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Energiewende : inefficiente et chère !
Par Didier Valette

Décidément le modèle germanique n’est plus ce qu’il était. Le scandale du « dieselgate » (des constructeurs automobiles qui ont volontairement contourné des contrôles de pollution) a déjà sérieusement écorné la réputation d’efficacité et d’organisation des entreprises d’outre-rhin. Le fait que des entrepreneurs puissent volontairement aggraver une pollution responsable de plusieurs dizaines de milliers de décès en Europe a jeté une suspicion globale sur la capacité des groupes à véritablement tenir leurs engagements en matière écologique.

Hasard du calendrier la COP 23 s’est tenue à Bonn et a confirmé que les états, désarçonnés par le retrait nord-américain confirmé et l’inapplication consternante des dispositifs pourtant décidés de longue date, s’en remettaient toujours plus aux grands groupes pour assurer la décarbonation de l’économie de la planète afin d’en sauvegarder son climat. L’avenir dira si ce choix est judicieux ; ou si l’engagement écologique des multinationales relèvera plutôt du marketing vert. Que la COP 23 (où il ne s’est rien passé de l’aveu même de ses participants !) se déroule dans l’un des pays qui n’a vraiment pas été un bon élève dans sa lutte contre le réchauffement climatique, avec un maintien de ses émissions de CO2 à haut niveau (11,5 tonne équivalent CO2, en hausse de 1,2% depuis le début de l’année ; le double des émissions françaises !) n’est pas fait pour rassurer.

L’enrgiewende en question

En effet l’Energiewende, la transition énergétique allemande, n’a pas donné, loin s’en faut, les résultats escomptés. Conçue dès 2000 mais effectivement mise en œuvre en 2011 suite à Fukushima, ses objectifs étaient clairs : abandon du nucléaire et des énergies fossiles, leur remplacement par des énergies renouvelables, si possible locales, essor de la mobilité électrique, tout cela dans l’optique d’une économie bas carbone. L’Allemagne a réussi à produire désormais un tiers de son électricité à partir des sources dites renouvelables. C’est un succès incontestable.

Mais, problème, ces industries favorisent les importations extra européennes (notamment dans le solaire ou la concurrence asiatique a supprimé 100 000 emplois) et sont moins capitalistiques et performantes que les industries classiques et historiques du secteur, sources de légitime fierté en RFA. De plus cette spectaculaire progression a couté très chère aux consommateurs puisque les tarifs ont doublé entre 2000 et 2013 et que les prix allemands sont parmi les plus élevés du continent. Au total la transition a un cout estimé de 600 milliards d’euros sur dix ans financé pour l’essentiel par les clients et les contribuables qui auront ainsi payé deux fois leur système électrique. Nous sommes bien au-dessus de la centaine de milliards d’euros actuellement engagée pour la construction des EPR et le grand carénage en France et dans les pays partenaires. L’implantation des sites d’énergies renouvelables impose une extension couteuse des réseaux, ce qui provoque de plus en plus l’hostilité des populations où se construisent les lignes. Rappelons qu’en 2006 la coupure d’une ligne THT pour cause de surproduction éolienne avait entrainé un black-out dans toute l’Europe occidentale et la chute des réseaux. Car l’intermittence des renouvelables met ces derniers sous tension.

