu le retour d’André Téchiné avec « Impardonnables ». On ne peut pas dire que ces trois réalisateurs en soient à leurs premières œuvres.

Frédéric Boyer : De leur point de vue, c’est un grand honneur d’être invité à la Quinzaine. Ils sont dèjà venus à la quinzaine, comme Téchiné avec « Souvenirs d’en France » Et puis, nous plaçons les réalisateurs sur un plan d’égalité à égalité. Quad Coppola est venu, il était à égalité avec nous courts métragistes. Il n’y a pas de différence, chez nous il n’y a pas de montée de marches, pas de tapis rouge, par contre beaucoup de convivialité. C’est quelque chose que nous ne lâcherons jamais à la quinzaine, cet esprit d’égalité et de partage.

En 1999, ici même, pour la sortie de son film « Le Sud », Chantal Ackerman me disait que même dans un film de fiction, filmer un paysage, c’est aussi un documentaire. Quand je vois, cette année, des films comme « La fée » [1], « Jeanne captive » [2], (il s’agit de Jeanne d’Arc) « En ville » j’ai aussi l’impression que dans le choix des metteurs en scène on retrouve cette problématique.

F.B On peut même dire que le visage de Sandrine Bonnaire dans « A nous amours » de Pialat est filmé comme un documentaire. Filmer une larme est un documentaire. Le documentaire rejoint la fiction. Beaucoup de cinéastes contemporains – pas tous- mélangent documentaire et fiction. Il y a une recherche sur les lieux, l’architecture, la forêt, la rivière. « Busong » [3] n’est pas un documentaire mais est extrêmement documenté. Je parle souvent de film composé, composé ave de la fiction et des éléments documentaires. C’est un cinéaste- Auraeus Solito.-du Palawan, c’est le seul cinéaste du pays palawa [4], région menacée par l’industrialisation américaine. Le metteur en scène a fait aussi un film politique. Il connaît sa région par cœur, il avait aussi envie de la défendre. C’est un acte politique de défendre son pays au travers d’une fiction qui est une fiction animiste. C’est un cinéaste shaman, il fait un travail de cinéaste empreint aussi d’une conviction : pour lui l’homme et la nature ne font qu’un.

Cette année à la quinzaine, un autre film étonnant – mais quelque part ils le sont tous – était un film brésilien « O abisimo pratéado » [5](La Falaise argentée) J’ai presque envie de dire que c’est un road movie qui ne bouge pas.

F.B C’est un tour de magie, il y a une disparition d’un personnage principal, et on ne le reverra plus jamais. Il y a eu quelque chose d’extraordinaire, qui n’avait jamais été fait : le réalisateur, Karim Aïnouz, s’est inspiré de"Olhos nos Olhos" une chanson extrêmement connue de Chico Buarque et de ces paroles il en a fait un film. On voit tout le scénario revenir à travers cette chanson et on comprend pourquoi le film a été fait. C’est aussi un road movie à l’intérieur de la tête de l’héroïne, à l’intérieur d’elle, de son corps.

Comment voyez-vous la sélection que vous avez effectuée ?

F.B. Ses temps forts, c’est sa diversité. J’ai envie que tout spectateur qui entre à la quinzaine ne sache pas exactement ce qu’il va voir, il ouvre une porte, il entre dans un film, il entre dans un village de Colombie avec « Porfirio », en Islande, « Volcano ». Des cinéastes qui ont un fort attachement à leur terre. Ce n’est pas du cinéma nationaliste : il est important que le cinéma parle de son pays, de manière esthétique mais aussi sociologique. Nous avons un intérêt à savoir ce qui se passe. Après, ce sont des drames, des comédies… Ce que j’aime c’est ouvrir des portes avec des gros budgets, des petits budgets, des prises de positions cinématographiques, que tous genres de récits soient présentés qu’ils soient linéaires, qu’ils soient morcelés comme « Après le Sud », qui est un film choral et tout types de tournage, en vidéo, en scope, en 35, en 16. Quelle est la mise en scène, comment filme t- on, avec quelles focales, quel est le montage…

Comment le cinéma – documentaire ou fiction – va rendre compte des révolutions dans le monde arabe ?

