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Deux relectures de Mao par Zizek et Badiou
Par Baptiste Eychart

La présentation d’un recueil de textes de Mao par Slavoj Zizek a donné lieu à un échange de lettres avec son ami le philosophe Alain Badiou. Elles témoignent de l’intérêt d’un retour sur la pensée et l’oeuvre du dirigeant chinois.

Le diagnostic de départ de Slavoj Zizek qui justifie son entreprise est nouveau et pertinent : « l’un des pièges les plus retors pour les marxistes est celui qui consiste à rechercher le moment de la chute, le moment où les choses ont mal tourné dans l’histoire du marxisme ». Ainsi, il faut abandonner toute lecture du marxisme en termes de « rectitude », de « déviation », d’« orthodoxie » et de « trahison », et Zizek propose de leur substituer une lecture du marxisme à travers son processus historique d’universalisation. Mais cette universalisation a été largement tributaire de son inscription dans le particulier et le marxisme a donc dû, au cours du XXe siècle, changer de forme alors qu’il changeait d’espace géographique, passant de l’Occident à l’Orient. Le marxisme de Mao a donc constitué un de ces moments où la « théorie originale doit se réinventer dans un nouveau contexte ».

C’est cette réinvention qui se dévoile dans ce recueil d’écrits, à travers un certain nombre de classiques de Mao (De la contradiction, etc.), mais aussi d’écrits de circonstance de format plus courts mais importants (l’Impérialisme américain est un Tigre de papier), comme au travers d’un entretien assez tardif « sur des questions de philosophie » qui témoigne des centres d’intérêts multiformes de Mao, allant de la science contemporaine aux écoles spirituelles chinoises. Si l’on ne s’étonne pas de l’absence de textes de Mao relevant de l’époque de la Révolution culturelle, puisque Zizek semble envisager la publication d’un nouveau recueil consacré exclusivement à cette période, on s’interrogera sur l’absence de textes aussi importants pour l’histoire chinoise que De la démocratie nouvelle, un article qui fixait l’articulation des étapes de la révolution chinoise envisagée par les communistes. La clé d’un tel choix est justement donnée dans la présentation de Zizek, qui par ses analogies provocatrices et ses digressions parfois lumineuses, fournit une grille de lecture originale de l’oeuvre de Mao. Elle pose néanmoins problème car elle exclut tout un aspect de la pensée maoïste. Il y a chez Zizek une intuition centrale : les apories et les échecs du maoïsme ne renvoient pas à des traits de caractère, à une couche sociale ou à une pesanteur culturelle mais à une position philosophique, c’est-à-dire à la conception de la contradiction présente chez Mao, conception de type cosmique qui « oppose l’injonction de rupture et de division à la synthèse dialectique ». Forte de cette conception fondamentale, la politique maoïste se perdrait dans une pratique destructrice de la négation sans fin. Ainsi s’expliqueraient les drames humains du « Grand Bond en avant » mais aussi les échecs de la Révolution culturelle, condamnée à rejouer la partition des « carnavals sociaux d’antan », Mao y trouvant sa place en tant que « seigneur du désordre ». Au final, malgré la volonté de sortir des sentiers battus de la pensée dominante et le refus propre à Zizek de tout académisme, on retrouve finalement les principaux thèmes des interprétations conservatrices du maoïsme.

La lettre d’Alain Badiou, écrite en réaction à cette présentation, constitue un contrepoint important à cette lecture de Mao en fournissant tout d’abord un solide socle de faits historiques. Elle rappelle que le contexte international, les difficultés économiques, le peuple chinois et les différentes fractions du Parti communiste chinois font tout autant partie des équations du problème à résoudre que le refus de la « négation de la négation » hégélienne par Mao. En outre, Badiou propose une réinscription de la perspective maoïste dans le temps long de l’histoire du mouvement ouvrier, de la Commune de Paris à la révolution chinoise en passant par la révolution d’Octobre, réinscription qui sère remarquablement pertinente. Après la démonstration de la capacité de la classe ouvrière à prendre le pouvoir en 1871, après celle de la capacité du parti léniniste à le garder en 1917, le maoïsme pose le besoin de redynamiser le communisme contre l’État socialiste et contre le Parti communiste. C’est évidemment l’expérience de la Révolution culturelle (1966-1976) qui est ici mise en valeur sans que son échec soit nullement nié, mais dont les causes sont rapportées aux impasses objectives du mouvement. D’où un verdict en forme d’hommage : « La Révolution culturelle est la Commune de l’époque des partis communistes et des États socialistes : échec terrible et leçons essentielles. » Son refus en bloc - posture majoritairement adoptée au sein de la gauche radicale - nous entraînerait vers une impasse.

L’ouvrage achevé, il apparaît toutefois que Mao a été quelque peu « abandonné en chemin », malgré les divergences d’interprétation chez les deux auteurs. Car Mao appartenait à la génération de révolutionnaires qui s’est attelée, contrainte et forcée, à la tâche de la « construction du socialisme », tâche qui n’avait jamais été posée en ces termes par Marx et Engels mais qui s’est imposée d’elle-même. Et cette construction du socialisme a nécessité comme préalable le redressement d’un pays ruiné et humilié : la Chine. C’est ce Mao « constructeur » qui est encore mis en valeur par le régime chinois, de manière sans doute biaisée, mais non dénuée d’une réelle pertinence. Si on l’escamote pour voir en lui, avant tout, un « seigneur marxiste du désordre » (Zizek), ou le critique du parti comme « unique source de l’édification du socialisme » (Badiou), on perd tout un pan de son oeuvre et de sa vie. On peut certes fonder une politique critique envers les pouvoirs et les privilèges d’État et de classe, mais pas une alternative effective à la civilisation du capital.

Article publié dans Les lettres françaises du 17 janvier 2009

Mao, de la pratique et de la contradiction (recueil de textes), présenté par Slavoj Zizek, suivi d’un échange avec Alain Badiou

La Fabrique, 318 pages, 15 euros


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