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Des jours et des nuits à Chartres, d’Henning Mankell
« Une pièce à ne pas rater » nous dit Jacques Barbarin

" Des jours et des nuits à Chartres "
7 au 9 mars Théâtre Liberté – Toulon
12 mars Théâtre Le Forum – Fréjus
9 au 12 avril L’Olympia – CDR de Tours
16 au 19 avril Atelier Théâtre Jean Vilar – Louvain la Neuve – Belgique

Surtout, empressez-vous de ne pas rater Des jours et des nuits à Chartres, de Henning Mankell [1], une récente création du Théâtre National de Nice, mise en scène par Daniel Benoin. Cette pièce est l’entrecroisement de trois sujets. J’aimerais dire trois thèmes, comme on parle de thèmes de jazz

D’abord la photo qu’a prise Robert Capa en août 44 à Chartres, cette femme tondue avec son enfant dans les bras passant dans les rues. Ensuite l’histoire qui conduit à cette photo. Et Robert Capa, dans la pièce le plus souvent dans son laboratoire.

Dans la pièce, le personnage de Robert Capa est, volens nolens, une tentative de démiurge. Comme il le dit dans la première scène, il a la sensation de subtiliser aux hommes leurs secrets. On pourrait presque dire que cette première scène équivaut à l’ouverture d’un opéra, elle expose les différents thèmes. C’est une scène admirable où Capa réfléchit sur son œuvre, sur lui-même, sur la mort (Chacune de mes images est un gibier que j’ai abattu).

La fameuse photo sera projetée en fond de scène à l’extrême fin de la pièce. Et si Des jours et des nuits à Chartres a pour fil rouge le personnage de Robert Capa, la pièce se développe – comme l’on dit d’une photo – autour du destin, de la personnalité, de Simone, la jeune femme, la victime raisonnable/au regard d’enfant perdue dont parle Eluard. Et c’est bien une enfant perdue que le magnifique texte de Mankell décrit et que nous fait toucher du doit la mise en scène de Daniel Benoin. Les décors de Jean Pierre Laporte n’y sont également pas pour rien : travaillant sur la profondeur de champ, d’immenses panneaux gris renforcent une idée de décor prenant son inspiration dans l’expressionisme. Egalement à ne pas oublier le travail de création de costumes de Nathalie Bérad Benoin.

Toutes les scènes sont d’une grande intensité dramatique, elles font palpiter le drame. L’une est fondamentalement émouvante, celle dans la cathédrale de Chartres, entre le père de Simone et Robert Capa. Ce dernier a donné rendez-vous au père de Simone pour lui montrer la photo, il lui dit aussi : J’ai besoin de comprendre. Jean, le père, implore Capa d’aider sa fille, en tant qu’américain. Tout cela sous le regard de la grande rosace de la cathédrale. On ne sort pas indemne d’une telle scène.

Autour de Simone, Marie, son amie, jeune fille de son âge, qui comme elle cherche à nier la guerre. Edith, personnage douloureux, une veuve dont le fils a été fusillé par les allemands, malgré les supplications qu’elle a pu faire à Simone, dont l’amant est un soldat allemand. Deux résistants, gardiens de prison de Simone, dont l’un éprouve de la compassion, contrairement à l’autre. Helmut le soldat allemand amant de Simone et Capa sont interprétés par le même comédien. Est-ce parce que ces deux -là sont ceux par qui l’étrangeté, l’extraordinaire, arrivent à Chartres ?

La bande son intervient chaque fois entre deux scènes, un « jazz cool » à la Miles Davis (peut-être est-ce du Miles Davis ?) Bizarrement cette musique, peut-être en concordance avec l’intensité de chaque scène, renforce cette impression d’intensité. Chapeau pour cette conception sonore. Chapeau aussi pour le travail vidéo de Paulo Corriea : entre deux scènes, il effectue un travail sur la fameuse image de grossissement, de déformation… « Si ta photo n’est pas bonne, c’est que tu n’étais pas assez près » (Robert Capa).

Question à Daniel Benoin…

Comment, en quelque sorte, Mankell « regarde » le réel que photographie Capa ?

Daniel Benoin. Le regard que porte Mankell à travers le regard de Capa est un regard neuf. Les personnages sont tous jeunes et qui vivent la guerre dans l’énorme paradoxe entre la situation qu’ils vivent et leur jeunesse. Cette pièce est très fortement dans le monde d’aujourd’hui premièrement parce que ce qui s’est passé pendant la guerre et à la Libération a encore une incidence formidable sur notre vie. Et même dans ce moment extrême – c’est un moment sauvage, les deux ou trois premiers jours de la libération d’une ville ont été des moments très durs. A Chartres, le jour où la ville a été libérée, on fusille 5 mecs tout de suite à 10h du matin, à midi on a tondu une dizaine de femmes, et à 3 heures de l’après-midi elles passent comme on le voit sur la photo. Beaucoup d’auteurs pensent que la tonte a été comme une expiation : si on n’avait pas tondu les femmes, on aurait fusillé des hommes. La femme, encore une fois, sert de victime expiatoire pour ces hommes français battus, ridiculisés, mis à terre par l’homme allemand en 40 et qui prennent leur revanche et retrouvent leur « virilité » en enlevant aux femmes l’attribut essentiel de la féminité, les cheveux.

On sort de cette pièce avec le sentiment d’avoir vu un grand spectacle, mieux, une œuvre.

" Des jours et des nuits à Chartres "
7 au 9 mars Théâtre Liberté – Toulon
12 mars Théâtre Le Forum – Fréjus
9 au 12 avril L’Olympia – CDR de Tours
16 au 19 avril Atelier Théâtre Jean Vilar – Louvain la Neuve – Belgique

Notes :

[1] Henning Mankell est un auteur suédois né en 1948. Il est le gendre d’Ingmar Bergman, il partage sa vie entre la Suède et le Mozambique où il a monté une troupe de théâtre le « Teatro Avenida ». Outre son théâtre, dont « Antilopes », mis en scène par Jean Pierre Vincent en 2006... En 2010, il participe à l’expédition humanitaire internationale en faveur de Gaza.


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