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Document : « Le Bourrage de crâne » (1937)
Un texte de Victor Serge

Popularisé par les opposants à l’Union sacrée durant la guerre de 1914-1918 pour dénoncer les outrances et les mensonges de la propagande des belligérants, l’expression « bourrage de crâne » fut également utilisée durant l’entre-deux guerres, en particulier dans les milieux révolutionnaires, toujours suspicieux envers les manipulations et les errements de la grande presse et son « abominable vénalité », selon le titre d’un livre de l’époque.

Dans l’article que nous reproduisons ci-dessous avec l’autorisation des éditions Agone, l’écrivain militant Victor Serge (1890-1947) [1] dresse un bref florilège de cette pratique du mensonge, « vieille comme la presse », qui a pu prendre des formes différentes selon les époques, bien loin, aujourd’hui comme hier, du « moyen d’éducation » et du « précieux stimulant à la vie intellectuelle et morale » que pourrait être une information libérée des puissances financières et des propagandes étatiques.

L’ensemble des 202 chroniques écrites par Victor Serge de juin 1936 à mai 1940 pour le quotidien belge La Wallonie sont reproduites sur le site d’Agone. 93 d’entre elles ont fait l’objet d’une publication en volume sous le titre Retour à l’Ouest (Agone, coll. Mémoires sociales, 2010).

Le Bourrage de crâne

Si l’on vous demandait combien de variétés de mensonges vous connaissez et quelle est la plus pernicieuse, vous demeureriez probablement perplexe. Je ne prétends pas vous renseigner de façon sûre et complète sur ce point important ; mais je vois : d’abord le mensonge tout court, tout innocent, tout bénin, qui consiste à dire autre chose que la vérité. Ensuite : la diplomatie, la statistique, le montage photographique. Des puissances signent un pacte de collaboration, disons le pacte à quatre. Cela veut dire qu’elles vont se nuire désormais de leur mieux. L’agence soviétique Tass nous annonce une récolte éblouissante : cela veut dire que dans un an on fusillera de pauvres bougres, qualifié saboteurs, parce que cette même récolte se sera révélée insuffisante. Un journal nous offre, sous de larges chapeaux de paille, une collection des faces hilares, avec cette légende : « Les Forçats rient aux îles du Salut » et cette énormité est vraie, après tout : il arrive aux forçats de rire dans leur enfer.

Il y a encore une forme du mensonge particulièrement riche parce qu’elle combine toutes les autres en y ajoutant l’information (ne souriez pas…), l’imagination et le grand tirage. Elle s’appelle le bourrage de crâne et dépasse de loin en capacité de nuire tous les autres procédés de truquages et d’escroqueries psychologiques. La chose est vieille comme la presse, le mot, un mot magnifique par sa précision, est né pendant la guerre, à une époque où la presse s’attachait, avec un zèle sans bornes, à « bourrer » de sornettes les crânes des hommes qu’il fallait amener à tuer et se faire tuer pour que les oligarchies capitalistes rivales pussent refaire la carte du monde (de manière à recommencer plus tard...).

Par le bourrage des crânes, la presse qui pourrait être, entre les mains d’une collectivité libre, soucieuse de ses intérêts spirituels, un moyen d’éducation et un précieux stimulant à la vie intellectuelle et morale, devient l’empoisonneuse des cerveaux. À un point tel que l’on se demande si l’invention de l’imprimerie n’est pas en train de se retourner contre l’homme. De fait, il en est bien ainsi, dans une forte mesure. Comme toute la technique, l’imprimerie et la presse finiront par se retourner implacablement contre l’homme si la forte main des travailleurs n’y met bon ordre, je veux dire ordre socialiste. Ouvrons plutôt cet étonnant numéro du Crapouillot consacré par Jean Galtier-Boissière au Bourrage de crâne [2]. Véritable anthologie du cynisme, de la bêtise, du mépris de l’homme.

Dès la couverture, les fac-similés d’inoubliables manchettes de grands journaux nous éclairent. Le Matin du 24 août 1914 publie en capitales éclatantes que « Les Cosaques sont à cinq étapes de Berlin ». En réalité, les Uhlans n’étaient pas à cinq étapes de Paris. La Presse du 16 mai 1922 proclame en première page : « Nungesser et Coli ont réussi ». Et voici des détails sur l’arrivée des deux aviateurs à New York : « L’atterrissage se fit dans d’excellentes conditions… Nungesser et Coli, après s’être posés sur l’eau, restèrent un instant immobile dans leur appareil, comme insensibles aux acclamations… Puis ils se levèrent tous deux de leur siège et s’embrassèrent… » Partis pour tenter de traverser l’Atlantique, les deux aviateurs étaient en réalité tombés en mer. Leurs cadavres noyés flottaient quelque part, pendant que des marchands de papier salement imprimé préparaient cette édition spéciale pour ramasser des gros sous…

On croyait jusqu’ici que la guerre de 1914-1918 avait été la grande époque du bourrage de crâne. Les guerres présentes nous l’ont ramené fortifié et comme rajeuni. Le Jour annonce le 8 novembre 1936 : « Les Nationaux sont à Madrid… ils font aujourd’hui leur entrée dans la ville. » Le Petit Parisien écrit ce même soir, sur un ton sage : « La prise de Madrid ouvre une nouvelle phase dans la guerre civile… » (Cela me fait penser que quelques jours avant l’exécution de Toukhatchevski, L’Humanité annonçait sobrement des « mutations dans l’armée rouge » ; et d’autres feuilles communistes démentaient les rumeurs calomnieuses sur la disgrâce et l’arrestation du maréchal rouge…).

