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Ezequiel Garcia Romeu, fabricant de théâtre
Entretien avec Ezequiel Garcia Romeu

Le travail d’Ezequiel Garcia Romeu, son approche, me rappelle étrangement celui de Wladyslaw Znorko [1] qui, comme il le dit, continue à faire du théâtre tout en croyant faire de la peinture. Non que leurs œuvres ne puissent s’appréhender de la même façon, mais tous deux sont des fabricants de théâtre, des bâtisseurs, chacun construit pièce après pièce, morceau après morceau. Jacques Barbarin

Ezequiel Garcia Romeu. Je suis comme un lecteur de poésie passé au théâtre, où je me sens plus comme un peintre face à une toile qu’il est en train de réaliser. La poésie, je ne la connais pas de l’intérieur mais j’ai pratiqué un peu la peinture et j’ai la sensation du travail de la matière et de sa naissance, de la fabrication de l’œuvre, pas en tant qu’œuvre mais en tant qu’ouvrage. C’est une sensation très forte, parce que c’est un point de départ et un voyage jusqu’a l’infini. C’est une matière plastique, le théâtre, ce n’est pas uniquement des conventions. Quand il y a des conventions, elles me plaisent beaucoup, car une convention c’est une acceptation générale d’une règle, c’est aussi pour mettre des gardes fous à l’imaginaire. Ainsi, quand on voit les personnages sur scène et qu’ils partent, qu’ils disparaissent en coulisses, le spectateur ne se dit pas : « il est parti en coulisses. » dans son imaginaire, il est parti ailleurs, c’est une convention. Ca crée une troisième chambre, un troisième lieu : le premier étant la salle, le deuxième la scène et le troisième la coulisse.

Je n’ai pas vu l’intégrale des de vos travaux – disons que j’en ai vu une bonne moitié – mais ils ont tous une ligne de force commune. Ils prennent leurs sources à l’esthétique de la « petite forme » : dans le temps – les spectacles ne dépassent pas une heure- et dans l’espace – une petite jauge enserrant un espace de jeu réduit.

Quand on est face à une miniature, on est face à un univers gigantesque, on rentre dans l’infiniment grand par le petit bout de la lorgnette. Il y a un effet d’entonnoir, de succion de la réalité vers un imaginaire débridé, à travers cette petite chose qu’est la marionnette en miniature, la petite jauge du public, les gens très proche de l’endroit scénique. J’ai une tendance – ou un petit défaut - que je dirais minimaliste, un minimalisme parfois un peu maniériste parce qu’il n’y a pas que de l’inspiration, il y a aussi du formel dans le minimalisme. Ainsi, j’aime beaucoup n’éclairer une scène qu’avec une seule lampe, tout autour il y a cette obscurité naissante, on rentre dans l’obscurité, on se laisse dompter par elle : on est soit bercé soit terrifié par cet univers. C’est un peu l’univers du rêve que l’on a dans sa chambre d’enfant, ou du cauchemar : donc ça ne peut pas être sur un immense plateau avec 3000 spectateurs autour de soi. On est tout seul dans son lit avec les couvertures jusqu’au menton. Au fond c’est une relation très familiale. J’aime qu’on vienne au théâtre comme on irait dans une maison, on est en petit groupe, on est là pour sentir des sensations extrêmement rares. Je suis à la recherche d’une certaine « privacité ». Je mets ça avec des guillemets parce que le mot « privé » est absolument horrible avec tout de qu’il comporte de réflexe de renfermement sur soi et de non-partage : au contraire, c’est inviter les personnes a rentrer dans un cocon. On les invite chez soi. J’ai toujours une relation sacrée au théâtre, l’acte de création témoigne du mystère de la vie. La vie pour moi est un mystère et c’est ce que je cherche à exprimer en grande partie avec ce théâtre. Tous mes personnages sont des personnages flottants : ils ne sont ni morts ni vivants, ils sont dans un questionnement de la vie. Et les spectateurs qui viennent à mon théâtre, j’aimerais qu’ils soient dans un état de questionnement très fort sur la matérialité de notre être. C’est tout de même incroyable d’avoir un être qui s’anime et cinq secondes plus tard il a complètement disparu. Il n’est même plus poussière, il n’est même plus ça. Qu’a t-il été l’instant où il a été ?

