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Du roman graphique et de la politique
Par Jacques Barbarin

Bon. Commençons par le commencement.

Un roman graphique désigne généralement une bande dessinée longue, plutôt sérieuse et ambitieuse, destinée à un lectorat adulte. Apparue dans les années 1960, l’expression a été popularisée à la fin des années 1970 par l’Américain Will Eisner à l’occasion de la sortie d’Un contrat avec Dieu, un long recueil en noir et blanc d’histoires sociales publié directement en album dont les pages mêlaient texte et dessin très librement.

Assez floue, l’expression « roman graphique » peut donc désigner selon les cas un type de mise en page, un genre de bande dessinée ou un format de publication. Nous y trouvons bien sûr des adaptations de romans (Peirera prétend, Au revoir là-haut, Le premier homme…) mais aussi des œuvres avec un contenu en prise directe avec l’histoire politique et au sens plus large l’histoire de notre société contemporaine. Selon moi, il s’agit d’œuvres politiques, non au sens où elle est le reflet de tel ou tel courant de pensée, mais au sens où elle éclaire notre rapport à la société. Je n’hésiterai pas à parler d’œuvre de sociologie politique. Les auteurs peuvent être des journalistes d’investigation, des documentaristes, des sociologues.

Le premier de ces romans graphiques s’intitule Cher pays de notre enfance. Œuvre d’Etienne Davodeau (scénariste et auteur de bandes dessinées, né en 1965) et Benoît Collombat (grand reporter à France Inter, né en 1970) Le livre est une enquête sur les années de plomb de la Cinquième République. L’implication du SAC (Service d’Action Civique, hérité de la guerre d’Algérie), « la milice du parti gaulliste », est décrite à travers plusieurs interviews, et l’analyse de documents archivés. La mort de Robert Boulin, alors ministre du Travail, est au cœur de l’enquête. Le livre commence par l’évocation de l’assassinat du juge Renaud, en 1975. Des « années de plomb » en France ? Il ne faut pas croire que cette appellation ne vise que l’Italie et l’Allemagne, même s’il n’y a pas eu la violence politique qu’il y avait eu dans ces deux pays.

La deuxième œuvre concerne un certain Mai 68, il a pour titre La veille du grand soir, ce qui signifie peut-être, par antiphrase, que le grand soir, c’est pas demain la veille. Les auteurs ? Patrick Rotman et Sébastien Vassant. Patrick Rotman est auteur, scénariste, réalisateur, essentiellement de documentaires. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur des sujets de société. Il a réalisé plusieurs documentaires sur des grands événements de l’histoire et de la politique française aux xxe et xxie siècles.

Sébastien Vassant est un auteur de bande dessinée né en 1980. Et le dessin a son importance. Avant tout considérons la charte graphique (ensemble des règles fondamentales d’utilisation des signes graphiques) Un bleu pâle tirant vers la nuance « bleu rideau » pour tout ce qui est du domaine de la rue, un bistre pour tout ce qui est domaine de la culture officielle. Ce sentiment est renforcé quand, sur une même page, nous voyons, par exemple, le bâtiment de la Sorbonne, en bistre, et la rue, traité en bleu, couleur lié à l’extérieur et à ce qui va s’y passer. Nous savons donc immédiatement où nous sommes et quel est le signifiant.

Le récit s’intéresse en même temps - comme dirait l’autre- à l’extérieur, la rue pour simplifier, et à l’intérieur, le pouvoir pour simplifier. La veille du grand soir- Mai 68 n’élude pas –loin s’en faut- l’affrontement entre les deux…

Le livre dont nos allons parler maintenant n’est pas une analyse du passé mais une fiction, exactement une uchronie, genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé. La modification est la suivante : et si Marine le Pen avait gagné l’élection présidentielle de 2017 ? L’auteur d’une uchronie prend comme point de départ une situation historique existante et en modifie l’issue pour ensuite imaginer les différentes conséquences possibles. Et ceux qui signent La présidente ne peuvent être guère suspectés de lepénisme ni de sombrer dans les alcools forts. Ici, le scénariste est François Durpraire, C’est un est un universitaire et militant spécialisé dans les questions d’éducation et de diversité culturelle aux États-Unis et en France. Il est également consultant pour la télévision et la radio. Il est président du Mouvement pluri citoyen, fondé le 20 janvier 2009 autour de l’Appel pour une République multiculturelle et post raciale. Son slogan est « Nous sommes tous la France ».

Et, de même que pour La veille du grand soir, le graphisme a toute son importance. La présidente est en noir et blanc, je devrais dire en noir, blanc et gris : tous les fonds de dessins, les paysages urbains… sont en gris, comme si ce gris voulait nous signifier notre absence à discerner les nuances, à ne pas voir l’avenir.

Revenons au scénario : François Durpaire s’est entouré des conseils de journalistes spécialisés en économie et en relations internationales : Emmanuel Lechypre , Ulysse Gosset , Wallès Kotra, Thomas Legrand . Quant à la France sous Marine Le Pen, elle voit la suppression du Conseil Constitutionnel, les clandestins reconduits aux frontières, le fichage généralisé des journalistes, la sortie de l’Euro, Eric Zemmour à la tête du Figaro…

Le tome 1 (car il y en a 3), porte sur sa couverture une pastille rouge : Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas. Dans le tome 2, appelé Totalitaire après six mois d’exercice du pouvoir, Marine Le Pen a conduit le pays au bord du gouffre : isolée sur le plan diplomatique, théâtre de heurts toujours plus violents à l’intérieur de ses frontières et dans un contexte économique alarmant, la France est dans l’impasse. La Présidente : Totalitaire, dévoile la fuite en avant d une Marine Le Pen acculée, débordée sur sa droite. Sous la pression du bloc identitaire, le gouvernement remanié opère un tour de vis sécuritaire effrayant. Les étrangers sont toujours plus stigmatisés, les médias d’opposition muselés, la culture reprise en main par le pouvoir.