F.B Nous tenions à avoir un film du Maghreb, un film marocain tout à fait étonnant, « Sur la planche », réalisé par une femme, Leila Kilani. Il ne parle pas de politique mais il est politique parce qu’il parle d’une jeunesse qui n’en peut plus, qui est complètement révolté. Le Maroc, c’est le pays du Maghreb qui risque de ne pas tomber. Les Marocains ont un roi, ils ont une admiration pour la royauté, même si ça ne se passe pas bien. Il était important d’avoir un film marocain qui est un filme « punk » de quatre filles qui travaillent dans une usine de crevettes et qui veulent vivre.

Le cinéma a cette force d’être, à un moment donné, un état du monde, et peut être de prévoir un futur état du monde.

F.B Le cinéma est très souvent prémonitoire. On sent au travers des films une inquiétude du monde. On me demande toujours pourquoi il n’y a pas de comédie, d’abord parce que c’est le genre le plus difficile à faire, mais aussi parce que le cinéma porte en lui de s’exprimer par le drame : c’est une expression, le drame mais c’est normal, dans ces temps de crise qu’on ne fasse pas des films forcement… Avant, on faisait des films plus gais, mais on était dans les années 70, on faisait « East Rider » et après on faisait « Stringer thane paradis », maintenant les films sont un peu plus sombres…

Frédéric Boyer parle de ces films composés avec de la fiction et des éléments documentaires. En 2011 celui qui était au diapason de cette définition était le film « Hors jeu », de Jafer Panahi, cinéaste actuellement emprisonné en Iran. La SRF, l’organisatrice de la Quinzaine, lui a remit cette année le « Carrosse d’Or » Depuis 2002, les réalisateurs de la SRF rendent hommage à un de leurs pairs en lui remettant un prix, « Le Carrosse d’or », pendant le Festival de Cannes. Ce prix est destiné à récompenser un cinéaste choisi pour les qualités novatrices de ses films, pour son audace et son intransigeance dans la mise en scène et la production.

L’Iran est en passe de se qualifier pour la coupe du monde de football. Un car de supporters déchainés est en route vers le stade. Une fille déguisée en garçon s’est discrètement glissée parmi eux, elle ne sera pas la seule à tenter de transgresser l’interdiction faite aux femmes d’assister aux représentations sportives. Même si son film a été censuré en Iran, car il montre des scènes qui pourraient pousser les femmes à manifester, Jafar Panahi veut quand même dénoncer la place des femmes dans la société iranienne. Son film parle de fraternité. Au fait, c’est peut-être ce mot que le pouvoir iranien ne peut supporter ?

Entretien réalisé par Jacques Barbarin

Notes :

[1] J’écrivais dans « Le Patriote : « Le film se constitue librement autour de cette idée simple : que se passerait-il si une fée, de notre époque, bien sûr sans baguette magique, un peu inachevée, à l’instar des autres personnages, apparaissait pour réaliser des vœux ? Il est libre mais efficace, à l’instar de la sûreté du cadre et de la prégnance du décor, qui est de fait un personnage »

[2] Egalement dans Le Patriote : « Philippe Ramos filme le silence de Jeanne (la version anglaise s’appelle The silent of Joan) comme un paysage, comme il filme le paysage de son visage. Je pourrais même dire qu’il y a une fusion entre ce film et son image dont la pierre de touche serait cette scène où le capitaine anglais fait découvrir à Jeanne la mer avec, tout au loin, à l’infini, la côte anglaise. Il y a là le temps, le ton, l’espace. »

[3] Film philippin. Busong est un concept indigène Palawan signifiant Destin ou « instant karma ». La Nature réagit instantanément à l’irrespect de l’homme envers elle et les autres hommes.

[4] L’île de Palawan est une île des Philippines C’est la principale île de la province de Palawan. Elle est située entre la mer de Chine méridionale et la mer de Sulu

[5] Violeta, 40 ans, dentiste, mariée, un fils, s’apprête à passer une journée routinière, entre son cabinet et son nouvel appartement à Copacabana. Un message sur son répondeur va l’entraîner jusqu’à l’aube dans les rues de Rio


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