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États-Unis : des proches du pape dénoncent la “géopolitique apocalyptique”
Un article de Marie-Lucile Kubacki publié dans La vie

La revue jésuite Civiltà Cattolica a récemment mis en cause la convergence entre fondamentalisme religieux et politique, notamment portée par des proches du président américain Donald Trump. Une prise de position qui suscite la controverse.

« Fondamentalisme évangélique et intégrisme catholique aux États-Unis : un oecuménisme surprenant », tel est le titre de l’article récemment publié dans la revue jésuite Civiltà Cattolica, une petite bombe journalistique qui fait du bruit pour deux raisons. La première est le contenu : une critique de la convergence entre fondamentalisme religieux et politique, sur fond de manipulations réciproques, phénomène qui a pris son envol après la fameuse formule de G.W. Bush sur le combat contre « l’axe du mal », après les attentats du 11 septembre

2001, et qui trouve sa manifestation actuelle dans la « géopolitique apocalyptique » du conseiller du président Trump, Steve Bannon. La deuxième, ce sont ses auteurs : le père jésuite Antonio Spadaro, directeur de la Civiltà Cattolica, proche de la pensée du pape François, et Marcelo Figueroa, pasteur presbytérien et rédacteur en chef de l’édition argentine du journal du Vatican, L’Osservatore Romano. Ajoutons à cela, que, comme tous les articles publiés dans la Civiltà Cattolica, celui-ci a donc été relu et approuvé par la Secrétairerie d’État du Vatican avant d’être diffusé, a fortiori car il évoque la conception qu’a François de la géopolitique du Saint-Siège. Fondamentalisme évangélique et géopolitique apocalyptique

Les auteurs partent d’un constat. Après les attentats du 11 septembre 2001, les discours de G.W. Bush sur le devoir des États-Unis de « libérer le monde du mal  » ont favorisé l’émergence d’un « langage manichéen » qui divise la réalité entre « le Bien absolu et le Mal absolu ». « Aujourd’hui, poursuivent-ils, le président Trump a étendu le combat à une entité plus large du "mauvais" ou du "très mauvais". Dans sa politique, on retrouve des positions basées sur des principes fondamentalistes chrétiens évangéliques datant du début du XXe siècle qui ont été "progressivement radicalisés". » Si les principes d’origine prônaient le rejet des logiques mondaines dont la politique fait partie, l’idéologie actualisée entend désormais « exercer une forte influence morale et religieuse sur le processus démocratique et ses résultats ».

Ainsi, les groupes socio-religieux influencés par cette idéologie « considèrent les États-Unis comme une nation bénie par Dieu », « n’hésitent pas à fonder la croissance économique du pays sur une adhésion littérale à la Bible » et diabolisent leurs « ennemis ». Parmi les « ennemis » identifiés, on trouve pêlemêle esprits modernistes, mouvement pour les droits civils pour les noirs, mouvement hippie, communisme et mouvements féministes, auxquels sont venus s’ajouter récemment les migrants et les musulmans. En matière d’écologie, ces groupes prônent le « dominisme » : ils considèrent, en se fondant sur la Genèse, que l’humanité est en position de « domination » sur la Création et en concluent, que les catastrophes naturelles et le changement climatique sont des signes apocalyptiques.

Or, loin d’interpréter ces signes apocalyptiques comme un signal d’alarme et une invitation à la lutte environnementale, ils y voient le contraire  : « des signes qui confirment leur compréhension non-allégorique des images finales du livre de l’Apocalypse et leur espoir apocalyptique d’un “nouveau paradis et d’une nouvelle terre” ». Leur priorité est donc « combattre les menaces contre les valeurs américaines et se préparer à la justice imminente d’un Armageddon, un affrontement final entre le Bien et le Mal, Dieu et Satan, l’ultime bataille contre l’ennemi ». Ainsi, et c’est le danger pour Spadaro et Figueroa, « la communauté de croyants (foi) devient une communauté de combattants (guerre) ».

