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Et le bolchevisme créa la femme
Philippe Pivion a lu "Les femmes dans la révolution russe", de Jean-Jacques Marie

Disons-le d’emblée, ce livre est inégal, d’abord dans son développement, puis dans sa rédaction ensuite du fait d’approximations qui ne sont pas de mises dans un ouvrage historique. Pire, la maison Seuil n’arrange rien en laissant passer des coquilles inadmissibles telles que 1960 et 1970 au lieu de 1860 et 1870. C’est dommage, le sujet est passionnant.

En Russie tsariste, les femmes sont massivement des serfs, comme les hommes, mais elles sont aussi esclaves de la gente masculine qui leur fait subir pis que pendre. En plus du travail quotidien, elles doivent préparer la pitance, faire les lessives, torcher les moutards et prendre les coups que leur époux imbibé de vodka leur administre, preuve de son affection. Seuls quelques femmes de la noblesse, rares, ou de la bourgeoisie, revendiquent des places dans la société autres que celles liées à la reproduction. Celles-ci s’adressent à leurs homologues, sans grands succès, car trop éloignées des réalités des paysannes ou des ouvrières notamment du textile. Ces aristocrates de bon aloi revendiquent un féminisme aux antipodes des réalités de la masse des femmes. La vie donnera raison aux révolutionnaires qui imposent l’émancipation humaine incluant des droits très avancés pour les femmes dans le même mouvement.

Par quelle alchimie, par quelle prise de conscience, ces femmes ouvrières, pas syndiquées, pas politisées, simplement affamées et révoltées de leur situation, vont-elles déclencher la révolution de février 1917 ? Car ce sont elles, ces mortes de faim, qui passent à l’action en quittant leurs usines de Vyborg rejointes par les partis anti-tsaristes après avoir réfuté tous les conseils de prudence. La révolution russe puis soviétique serait alors une révolution féminine. N’allons pas trop vite en déduction. Mais ces femmes bousculent tout sur leur passage et imposent que les révolutionnaires impriment des mesures en leur direction. En quelques semaines, d’esclaves elles deviennent citoyennes. Certes, rien n’est linéaire et surtout pas en politique. L’avènement des bolcheviques permet de prendre des mesures radicales dans le contexte d’arriération de la Russie. Création de crèches, de jardins d’enfants, de cantines, droit à l’avortement, au divorce, au respect de son corps et campagne d’alphabétisation. Bien sûr des tas de mesures seront repoussées ou bloquées par la réalité économique, par la guerre civile et par les pesanteurs administratives, mais l’impulsion est donnée. Les femmes entrent en politique et n’en sortiront pas.

Les forces capitalistes ne restent pas l’arme au pied, et faut-il le rappeler, la grande famine de 1919 à 1922 sera en partie l’œuvre du blocus international commandé par Clémenceau lors de la conférence de Versailles.

Tout le mérite de l’auteur est de mettre en lumière cette évolution révolutionnaire. Il aurait pu soigner son texte, éviter les répétitions, les redites, les aller-retours. Mais je regrette surtout la dernière partie du livre où, semble-t-il, l’auteur se laisse glisser dans le rôle facile d’antistalinien. Je trouve qu’il ne prend pas de recul et fait un procès à charge de Staline sur la famine des années trente en Ukraine. Pour ma part, je partage les analyses d’Annie Lacroix-Riz en la matière, car elle met en perspective la dimension de la lutte des classes et de l’impérialisme sur ce sujet au plan international et bien sûr en URSS, ce que ne fait pas l’auteur. Comment croire que notamment l’Allemagne nazie et la Pologne soient restées inactives dans la guerre idéologique en vue du prochain affrontement ? L’auteur fait l’impasse sur cette dimension et glisse dans le corpus ordinaire de la dénonciation des crimes staliniens sans remettre en cause une seule fois les analyses de l’idéologie dominante, basculant dans le gore avec les mères dévorant leurs enfants, parfois après les avoir passé au saloir. C’est la légende de Saint Nicolas version antisoviétisme…

Enfin, rien n’est jamais acquis. On le voit avec les développements de la politique de Macron, notamment en matière de droit du travail, mais aussi en Russie de Poutine en matière de droit des femmes. Une loi dépénalisant les violences conjugales est passée à la Douma en début d’années 2017. Les dix mille femmes assassinées par leur conjoint chaque année ne constituent qu’une broutille. Ainsi l’ultra droite, avec la députée Yelena Mizulina, n’hésite pas avec l’aide de l’église orthodoxe à revenir sur un siècle d’acquis des femmes au nom des valeurs saintes de la Russie, affirmant que l’Etat ne doit pas s’immiscer dans la sphère familiale. Un léger obstacle tout de même, les coups portés ne doivent pas laisser de traces, sinon des amendes et peine d’intérêt général pourraient être requises… Panpan cucul ! Chacun commémore le centenaire de la révolution de 1917 à sa manière !

Les femmes dans la révolution russe, de Jean-Jacques Marie, éditions du Seuil.

A lire également sur le site l’article sur Les russes blancs, du même auteur.

Commentaire de Jean-Jacques Marie

"D’abord je remercie Philippe Pivion pour sa critique élogieuse de ma Guerre des Blancs...puisqu’elle est élogieuse et même très élogieuse !!!! Je voudrais ensuite faire une remarque sur une inexactitude dans sa critique nettement moins élogieuse ... (mais c’est évidemment son droit le plus absolu) des Femmes dans la révolution russe. Il signale deux coquilles (sur deux dates). Je n’ai pas vérifié mais je suis hélas persuadé qu’il a raison. Je suis une si mauvaise dactylo que mon correcteur automatique de fautes de frappe me refuse vite tout service, et je plains les malheureuses correctrices qui planchent sur mes tapuscrits.

En revanche Philippe Pirion fait une critique injustifiée, parce qu’inexacte, de mon évocation - très rapide - de la famine en Ukraine. D’abord j’évoque celle de 1946 dont j’explique qu’elle est due surtout à des conditions climatiques effroyables - et non celle de 1932-33 revendiquée par les nationalistes ukrainiens comme un génocide ! Ensuite Phillpe Pivion écrit que mon évocation de cette famine " bascule dans le gore avec LES MERES DEVORANT LEURS ENFANTS PARFOIS APRES LES AVOIR PASSES AU SALOIR. C’est la Saint-Nicolas..". Je n’ai pas écrit cela. Je me contente de citer un témoignage unique portant sur UN SEUL CAS émanant du secrétaire du PC d’Odessa, Kiritchenko, qui a rencontré dans un village UNE mère qu’il a trouvée se livrant à cette triste activité, et je ne généralise pas plus que lui cet épisode révélateur de l’ampleur de la famine et non d’une pratique plus ou moins répandue pour y faire face. Le pluriel caricature donc quelque peu ce que j’ai écrit."


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