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Des « contenus » ou de l’information ?
Laurent Etre commente réponse des salariés de Libération aux actionnaires : "NOUS SOMMES UN JOURNAL, pas un restaurant, pas un réseau social, pas un espace culturel, pas un plateau télé, pas un bar, pas un incubateur de start-up"

« NOUS SOMMES UN JOURNAL, pas un restaurant, pas un réseau social, pas un espace culturel, pas un plateau télé, pas un bar, pas un incubateur de start-up. » Cette une de Libération, réponse des salariés au « projet des actionnaires », résonne toujours, deux semaines après. C’est que, évidemment, la crise à Libé est loin d’être réglée (voir ci-contre). Mais cela tient aussi, peut-être, au fait que ce cri rageur vise un phénomène en plein boom actuellement, dans l’univers des médias  : le mélange des genres, précisément. Deux exemples, ces jours-ci. Samedi dernier, l’émission Maison, jardin, cuisine, détente, sur RTL, nous proposait, par la voix d’une journaliste, de découvrir les nouvelles cuisines… Ikea. Un contenu médiatique entièrement déterminé par une marque, donc. Deux jours plus tard, le site de chambres d’hôtes Charme & Traditions annonçait la signature d’un partenariat exclusif avec le Figaro.fr. Un simple service pratique pour les lecteurs  ? Un peu plus, si l’on se fie à la phrase d’amorce du communiqué  : «  Suivre l’actualité en temps réel, découvrir les dernières critiques et recommandations du Figaro et réserver 
votre prochaine escapade en quelques clics sur un seul site  ? 
C’est maintenant possible  !  » Autrement dit, voici l’info mise sur le même plan qu’un banal acte d’achat. Elle en devient même le prétexte, l’opportunité. N’est-ce pas pour installer dans les esprits ce genre de confusion que se répand le terme fourre-tout de «  contenu  », en lieu et place de la notion d’information  ? Il n’est pas anodin que les actionnaires de Libération l’aient eux-mêmes utilisé pour caractériser leur «  projet  »  : faire du journal un «  réseau social, créateur de contenus, monétisable  », ont-ils écrit. Pas anodin non plus que l’un d’eux, Bruno Ledoux, ait enfoncé le clou en qualifiant d’«  esprits étriqués  », à «  rendre ringards  », les salariés de Libé vent debout contre une telle idée. De fait, les théoriciens du «  contenu  » se pensent avant-gardistes. La Révolution des contenus, tel est d’ailleurs le titre d’un ouvrage passionnant (et par certains des aspects qu’il pointe, inquiétant), paru récemment (Éditions Télémaque). Son auteur, Pascal Beria, un spécialiste des médias, y explique qu’à l’ère d’Internet, l’information serait devenue essentiellement «  le moyen de rester connecté à ses communautés  ». Cela ne revient-il pas à en faire un outil de reproduction de la société telle qu’elle est, visant à conforter chacun dans son identité au lieu de l’ouvrir au monde  ? À l’heure du numérique, la révolution, la vraie, passe sans aucun doute par le rétablissement d’une nette distinction entre information et «  contenu monétisable ».

Article paru dans L’Humanité Dimanche. Février 2014


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