Le tome 3, La présidente La vague, décrit un monde où les géants du Web s’allient avec les gouvernements autoritaires de Donald Trump, Vladimir Poutine et Marine Le Pen, pour surveiller et punir. Comment leur résister ? L’intérêt d ces trois tomes, outre l’aspect civique est d’être presque un cours de science politique : comment un pouvoir immerge, s’instaure, s’exaspère, se corrompt et meurt. Mais le ventre est encore fécond…

Sans notre quatrième exemple, ce sont des sociologues qui s’y collent, les Pinçon-Charlot. Directeurs de recherche au CNRS, Monique Pinçon Charlot et son mari, Michel Pinçon, à la retraite, travaillent en général en collaboration. Ils se sont intéressés aux normes sociales, aux dynasties, bourgeoises ou nobles, aux nouveaux entrants dans le monde de la richesse, ainsi qu’aux loisirs et aux us et coutumes des familles fortunées. Leur cible ? Les riches. Qu’est-ce qu’un riche ? Monique Pinçon Charlot répond à Agnès Rousseaux dans une interview sur http://www.bastamag.net : « …Sociologiquement, le terme « riche » est un amalgame. Il mélange des milieux très différents, et regroupe ceux qui sont au top de tous les univers économiques et sociaux : grands patrons, financiers, hommes politiques, propriétaires de journaux, gens de lettres… Mais nous utilisons délibérément ce terme. Car malgré son hétérogénéité, ces « riches » sont une « classe », mobilisée pour la défense de ses intérêts. »

Et leur dernier opus est une bande dessinée, Les riches au Tribunal. En décembre 2012, la France, stupéfaite, découvre que Jérôme Cahuzac, le brillant ministre socialiste du Budget, responsable de la lutte contre la fraude fiscale, serait titulaire d’un compte bancaire en Suisse non déclaré. Et très vite il apparaît que le premier des gendarmes s’avère être un fraudeur de belle envergure !

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon vont au tribunal suivre chaque instant du procès. Bientôt accompagnés du dessinateur Etienne Lécroart. Ils épluchent les documents, poursuivent l’enquête pour dévoiler tous les ressorts et les arcanes de ce système.

L’œuvre Les riches au tribunal se présente tel un reportage : les Pinçon-Charlot et Etienne Léocrat assistent au procès de Jérôme Cahusac. Mais, la procédure judiciaire, le « verrou fiscal », l’évasion fiscale, ce n’est pas dit que cela soit d’une compréhension immédiate. D’où la méthode de récit, l’angle d’attaque, adoptée par le dessinateur. Encore une fois, le graphisme rend plus clair la complexité de sujet, on le verra avec le cinquième exemple. Le dessin est très proche des comics, donc immédiatement visible. Quant à Etienne Decouart, il a le rôle de Cratyle dans le dialogue éponyme de Platon : il est un accoucheur de récit. Dit autrement, c’est un peu le « nessi », en occitan le nigaud, de l’histoire. C’est en quelque sorte « La fraude fiscale pour les nuls » Son style est celui de la ligne claire, avec une exagération de détails, pour les personnages, tendant à ridiculiser le modèle. A commencer par les trois protagonistes .A recommander à tout citoyen voulant comprendre ce qu’on nous cache.

Cinquième exemple. Cette fois-ci, c’est une cohorte de journalistes, et comme on dit, « c’est du lourd ». Fabrice Arfi , membre du Consortium International des journalistes d’investigation, Benoît Collombat, grand reporteur au sein de la rédaction de France-Inter, Michel Despratx, journaliste et réalisateur indépendant, a travaillé au Canard enchaîné, au Monde diplomatique, Elodie Gueguen, France Info service Police Justice, Geoffrey Le Guilcher, journaliste indépendant, collabore avec Mediapart, Le Canard enchaîné. Cinq grands reporters assemblent pour la première fois le puzzle des liens entre Sarkosy, l’ancien président français, et Khadafi, le dictateur libyen. Une enquête événement sur la corruption au plus haut niveau de la République. SARKOSY-KADHAFI des billets et des bombes Thierry Chavant, le dessinateur, travaille dans ce que l’on appelle « la ligne claire, Et heureusement que la ligne est claire, car l’histoire, elle, l’est moins. Mais, outre le graphisme, le fil narratif, en quelque sorte, ne nous « paume » jamais. Et aussi un drôle de personnage qui, à l’instar de la coccinelle de Gotlib commente l’action en arrière-plan. Ce personnage, toujours à l’instar de la coccinelle, joue le rôle d’une sorte de chœur antique, commentant ou contredisant ce qui est raconté dans la case où lui-même se trouve. Le roman graphique s’ouvre donc à l’enseignement « civique ». C’est un nouveau pan de la littérature citoyenne. Celle-ci allie le plaisir et l’art de la bande dessinée et la réflexion politique. C’est une arme militante.

Cher pays de mon enfance – Enquête sur les années de plomb de la 5ème République Editions FUTUROPOLIS, sorti fin 2005
La veille du grand soir- Mai 68 Edition Seuil Delcourt sorti mai 2018
La présidente, 3 tomes 2015, 2016 , 2017Les Arènes BD – Démopolis
Les riches au Tribunal, Monique et Michel Pinçon Charlot, Etienne Lecroart, éditions Seuil Delecourt, SARKOSY-KADHAFI des billets et des bombes, Edition La revue dessinée - Delcourt


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