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« Derrière la vitre ». Le 22 mars 1968 heure par heure à la faculté de Nanterre
Valère Staraselski nous remet en mémoire ce « saisissant roman » de Robert Merle

En cette période du cinquantenaire des évènements de 1968, n’oublions pas, côté littérature, Derrière la vitre, ce saisissant roman de Robert Merle paru en 1970.

L’action nous plonge heure par heure dans la journée du 22 mars 1968 à la faculté de Nanterre qui allait devenir historique. Cent quarante étudiants, Nanterre en comptait alors 12 000, décident d’occuper la salle du Conseil des professeurs dans l’unique tour de la faculté, symbole aux yeux de ces étudiants du pouvoir répressif gaulliste honni.

En s’attachant au quotidien matériel et mental de manière omnisciente, en mêlant personnages fictifs et réels ( Ô le portrait de Daniel Cohn-Bendit), Robert Merle livre un instantané en même temps qu’une radiographie impressionnante. Enseignant lui-même alors à Nanterre, il affirme que l’idée de ce livre est antérieure à 1968 et que la matière en a été puisée dans les nombreux entretiens qu’il a eu avec ses étudiants : « Je leur avais demandé la franchise et leur franchise dépassait tout ce que j’avais pu imaginer. J’oserais même dire que par moments, elle me laissait pantelant ». Ainsi du rapport à la sexualité et à l’amour (dont on sait quel élément déclencheur il fut dans ces événements) qui polarise aussi fortement que normalement les jeunes gens de l’époque : « Quand David surgit, elles béèrent, pouffèrent, la main devant la bouche et se mirent à le dévisager avec des rires énervés et des chuchotements, David leur tourna le dos, quelles obsédées, ce n’est pas la peine d’avoir une tête pour ne penser qu’à son derrière, comportement absolument infantile lié à la surestimation du sexe, née elle-même de l’inhibition. »

Cependant, à travers la multiplicité des points de vue, le lecteur voit, ressent, comprend la division en classes de la société de l’époque. Division qui donne d’ailleurs son titre et sa substance à ce roman somme toute historique : « Les yeux vagues, il regarda à nouveau les ouvriers répandre le goudron sur la terrasse… il n’était séparé d’eux que par une vitre, mais de ce côté-ci, tout était tiède et propre. C’était un monde où personne ne suait à manipuler les choses (sauf à partir de sept heures du soir, les femmes de ménage arabes ou espagnoles). Ici, dans la journée, on ne maniait que des matériaux ultra-légers, les idées, et à travers les idées, les hommes : fonction essentielle de la classe dominante, transmise pieusement de profs à élèves. Et les dominés, là-bas, de l’autre côté de la vitre, courbés en deux dans le froid, le vent aigre, la pluie, les muscles tiraillés par l’effort comme des bêtes de somme, ils n’avaient pas plus de chance de s’introduire jamais dans ce monde-ci que moi dans le leur. »

Car chacun sait aujourd’hui que 68 n’aurait pas pu être sans celles et ceux de derrière la vitre.

Derrière la vitre. Robert Merle. Folio Gallimard. 540 p.


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