Comme les marchés d’ailleurs puisqu’il est arrivé que le courant provenant de ces sources soit délivré gratuitement. En a découlé une forte chute des cours et les capacités de production s’en sont trouvées durablement excédentaires en Europe entrainant la fermeture de nombreuses centrales au gaz et la perte de centaine de milliers d’emplois. Encore plus grave quant aux objectifs affichés, l’Allemagne continue d’avoir largement recours au charbon pour produire son électricité. Elle a même dû, lorsque les renouvelables n’ont pu fournir, importer du charbon nord-américain bradé à des prix de dumping. Fermer les centrales au lignite se heurte désormais à une opposition des populations vu les conséquences en termes d’emplois et d’activités. Les groupes allemands qui ont réussi à obtenir d’importantes compensations, payées par l’état, pour l’arrêt du nucléaire n’ont pas dit leur dernier mot : certains jouent clairement la carte de l’energiewende mais d’autres se repositionnent sur le nucléaire qui représente encore 14,6% de la production électrique (32 000 emplois dans le secteur). D’autres, alléchés par la baisse spectaculaire des prix du pétrole et du gaz et conscients qu’en Europe comme aux USA les énergies « carbonées » n’ont pas baissé pavillon, sont de plus en plus tentés de jouer la carte gazière. La construction de plusieurs gazoducs en provenance de la Russie et du Moyen-Orient avec le concours de groupes français en dit long sur l’engagement réel des uns et des autres sur l’agenda bas carbone et sur l’objectif d’indépendance énergétique européen.

Et plus encore certains s’inscrivent dans la géo énergie de l’administration Trump et acceptent son chantage aux sanctions pour déconnecter l’Europe du gaz russe ; quitte à développer toutes les autres sources fossiles au mépris des populations polluées. Ces mouvements font aussi des victimes parmi les salariés : les groupes allemands ont annoncé des plans sociaux concernant 15% de leurs effectifs et c’est toute la filière qui est bousculée comme les suppressions d’emplois à Siemens et à General Electric le démontrent. Quoi qu’il en soit le gouvernement de coalition allemand a au moins fait une démonstration sous influence des « grünen » : l’écologie punitive qui impose une hausse drastique des prix de l’énergie, ce qui aboutit toujours à anémier l’activité économique et à pénaliser les foyers au revenu modeste (méthode qui, en France, inspire la taxe sur les factures, dite CSPE dont le cout à littéralement explosé ces dernières années atteignant les sept milliards d’euros annuels) ne règle en aucune façon la question d’une transition énergétique réussie et consensuelle. C’est que le marché et ses acteurs financiers ne s’en laissent pas ainsi compter. Et que sans une forte intervention des états, la régulation par l’impôt ou les tarifs s’avère largement insuffisante. La taxe « carbone » actuelle, sans effet, en est la remarquable illustration ; et l’on sait quels furent les déboires de l’écotaxe en France qui a couté au final la bagatelle d’un milliard d’euros aux contribuables.

A la recherche de l’Europe de l’énergie

Constatons au final que l’Europe de l’énergie est décidemment une gageure. Clairement les conservateurs allemands, forts des excédents de l’économie allemande qui proviennent pour l’essentiel des échanges déséquilibrés avec le reste de l’Europe, se sont engagés dans une couteuse transition énergétique très divergente de celle des autres pays en particulier la France et la Grande Bretagne. A l’heure où les négociations politiques vont bon train après les élections allemandes et que la question de l’energiewende est passée au second plan et de plus en plus contestée, quel futur pour ce plan ambitieux mais sans doute irréaliste ?

Pour longtemps l’Europe de l’Est restera accro au charbon (sans hésiter à jouer les importations US de gaz ou de charbon pour contrer les importations russes). Cette Europe-là est de plus en plus dépendante des importations qui n’ont cessé de progresser avec un cout annuel de 40 milliards d’euros pour la France et dix fois plus pour l’Union. Et de plus en plus injuste puisque la précarité y progresse et frappe 125 millions de personnes ; que les tarifs aux particuliers y ont explosé (+70% en dix ans malgré la chute des prix du pétrole). Globalement loin de l’Europe solidaire que nous vantent ses promoteurs, allant jusqu’à planifier les réseaux pour faciliter la concurrence entre les sources d’électrons, c’est un continent morcelé, injuste et toujours plus dépendant qui se dessine sous nos yeux.

Et le prochain paquet énergie de la commission européenne va aggraver cet état de fait en poussant tous les feux de la concurrence. Pourtant le bilan de deux décennies de dérégulation des marchés est unanimement décrié y compris par le patronat.