Devant les trois derniers « Garcia Romeu » que j’ai vu au Théâtre national de Nice, Les aberrations du documentaliste, Opium et Banquet Shakespeare, on retrouve l’écoute particulière que suscite la littérature chez Ezequiel : dans Banquet Shakespeare, au travers du livre de Jan Kott, Shakespeare, notre contemporain, ce que ce dernier appelle « le grand mécanisme » (la prise du pouvoir, son exercice et sa chute), dans Opium, un travail à partir des Paradis artificiels de Baudelaire (avec le sublime, forcement sublime Redjep Mitrovista). Dans Les aberrations du documentaliste, un documentaliste égaré par son savoir et perdu dans ses rêves, tente de démêler le mystère de la création du monde, et j’ai eu à l’esprit immédiatement la nouvelle de Borges, La bibliothèque de Babel.

L’homme est une sorte d’encyclopédie de lui-même, et en même temps qu’il fabrique de l’encyclopédie il fabrique de la barbarie, du néant, et Borges raconte un peu ça à travers ses histoires. Il s’amuse à raconter des histoires d’hommes complètement barbares, par exemple Billy the kid [2] mais il est si bien documenté sur le personnage, ses origines, sa biographie, qu’il en fait un rapport très exact, il en fait un rapport d’académie. Ce qui me fascine dans la littérature, et ce que j’essaye de faire revivre dans mes spectacles, c’est ce faux jeu d’apparence, de dissemblances, de masques, de personnes et de dire je vous présente quelque chose qui semble extrêmement raffiné, documenté, mais en réalité c’est une imposture, ça n’existe pas. Dans Baudelaire, c’est aussi un jeu de dupes, parce qu’on a des personnages qui courent les uns derrière les autres : Baudelaire traduit Thomas de Quincey, qui se cache derrière ce qu’il décrit être lui-même sous les effets de la drogue, et Baudelaire cache ses propres effets de la drogue sous ceux de Thomas de Quincey. Ces jeux de miroirs ne sont pas si loin de Borges. Il y a une liaison entre le personnage kaléidoscope, celui que je citais tout à l’heure le personnage complètement fini et l’infini, celui qui n’existera qu’un instant et après cela se posera de toute éternité la question : qui a t-il été à instant ?

J’en reviens à Banquet Shakespeare, comment vous êtes vous servi du fil rouge Jan Kott pour aborder le continent Shakespeare ?

Quand on arrive à Borges et quand on arrive à Baudelaire on arrive à l’aboutissement d’une vision du monde. Je parle aboutissement au XXème siècle. Et c’est très baroque. C’est dans l’esprit shakespearien de dire qu’il y a toujours un Henry, il y a toujours un Richard, les rois se succèdent, les couronnes tombent, elles sont remises sur des têtes qui portent toujours le même nom. C’est comme s’il y avait toujours le même personnage courant derrière la même ambition. Très rapidement il fait de ses pièces un schéma philosophique auquel il pose un modèle et ce modèle peut s’applique à toute l’humanité. A partir de là il déconstruit l’humanité dans tous ses défauts, dans toutes ses faiblesses, dans tout ce qui va la faire se décomposer en mille fractions de miroir : l’ambition, l’amour, la haine, les passions humaines. Dans Banquet Shakespeare, c’est l’adaptation de Laurent Caillon de Jan Kott. C’est ramener toutes les sensations que l’on a dans notre mémoire collective de l’univers shakespearien à une vision parcellaire. J’ai décidé de ne montrer qu’une part du souvenir que nous avons nous-mêmes en tant que spectateurs. Qu’avons nous conservé comme mémoire des œuvres de Shakespeare, de son esthétique, de son théâtre ? Que nous reste t-il à montrer de cela ? En tirant le fil, il y a Jan Kott qui est venu et toutes les sensations dont Jan Kott lui-même nous parle : l’errance, la folie, la nuit, l’obscurité, la confusion entre les matières, la boue, le sang : c’est de l’organique, Shakespeare c’est de l’organique. On est constamment à l’intérieur de l’organique, on voyage à l’intérieur de cet organique de manière très dangereuse. C’est comme dans un train fantôme.

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...C’est un dépaysement total qui me prend quand je vois un Ezequiel Garcia Romeu. Je crois pouvoir dire que je n’ai jamais vu ça. C’est un joailler.

Entretien réalisé par Jacques Barbarin. Photo : Banquet Shakespeare

http://www.ezequiel-garcia-romeu.com

Notes :

[1] La Cité Cornu, Schveik au bout du Monde, Ulysse à l’envers

[2] The Disinterested Killer Bill Harrigan, une des nouvelles de Histoire universelle de l’infamie (1935) est une "biographie imaginaire" de Billy The Kid.


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