À l’appui, Spadaro et Figueroa citent l’influence des thèses du pasteur Rushdoony (1916-2001), sur le Conseil national de sécurité et sur Steve Bannon, stratège en chef à la Maison Blanche, « partisan d’une géopolitique apocalyptique ». Notons toutefois que ce dernier a été radié du Conseil en avril de cette année mais qu’il a conservé son poste de stratège en chef. « La doctrine de Rushdoony soutient la nécessité théocratique, analysent-ils : soumettre l’État à la Bible avec une logique qui n’est pas différente de celle qui inspire le fondamentalisme islamique. Au fond, le récit de la terreur qui façonne la vision du monde des jihadistes et celle des nouveaux croisés proviennent de puits qui ne sont pas si éloignés. Nous ne devons pas oublier que la théologie politique répandue par l’État islamique repose sur le même culte d’une apocalypse qui doit se faire le plus tôt possible. Donc, il n’est pas simplement accidentel que George W. Bush soit considéré comme un "grand croisé" par Oussama ben Laden. »

Perversion de la « liberté religieuse » et de l’oecuménisme

À ce manichéisme politique s’ajoute un autre phénomène : « une forme particulière de proclamation de la défense de la "liberté religieuse".  » Attention, notent les auteurs : si l’érosion de la liberté religieuse dans un contexte de sécularisation galopante doit être regardée de près, il ne faut pas que la défense de la liberté religieuse se transforme en « religion en totale liberté », entendu comme « un défi direct à la laïcité de l’État ». Or, remarquent-ils «  appelant aux valeurs de l’intégrisme, une étrange forme d’oecuménisme se développe entre les fondamentalistes évangéliques et les intégristes catholiques, unis par le même désir d’influence religieuse dans la sphère politique. » Cette rencontre se fait autour de préoccupations communes : avortement, mariage gay, éducation religieuse à l’école et tous les sujets qui relèvent généralement de la morale et des valeurs. « Ces nouveaux apôtres de l’oecuménisme, poursuivent Spadaro et Figueroa, condamnent l’oecuménisme traditionnel au profit d’un oecuménisme du conflit qui les réunit dans le rêve nostalgique d’un état théocratique. » La pointe la plus dangereuse de ce nouvel oecuménisme paradoxal, affirment-ils, culmine dans sa vision xénophobe et islamophobe qui souhaite « des murs » et des « déportations purifiantes ». Ils développent : «  L’intolérance est une marque céleste du purisme. Le réductionnisme est sa méthode exégétique. L’ultra-littéralisme sa clé herméneutique. »

Un oecuménisme de la haine à l’opposé de la « politique » du pape François. « Un aspect évident de la géopolitique du pape François, notent les auteurs, repose sur le fait de ne pas donner une place théologique au pouvoir de s’imposer ou de trouver un ennemi à combattre à l’intérieur ou à l’extérieur. Il faut fuir la tentation de projeter de la divinité sur le pouvoir politique qui s’en sert pour ses propres fins. » Le danger du projet fondamentaliste, expliquent-ils, est de vouloir établir un royaume divin ici et maintenant. Mais la divinité de ce royaume est « une projection de puissance », vision qui « génère l’idéologie de conquête ». Rien à voir avec le projet chrétien, eschatologique, qui va de pair avec une diplomatie où nul ne peut être couronné « homme de la Providence ».

C’est la clé de la diplomatie du Saint-Siège, expliquent-ils, qui entend «  établir des relations directes et fluides avec les superpuissances, sans entrer dans des réseaux d’alliances ou d’influences déjà constitués ». Ne pas dire qui a tort et qui a raison « car à la racine des conflits, il y a toujours combat pour le pouvoir ». Ce qui, dans un contexte marqué par le terrorisme islamique, se traduit à la fois par le refus de reconnaître une quelconque « légitimité théolocopolitique aux terroristes, en évitant la réduction de l’islam au terrorisme islamique », et de la refuser aussi à ceux qui postulent et veulent une « guerre sainte » ou des barrières de barbelés. « La seule couronne d’épines qui compte pour le chrétien, concluent les auteurs, est celle que le Christ a portée haut. »

Aux États-Unis, l’article fait grand débat dans la presse catholique et n’a pas manqué de générer des réactions contrastées. Dans les colonnes de Crux, le père Raymond J. de Souza, rédacteur en chef de Convivium, un site internet canadien spécialisé dans les rapports culture et foi, dénonce de manière virulente une vision partiale et caricaturale du catholicisme conservateur américain et du milieu évangélique. Interviewé par le magazine America, Antonio Spadaro explique, face aux critiques, avoir voulu alerter sur un risque qui n’est pas «  exclusif aux États-Unis », celui de l’instrumentalisation de valeurs religieuses à des fins politiques, une manipulation « très risquée qu’elle soit le fait de progressistes ou de conservateurs ».

MARIE-LUCILE KUBACKI AVEC LA CIVILTÀ CATTOLICA publié le 18/07/2017

http://www.lavie.fr/religion/cathol...


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