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Du bâclage d’Onfray au ratage de Freud
André Tosel évoque le livre "Un crépuscule pour Onfray. Minutes de l’interrogatoire du contempteur de Freud", de Guy Laval.

Les mauvais livres sont souvent l’occasion de mises au point fructueuses. Tel est le cas du volume de Michel Onfray sur Freud, le Crépuscule d’une idole, dans la lecture critique qu’en donne le psychanalyste et médecin Guy Laval, membre de la Société psychanalytique de Paris. Écartant toute polémique inutile, son auteur ne cherche pas à scandaliser en appliquant à Onfray la méthode de démolition que ce dernier applique à Freud. Il accepte de reprendre utilement la question mille fois agitée de la problématique et des concepts freudiens. Onfray énonce en effet, la thèse selon laquelle la psychanalyse ne serait pas un vrai savoir, mais une « conception du monde » datée, marquée par les problèmes de l’individu Freud : inventant pour son usage une méthode permettant de surmonter ses difficultés œdipiennes, Freud l’aurait projetée en grille universelle d’interprétation du psychisme, en inventant des concepts incertains au fil d’un roman théorique permanent, souvent mythologique, conservateur, source de profits et d’un statut de gourou peu scrupuleux. Laval fait justice de la part de critique confinant au dénigrement injustifié et qui rabat une œuvre sur une psychologie de bazar. Suivant Onfray pas à pas, il montre d’abord que les concepts freudiens clés – pulsions, inconscient, refoulement, dénégation entre autres – sont mal compris, leur rectification incessante étant malheureusement réduite par Onfray à un jeu d’approximations censé prouver la nature plus littéraire que scientifique de la psychanalyse.

Laval montre ensuite comment Onfray opère une déconstruction sans rigueur, sous-estimant ce que Freud a apporté de révolutionnaire dans la connaissance du psychisme humain et des processus de subjectivation. S’il faut toujours interroger la notion de science, il demeure que l’entreprise freudienne est un savoir qui brouille l’opposition entre sciences explicatives et sciences compréhensives : elle contamine la recherche des causes des processus psychiques – structurant aussi bien les rêves que les névroses, la vie quotidienne normale que la pathologie douloureusement vécue – par le déchiffrage des significations portées par les signes des pulsions. Cette impureté constitue la véritable originalité de Freud, mais Onfray la confond avec un éclectisme, allant jusqu’à resservir comme une novation, lui le matérialiste proclamé, la vieille dénonciation spiritualiste du pansexualisme. Enfin Laval démontre à quel point le « bâclage » d’Onfray est sophistiqué. Il rate le lien clinique entre cure et théorie ; il confond clinique et cynique, croyant énoncer la cruelle vérité d’une soi-disant imposture freudienne. Car les difficultés de la clinique, de la cure ou de la recherche sont une chose, mais Laval insiste sur la pratique, sur la séance qui découvre l’unicité subjective de l’analysant et qui contraint à retailler ce que peuvent avoir de trop général les concepts.

Cette lecture objective, patiente et menée sans colère ne peut donner qu’une envie  : lire vraiment Freud et se demander pourquoi l’inventeur de la psychanalyse peut faire aujourd’hui l’objet de critiques aussi convenues. Faut-il en conclure que Michel Onfray s’inscrit malgré lui dans l’air du temps qui préfère les manipulations biochimiques réduisant le sujet humain qui est un sujet-objet à un objet-objet ? Faut-il en conclure aussi que le matérialisme hédoniste serait celui d’un automate qui s’auto-manage comme usine à plaisir et trouve ainsi sa jouissance ? Misère de l’hédonisme médiologique…

Critique parue dans L’Humanité du 24 janvier 2012

Un crépuscule pour Onfray. Minutes de l’interrogatoire du contempteur de Freud, de Guy Laval. Éditions L’Harmattan, 2011, 272 pages, 24,50 euros.

A lire également sur le site : Pourquoi tant de haine ? d’Elisabeth Roudinesco


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