Il est assez surprenant d’ailleurs de voir d’un côté les grands groupes réclamer à corps et à cri la mise en place d’une régulation d’état par l’instauration d’une taxe carbone et le développement des subventions aux renouvelables, alors qu’ils revendiquent d’un autre côté, une libéralisation accrue du marché et veulent fracasser les tarifs régulés ! Mais peut être la vraie « transition énergétique » se situe-t-elle là : un mouvement de vaste transfert de capitaux qui se désengagent des secteurs de production et distribution centralisés et rentables seulement sur le long terme ; pour aller se réfugier dans des niches plus immédiatement profitables (services énergétiques ; renouvelables) ; et surtout avec une course effrénée et à peine masquée aux subventions publiques et aux positions de monopole qui permettent des tarifs haussiers imposés aux consommateurs.

Dans cette optique le gouvernement s’apprête-t-il, comme l’y encourage une récente étude de la banque UBS, à découper EDF en morceaux, privatisant la partie avale et faisant supporter l’endettement cantonnée à la partie amont aux contribuables ? Vieille technique de la finance : nationaliser les pertes et privatiser les profits.

Engie par la voix de sa PDG a clairement indiqué que le nouveau nucléaire était, à ses yeux, très compliqué et très cher. Les dirigeants d’ENEDIS ne se sentent quant à eux plus liés à leur maison mère jouant à fond la concurrence et la décentralisation avec les productions locales. Il y a donc tout lieu de craindre que la désindustrialisation de la France et d’une bonne partie de l’Europe, la déqualification massive de ses salariés, l’hémorragie d’emplois et la braderie des patrimoines publics s’aggravent. Une Europe ainsi affaiblie dans ses capacités et savoir-faire devra pourtant relever certains défis, le devenir de nombre de centrales atomiques et vieillissantes à l’est, la sureté des centrales en construction au moyen orient et Afrique du nord. Sans compter l’instabilité grandissante à ses portes où précisément se situent les approvisionnements en hydrocarbures et où les conflits et tension sont à la hausse.

Car au fond la souveraineté des peuples, des nations est la première de toutes les questions à se poser quand il est question d’énergie, carburant fondamental de l’activité économique. Une rude guerre commerciale se livre entre grandes compagnies multinationales, pour l’essentiel toujours pétrolières et adossées à leurs états respectifs. L’administration nord-américaine, celle d’Obama comme celle de Trump, grâce notamment au gaz de schiste, a fait des USA le premier producteur mondial. En face, les ennemis d’hier, Russie et Arabie saoudite via l’OPEP ont scellé une improbable alliance pour tenter d’enrayer l’effondrement des prix malgré une demande tirée par la croissance des émergents. Le prix du baril en oscille entre 150 dollar avant-hier, quarante hier et soixante aujourd’hui. Chine, Europe, Japon, très dépendants, subissent ces mouvements erratiques. C’est pour cela que ce dernier pays a décidé, malgré le traumatisme de l’incident de Daïchi et moyennant une élévation drastique des conditions de sureté, de poursuivre son développement dans l’énergie nucléaire. C’est aussi pour cela que la Chine va sans doute mettre en service pour la première fois au monde son EPR co-construit avec les français et qu’elle multiplie les alliances notamment en Grande Bretagne pour maitriser les savoirs-faire nécessaires à la poursuite de son programme qui vise les 500 GW d’ici trente ans avec y compris la mise en service de centrales en mer. Dans ce concert l’Europe, à moins de continuer à être ballotée par la fluctuation des ressources énergétiques mondiales, serait bien mal avisée de se priver d’un potentiel où elle excelle.

Car une autre Europe, visant le bas carbone, défendant ses potentiels tout en coopérant pacifiquement avec ses voisins du sud et de l’est, rendant complémentaire, suivant le choix des nations, renouvelables et autres énergies, nucléaire en particulier car si utile dans la lutte contre le réchauffement et la pollution atmosphérique, basée sur une forte régulation des états et des services publics de l’énergie, devient une urgente nécessité. L’avenir de la planète et de son climat, la santé publique et la souveraineté des pays européens l’exigent.


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