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Entretien avec Abd Al Malik

A l’occasion de la sortie de son troisième album, intitulé Dante

Depuis ses débuts, Abd Al Malik s’amuse à déconstruire le flow classique du rap. Rappeur parfois étiqueté slameur, il s’inspire aussi bien du patrimoine de la chanson que de celui de la littérature. D’où cette référence à Dante, titre de son nouvel opus, lequel continue de bousculer nos habitudes. Voici Mai Paris de Nougaro, rebaptisé Paris Mais aux côtés de la chanteuse Wallen. Abd Al Malik, comme on dit, C’est du lourd, un titre magnifique que l’on apprécie autant pour sa mélodie poignante que pour les mots et les idées de partage. Il va même jusqu’à chanter en patois alsacien à l’occasion d’un conte qui raconte l’histoire familiale d’un gamin qui a poussé dans le quartier du Neuhoff à Strasbourg. Des flonflons venus de l’est de la France mêlés aux sonorités hip-hop, l’affaire est osée mais fonctionne à merveille. Pour Dante, il s’est entouré de Gérard Jouannest, pianiste de Brel, complice et époux de Juliette Gréco, du grand arrangeur Alain Goraguer dirigeant une partie de l’orchestre de l’Opéra de Paris. Une première pour le jeune rappeur qui a adoré travailler de cette manière en studio, « à l’ancienne ». À ce trio créatif, s’est jointe « la » Gréco pour un duo de choc dans Roméo et Juliette. L’album compte aussi de belles ambiances électro, créées par son complice Bilal. Résultat, une émotion qui envahit tout le disque d’Abd Al Malik. Rencontre.

Dans Roméo et Juliette, il y a la voix de Gréco. Réunir un rappeur et la muse de Saint-Germain-des-Près, un choc des cultures ?

Abd Al Malik. Totalement. Dès mes débuts, je voulais déconstruire le flow de rap classique, le rendre plus littéraire. Le rap, pour moi, est la culture du XXIe siècle. Grâce au sample, il peut se nourrir de plein d’influences et les rendre digestes dans un matériau homogène et cohérent. C’est pourquoi je me nourris de Brel, de Ferré, de tout notre patrimoine, je parle de Deleuze ou de Malraux. Ce sont mes héros et j’ai envie d’être dans cette dynamique. Je suis le fils de mon temps. Juliette Gréco, c’est une rappeuse ! Elle est hardcore et subversive, c’est NTM à elle toute seule ! Elle n’a rien d’une statue. On sait les rapports qu’elle a eus avec Boris Vian, Serge Gainsbourg, Miles Davis… Mais jamais elle ne fait référence au passé. Elle s’intéresse à ce qui bouge aujourd’hui, elle est dans le vivant en permanence. Lorsqu’ils essayèrent évoque des événements importants… Abd Al Malik. Je parle de Malik Oussekine. On est en 1986, période de Balavoine, du rapport à l’artiste engagé, de Mitterrand qui vient de se faire élire, de la cohabitation, des Restos du coeur, de la marche des Beurs. On sait là qu’on entre de plain-pied dans le XXIe siècle. Il se passe quelque chose dans la mesure où les enfants d’émigrés de deuxième et troisième générations sont français, pensent français. Pour comprendre les choses, il faut savoir où elles prennent leur origine. La France doit pouvoir se regarder telle qu’elle est et se dire qu’on est une communauté nationale. On est tous différents, mais on est comme les doigts d’une main. On a besoin les uns des autres. J’essaie d’expliquer tout cela, les illusions comme les désillusions. La Marseillaise sifflée ?

Abd Al Malik. C’est complexe. On dit toujours que le sport est apolitique. Mais, en réalité, c’est là où se jouent des choses éminemment politiques. Ce sont des événements qui cristallisent socialement les gens. Ici, des personnes, françaises, huent la Marseillaise et, très vite, les politiques réagissent à chaud alors qu’on sait très bien que, si on a envie d’être dans la justesse, il faut prendre du recul. Huer la Marseillaise, je suis contre. Mais cela ne suffit pas. Il faut comprendre le processus et se demander comment et pourquoi on en est arrivé là. Cela tient à la reconnaissance de l’autre, à l’histoire, au fait de travailler à la communauté nationale dans toute sa diversité, par des symboles forts, des décisions politiques fortes. Mes parents sont d’origine congolaise. Je prends soin de mes racines et j’en suis fier. Mais mes fruits sont français, pas franco-trucs. Je suis totalement français et européen. J’en parle dans HLM Tango. C’est dans le regard de l’autre qu’on devient soi.

Vous chantez également Aimé Césaire où vous évoquez l’identité noire, la poésie avec cette dédicace : « Je vous salue de la part du nègre fondamental. »

Abd Al Malik. Quand Césaire est mort, j’étais au Maroc. On parlait de tout, de la négritude, de la politique, de tout, sauf de sa poésie. Si on veut rendre hommage à Césaire, il faut parler de Verlaine, de Rimbaud, de son discours sur le colonialisme. Il faut le célébrer pour ce qu’il est fondamentalement, un poète d’une puissance incroyable. On voit le génie français. Le parcours biographique, c’est bien, mais il faut pouvoir parler de son oeuvre poétique et de comment elle nous chamboule ; de comment elle bouscule la langue, nous fait avancer. Les gens ont cru que la négritude, c’était une manière de se revaloriser, alors qu’il a juste dit que la négritude, c’est un département de l’humanité. La négritude s’inscrit là, mais avec le reste. Si l’humanité est un pays, eh bien je dirais que la négritude est une région. Césaire, c’est toujours l’universel, l’autre. Il y a toujours cette générosité, l’envie de célébrer l’homme avec un grand H.

Que doit-on comprendre du titre de votre album Dante ?

Abd Al Malik. À l’époque de Dante, on écrivait en latin. Le savoir était réservé à une certaine élite. Lui, qui a beaucoup réfléchi sur la langue, écrit la Divine Comédie en toscan, langue fondatrice de l’italien. Tout à coup, il participe à la démocratisation du savoir. Il l’amène au plus grand nombre. C’est ce rapport à la culture populaire qui m’intéresse. Je suis un passionné de littérature, j’aime la philosophie, on a un patrimoine merveilleux avec la chanson française, et je me dis qu’il faut décloisonner les ghettos. Un artiste n’est pas en périphérie de la société, il est en plein milieu, traversé par ses remous. « Artiste engagé », pour moi, c’est une sorte de pléonasme. Ce que je souhaite, c’est partager afin qu’on puisse réfléchir ensemble.

Entretien réalisé par Victor Hache, paru dans l’Humanité du 7 novembre 2008.


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