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Éloge de l’imposture
Lucien Wasselin a lu le dernier livre de Pierre Drachline

Pierre Drachline est mort le 3 décembre 2015 mais il eut le temps de remettre le manuscrit de l’Éloge de l’imposture à son éditeur qui le mit en vente au second semestre 2016. Cet éloge est à placer dans la lignée de Pour en finir avec l’espèce humaine. Raoul Vaneigem écrit de Drachline dans la préface qu’il donne à cet essai : "Il avait l’innocence de penser qu’un cœur meurtri a les meilleures raisons de dynamiter le vieux monde ; que le fulminate de la violence créatrice est paradoxalement le mieux à même de guérir nos plaies existentielles…" (p 11). L’occasion est tentante d’y aller voir.

Et ça commence très fort ; Pierre Drachline n’écrit-il pas : "En ce début 2015, la Camarde me souffle sur la nuque. Il ne se passe pas un jour sans qu’elle prélève son dû" (p 14). Mais c’est pour aussitôt ajouter que "survivre sans se mentir ou se trahir est un pari impossible à tenir". Et Drachline d’écrire aussi : "Pour jamais démenti qu’il ait été, mon pessimisme me paraît bien tiède en regard des réalités sournoises. Toujours dans l’ordre de l’imposture, l’humain ne m’a jamais déçu. Il va toujours au-delà de ma désespérance" (p 16). Et un feu d’artifice verbal commence alors : tir à boulets rouges sur les "guignols du suffrage universel" qui ne sont que "les fondés de pouvoir du capitalisme financier" (p 17). Car la cible de Drachline est bien celle-là (quitte à être parfois injuste, voire outrancier) : le capitalisme qui étend ses tentacules sur la planète tout entière. Tout y passe : la religion, le travail salarié qui est la nouvelle forme de l’esclavage, l’Europe devenue un quatrième Reich ou une colonie US, la colonisation, l’immigration, les menaces écologiques mises au service du travail productif, le déclinisme, etc… Cette charge contre le Kapital et sa valetaille politicienne est sans limites. Mais en même temps, Pierre Drachline dresse une belle galerie de portraits d’insoumis qui sont souvent des écrivains : Jean Schuster (l’ami surréaliste de toujours, portrait dans lequel apparaît la délicatesse des deux hommes), Louis Calaferte, Ernest Cœurderoy, Daniel Zimmermann, Louis Nucéra, Bernard Lallement…

Parlant du terrorisme des années 1970, Drachline écrit : "Il ne suffit pas d’aimer verser le sang des puissants pour entraîner derrière soi les prolétaires qui, d’expérience, savent qu’il ne sert à rien de changer de maître" (p 70). Oui, certes, mais le problème est que ces prolétaires ignorent tout de ce qui se joue… Ne veulent-ils pas conserver les mêmes maîtres par une alternance factice ? Je m’interroge en tout cas : sommes-nous condamnés à l’impuissance ? Certes, Pierre Drachline n’ignore pas les réactions des états européens dignes de n’importe quel régime totalitaire ; il pose quelques questions sensées (p 71). La description du monde à laquelle il se livre est apocalyptique ; mais il n’est pas seul. Et de plus en plus nombreux sont ceux qui pensent comme lui. Peut-être même un jour seront-ils en nombre suffisant pour changer le cours des choses ? En attendant, reste à vivre, quel que soit son âge, en autarcie et à sa guise ! La lecture du chapitre 7 fait penser à s’y méprendre à une description du règne hollandais ! Même si certains passages peuvent sembler obscurs au néophyte. Mais Pierre Drachline l’avoue : "Je n’ai strictement rien à proposer" (p 95) ou : "Dire n’importe quoi à n’importe qui représente un passe-temps amusant. Provoquer l’imbécile qui sommeille chez tout honnête citoyen est un jeu d’enfant" (p 97). Il est d’un pessimisme total car "toutes les marionnettes se confondent au grand bal de la démagogie" (p 110) , il est d’un individualisme forcené, c’est là sa limite et sa faiblesse, ce qui ne va pas sans lucidité : "L’art de la rupture ne peut se pratiquer sans cynisme et petitesse" (p 112).

Ce pamphlet excessif est salutaire. À chaque lecteur d’en faire ce qu’il veut. C’est la vision noire et sinistre d’un monde qui court à sa perte : "La tradition révolutionnaire de 1789 d’accrocher des têtes de puissants honnis au bout d’un pic est non seulement légitime, mais édifiante et hygiénique" (p 121). C’est là la contradiction de Pierre Drachline, il en appelle à une nouvelle révolution ! Mais c’est le témoignage d’un homme en colère, un appel à la sédition !

Pierre Drachline, "Éloge de l’imposture". Préface de Raoul Vaneigem, le Cherche-Midi éditeur, 150 pages, 14,50 €. En librairie.


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