Nous ne relevons ici que les énormités touchant à l’information. Il en est d’autres qui nous mettent en tête-à-tête avec cette puissante et malfaisante personne qui s’appelle la Bêtise. La Bêtise imprimée, imposée, venant nous apprendre à penser et sentir. En voulez-vous des perles ? Voici : « Plus les armes se perfectionnent, plus le nombre des morts et des blessés diminue. » (Le Temps, 4 août 1914.)

Un carabinier belge raconte :
« Je ne prends plus mon fusil, je pars avec une tartine, lorsque les Allemands la voient, ils me suivent. » (L’Intransigeant, 17 août 1914.)

« Nos soldats se f… des gaz asphyxiants. » (Marcel Hutin, L’Écho de Paris, 16 octobre 1916.)

Sur la révolution russe :
« Les Maximalistes réquisitionnent les jeunes filles. » (Le Matin, 19 avril 1919.)
« Les bolcheviks… sacrifient les enfants des classes bourgeoises et se livrent à des orgies effrénées. » (Le Matin, 2 mars 1920.)
« Petrograd se soulève contre les Soviets. Les troubles augmentent à Moscou. » (Le Matin, 12 octobre 1919.) C’est le moment précis où la grande Commune encerclée va vaincre à la fois sur trois fronts : à Petrograd, dans l’Oural, dans le Midi.

Sur la guerre d’Ethiopie :
« La riposte préventive italienne a été prompte. » (Le Petit Parisien, 5 octobre 1935.)
« Qu’allait faire cette ambulance à proximité du front ? » (Le Messein, 3 janvier 1936.)

Sur la guerre civile en Espagne :
« Un État soviétique s’est formé dans le Midi de la France, capitale Perpignan… » (Dépêche officieuse allemande, datée de Paris, le 11 janvier 1937 par le Deutsche Nachrichten Buro.)
« Les Rouges ont détruit en quarante-huit heures tous les trésors artistiques de la Catalogne. » (Le Matin, 31 juillet 1936.)
« Guerre en famille. Des jeunes filles apportent des fleurs aux combattants. On parle, on rit, on chante. » (Vaillant-Couturier, L’Humanité, 28 juillet 1936.)

Galtier-Boissière termine son anthologie sur cette phrase juste : « …le débourreur de crâne joue un rôle assez ingrat et doit être sérieusement blindé contre les injures combinées des vendus, des salauds et des imbéciles. » On le lui a bien fait voir peu de jours plus tard en le débarquant du Canard enchaîné pour s’être permis quelques mots sévères sur de fort vilaines histoires… Le Canard, lui aussi, avait reçu ses consignes [3].

Victor Serge, 24-25 juillet 1937.

Biographie de Victor Serge (extrait de Retour à l’Ouest, Agone, coll. Mémoires sociales, 2010) :
Né à Bruxelles dans une famille d’exilés anti-tsaristes, rédacteur à l’anarchie, Victor Serge (1890–1947) rejoint la Russie à l’annonce de la révolution. Membre de l’opposition de gauche du parti bolchevique, il connaît la prison puis la relégation en Oural. Expulsé d’URSS après des années d’interventions de militants et d’écrivains, il arrive à Bruxelles en avril 1936. Boycotté en France par la presse du Front populaire, il est invité par La Wallonie, un journal socialiste de Liège, à publier une chronique hebdomadaire. Écrivain sensible et témoin lucide, Victor Serge se fait ici, sans renoncer à ses idéaux d’émancipation, le chroniqueur des contre-révolutions à l’œuvre dans une Europe qui se dirige vers un second conflit mondial.

Publié le 27 avril 2011 sur le site Acrimed avec l’autorisation des éditions Agone

Notes :

[1] Voir une courte biographie en annexe.

[2] Le Bourrage de crâne, Le Crapouillot, numéro spécial, juillet 1937. Journal satirique fondé en 1915 par le polémiste Jean Galtier-Boissière (1891-1966), son nom, littéralement « petit crapaud », désignait un petit mortier de tranchée dans l’argot des poilus. Note de l’éditeur.

[3] Sur ces épisodes qui conduisirent au départ de Galtier-Boissière du Canard enchaîné après le caviardage d’un de ses articles qui évoquait la répression contre le POUM et les anarcho-syndicalistes en Espagne, ce dernier rapporte cette remarque d’Henri Jeanson qui se solidarisa avec lui : « Nous étions entrés au Canard enchaîné, nous quittons le lapin russe. » Lire Jean Galtier-Boissière, Mémoires d’un Parisien, Quai Voltaire, 1994, p. 719. Note de l’éditeur.


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