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Festival Off d’Avignon : le parcours du combattant des compagnies
Par Jacques Barbarin

Je vais chaque année – depuis pas mal de temps - au festival d’Avignon, In et Off. Il m’a paru intéressant d’essayer d’en savoir un peu plus sur les conditions de travail de ces compagnies qui jouent plus particulièrement dans le off. Je me suis adressé à E., comédien et metteur en scène. Il a déjà présenté 7 spectacles en Avignon, comme on dit - il connaît bien son monde- et me paraissait la personne la plus apte à parler de ce grand marché qu’est le Off.

E. : Il est clair que pour tout le monde, tout au moins les compagnies professionnelles, le « off » est un marché. C’est la plus grande vitrine du théâtre, c’est quand même là où l’on peut le plus rencontrer de programmateurs, c’est un fait. Il est vrai que c’est un marché économique. J’ai commencé le off en 1995 avec une création et je dois dire qu’au fur et à mesure des années, j’ai vu une évolution, à savoir qu’il n’y avait plus cette notion de fête. Quand j’ai commencé en 95 il y avait près de 500 Compagnies et à l’époque on disait déjà que c’était terrifiant d’avoir 500 compagnies qui jouaient en même temps : aujourd’hui, nous en sommes à 969 compagnies et 1143 spectacles.

Quand on fait le Off, on est impressionné par le nombre de one-man-shows, de spectacles dit « comiques » que l’on peut voir à la télé. Est-ce vraiment là l’esprit du fondateur du Off, André Benedetto ?

E. : Par exemple, la salle « Le Paris » prête sa salle aux « Chevalier du Fiel », spectacle hautement culturel et revend ses autres créneaux à prix d’or aux petites compagnies : on est loin de l’esprit du off des premières heures. Là on est sur un marché avec toutes ses dérives. Qu’il y ait des spectacles d’humour, pourquoi pas, mais malheureusement c’est une hégémonie. Aujourd’hui les 2/3 des spectacles sont de piètre qualité, et puis beaucoup de solos, de one man show. Toujours dans un souci économique : aujourd’hui une compagnie qui va s’endetter, ou économise pendant une année pour tout miser sur Avignon, va trouver à prix d’or une salle de spectacle, elle va louer à prix d’or un appartement : le prix d’un petit 3 pièces est de 2000€ et déjà c’est une bonne affaire ! Il faut loger le régisseur, l’attaché de presse, la personne qui va tenir la caisse.

Le piéton du Off que je suis est chaque année effaré par la débauche d’affichage.

E. : Je me souviens qu’en 95 on faisait ça sur une soirée, sur deux jours, mais les affiches restaient. Il y avait un certain respect entre les compagnies. Et d’ailleurs quand on voyait une ou deux ou trois affiches qui avaient été recouvertes par quelqu’un d’autre on prenait le téléphone pour dire à la compagnie que ça ne se faisait pas, et généralement cela ne se faisait plus. Aujourd’hui c’est vraiment terrifiant, c’est devenu n’importe quoi, sans foi ni loi, c’est une foire d’empoigne, les gens peuvent se battre pour distribuer.

Est-ce que les loueurs sont mus par des critères artistiques pour faire leur choix ?

E. : Généralement les loueurs de salle n’ont aucune connaissance théâtrale, c’est-à-dire qu’ils s’en foutent complètement. L’important pour eux, c’est de louer leurs salles. J’ai vu plein de jeunes compagnies assez naïves qui me disaient : « Ca y est ! On a été pris à Avignon ! On a été voir un loueur de salle et il nous a dit : - D’accord, je prends votre spectacle. » - « Tu as loué son créneau horaire, il était content ! » - « Oui mais il nous a pris notre spectacle ! ».. J’ai eu 7-8 spectacles avec ma compagnie, et je travaillais aussi pour d’autres personnes avec des expériences plus ou moins similaires. Que ce soit des salles de 50 ou de 100 places, à de rares expériences près, on n’est pas très bien accueilli.

Comment se passe une représentation ?

E. : On a deux heures, montre en main pour entrer, monter, jouer et démonter le spectacle. Cela veut dire dèjà qu’un spectacle d’une heure et demie ce n’est pas possible ! Il ne faut pas que ça dépasse une heure vingt, une heure dix étant l’idéal. Il faut donc, en un laps de temps très court, changer les gélatines, mettre en place les projecteurs, installer son décor pendant que l’autre compagnie enlève le sien, jouer, démonter. Ce sont vraiment de très mauvaises conditions. Et en plus, pratiquement il n’y a pas de loges, je veux dire pour mettre son décor. J’ai même eu le retour d’un spectacle qui s’était joué il y a deux ans, dans une salle de 200 places, de la rue de la République. Les gens très naïfs n’avaient pas visité le théâtre, et tout était OK sur le papier. Tous les jours, ils ont dû transporter à pied leur canapé de leur appartement au théâtre, parce qu’il n’y avait pas la place pour l’entreposer.
Un autre exemple : celui d’un petit théâtre de la rue des Teinturiers où j’ai joué. Le loueur a 3-4 théâtres et d’année en année, il en achète plus : il achète des appartements, qu’il loue. Il n’a aucune idée du théâtre. C’était se moquer des artistes, et peut-être encore pire, se moquer du public.

Comment fonctionne l’organisation qui gère le Off ?

E. : Ce qui n’est pas normal, c’est qu’on taxe à tous les niveaux les compagnies. On leur demande pour s’inscrire dans le Off près de 250€. L’association qui gère, « Off et Compagnies » a des subventions publiques. Elle se fait prêter les lieux où elle s’installe, parce qu’elle ne les loue pas, c’est la municipalité qui les prêtent. Ensuite, ils font payer les cartes du off. C’est à dire que les réductions que concèdent les compagnies sur leur caisse vont dans la poche du Off, puisque la carte d’adhérent [1] – 13 ou 5€, je ne sais plus combien c’est- va aussi dans la poche du Off.

Que préconisez-vous ?

E. : J’estime qu’il devrait y avoir tout simplement une part de risque des véritables lieux, c’est à dire des coproductions [2], ou tout au moins des coréalisations [3]. Les deux fois où j’y ai été avec ma compagnie, la première fois c’était dans le vrai cadre d’une coréalisation, c’était à l’époque au Forum, ça ne m’avait rien couté, j’ai pu le faire dans ces conditions : de toutes façons je n’avais pas d’argent. Cela doit se faire encore. Si on n’est pas vraiment préparé, si l’on n’a pas un attaché de presse, si l’on n’a pas les réseaux de diffusion, c’est vraiment une pierre dans l’eau. Les programmateurs ne vont se déplacer que parce qu’ils ont été contactés, que parce qu’ils suivent un certain travail

Il y a quand même ce que l’on appelle « le coup de cœur »...

E. : Encore que c’est de plus en plus difficile parce que les festivaliers restaient 5 jours, maintenant il ne reste plus que 2 jours, 3 jours. Cela coûte très cher : les hôtels sont très chers, il faut manger sur place, le prix d’un spectacle c’est dix à quinze euros par personne, si on vient en famille…

Quel portrait type ferais-tu du festivalier d’Avignon ?

E. : Il y a des gens qui vont dans le In et qui vont aller voir un spectacle dans le Off, pas n’importe quel spectacle. Et puis après il y a beaucoup de badauds, des gens qui pensent aller au théâtre parce ils vont aller voir une comédie et vont dire « tiens à Avignon, je suis allé au théâtre ». En fait ils sont allés voir un divertissement. Peut-être que ça les poussera à aller un peu plus loin ? Mais bon, c’est le miroir aux alouettes.

Comme je le disais en début d’article, je vais chaque année en Avignon pour l’hebdomadaire Le Patriote, j’y reste deux semaines, je mêle In et Off. Pour le Off mon critère est avant tout la salle, sachant que les directeurs de ces salles sont des hommes de théâtre, metteur en scène eux-mêmes. Bon, ça n’empêche pas le coup de cœur et le coup de nez. Il y a à peu près une dizaine de lieux ouverts toute la saison, allez – soyons large- le double de salles qui en sont vraiment. Il y a 116 lieux…

Notes :

[1] Cette année 48.000 cartes OFF ont été vendues

[2] Le contrat de coproduction est un contrat aux termes duquel deux ou plusieurs parties (producteurs, producteurs et organisateurs,…) prennent ensemble l’initiative et la responsabilité de la réalisation d’un spectacle vivant et règlent en commun les charges afférentes à sa production et à sa représentation (financement, réalisation et exploitation du spectacle, etc). Elles partagent le bénéfice ou les pertes provenant de son exploitation.

[3] Le contrat de coréalisation est un contrat conclu entre un producteur et un organisateur (diffuseur) de spectacles vivants aux termes duquel les parties s’associent pour parvenir à la réalisation de représentations et se partagent la recette générée par le spectacle, le producteur est la personne qui assure la représentation et l’organisateur est celui qui accueille le spectacle. La différence essentielle entre le contrat de coréalisation et le contrat de coproduction est que dans ce dernier les cocontractants sont solidairement responsables des pertes de l’exploitation.


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