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« Demain sera meilleur »
Thierry Renard revient sur Albert Camus et nous dit ceux de ces livres auxquels il tient le plus

Le titre qui est ici proposé est une citation, brève mais percutante, d’Albert Camus lui-même, tirée de son éditorial du 17 mars 1947 pour le journal Combat. Les Éditions La passe du vent, à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Camus (1913-2013) font paraître en cette rentrée littéraire, dans la collection Haute Mémoire (dirigée par Michel Kneubühler et par moi-même), un ouvrage collectif en hommage à l’écrivain : Soleils de midi. Pour saluer Albert Camus (108 pages, 10 €). Avec une préface d’Abraham Bengio et des contributions de Mouloud Akkouche, Maïssa Bey, Jean-Baptiste Cabaud, Antoine Choplin, Jacques Darras, Charles Juliet, Alberto Lecca, Yvon Le Men, Judith Lesur, Geneviève Metge, Nimrod et Francis Pornon.

La figure d’Albert Camus nous accompagne depuis toujours, c’est-à-dire depuis les débuts de l’aventure alors que, encore jeunes adolescents, nous lancions, à Vénissieux, AUBE magazine (1978-1998), revue de poésie contemporaine placée sous le double signe d’Arthur Rimbaud (« J’ai embrassé l’aube d’été ») et de Camus (« Il n’y a pas de honte à préférer le bonheur »). Puis il y eut la création de l’association Espace Pandora, dès 1985, outil de promotion et de diffusion de la poésie (elle, encore !) « sous toutes ses formes et dans tous ses états », puis celle des Éditions Paroles d’aube dont l’une des collections, consacrée en particulier à la création littéraire, porta même un titre directement emprunté à Camus, Noces. Nous fîmes paraître, en 1996, un ouvrage reprenant des lettres inédites du célèbre auteur de L’Étranger adressées, pendant la Seconde Guerre mondiale, au poète et résistant lyonnais fusillé par les nazis, René Leynaud, Albert Camus, de l’absurde à l’amour. Cet ouvrage était, également, composé de textes signés André Comte-Sponville, Laurent Bove et Patrick Renou. Enfin, après la brutale disparition de Paroles d’aube en 1999, ce fut au tour, grâce à Bertrand Degrassat, des Éditions La passe du vent de reprendre le flambeau venant d’être abandonné. Depuis, la maison s’est développée et Camus n’a jamais cessé de se tenir dans l’ombre, à nos côtés.

Alors, pourquoi Camus et pourquoi cette proximité, pourquoi cette intime présence ? Sans doute pour plusieurs bonnes raisons à la fois. Fils du peuple, au vrai sens du terme, né loin de Paris, de l’autre côté de la Méditerranée, en Algérie alors française, Camus a connu la véritable pauvreté, mais il pensait que la misère est plus supportable sous le soleil, que les plaisirs que la mer procure peuvent presque suffire à faire le bonheur terrestre et, enfin, que le corps et l’esprit doivent, en toute circonstance, rester unis, regarder et marcher dans une même direction. Nous nous sommes toujours sentis proches de celui qui s’émerveillait devant toutes les beautés et les lumières de ce monde et qui, en même temps, doutait presque de tout, de lui-même et de son œuvre par moments, de celui qui a toujours préféré la révolte au conformisme, rejetant toute idée d’injustice et tout excès d’autorité. Celui, encore, qui refusait la morale bourgeoise, celle des boutiquiers et des petits épargnants notamment, mais qui, cependant, demeure l’un des plus grands moralistes de tous les siècles – mais au bon sens du terme, bien entendu. Celui qui refusait au meurtre politique jusqu’à sa plus insignifiante justification. Celui, enfin, qui vivait ses passions avec passion. Un cœur léger et ardent, un esprit libre et exigeant. Avec lui, nous nous sommes délibérément laissés prendre au piège de l’absurde et de l’amour confondus. Avec lui, nous avons cru un certain humanisme envisageable. Avec lui, nous avons même écrit sur les murs de nos sombres cités ces quelques mots, ces quelques phrases : « Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre » ; « Il y a une volonté de vivre, sans rien refuser de la vie, qui est la vertu que j’honore le plus en ce monde ».

Il n’est pas facile aujourd’hui d’écrire sur Albert Camus. Trop d’encre a déjà été versée à son propos, en bien ou en mal. C’est pourquoi nous avions déjà longuement hésité en 2010, au moment du cinquantième anniversaire de son éloignement accidentel, avant d’envisager la confection d’un projet de ce type. Et puis il nous a paru plus prometteur d’attendre, malgré toutes les brûlures de l’impatience, le centième anniversaire de sa naissance. Célébrer la vie plutôt que le néant, cela lui ressemble tellement, en effet… Albert Camus est un artiste et un libertaire sans concession. Son œuvre sait allier universalité et immortalité. C’est un point de vue purement subjectif, certes, mais c’est le nôtre. Camus est immense, Sartre et ses amis se sont trompés, par méchanceté, par jalousie et, aussi, par dogmatisme ou idéologie. Camus est immense parce que le message qu’il nous délivre est à hauteur d’homme, « humain, trop humain » (selon la formule de Nietzsche, qu’il admirait tant), un message à la fois « solitaire et solidaire ». Camus est immense, qui croyait à l’amitié virile et à l’amour fou. Camus est immense, et nous le sommes avec lui, grâce à lui. Immense, parce que fragile et fort, heureux et désespéré en même temps... Alors, il ne nous reste plus qu’à vivement remercier les amis poètes et écrivains qui ont bien voulu accepter de se prêter au jeu de l’hommage, de l’analyse ou du témoignage. Ils ont répondu oui à notre demande insistante, ils ont, pareillement, dit oui à ce que nous leur proposions, un peu de lumière crue, quelques cendres dans le vent, les restes du voyage, deux ou trois morceaux d’éternité. Il ne nous reste plus qu’à remercier, tout autant, l’un de nos plus fidèles complices, Abraham Bengio, pour les mots justes qu’il a su trouver au sujet de Camus et pour son clin d’œil appuyé à Jean-Jacques Rousseau. Et, comme l’écrivait naguère dans un poème René Char, autre fidèle ami de Camus : « Dans mon pays, on remercie ».

Parmi tous les ouvrages écrits par Albert Camus, tous sont à lire bien sûr, à dévorer même sur place. Mais si nous devions n’en retenir que deux, et seulement deux, nous pourrions peut-être citer le premier, L’Envers et l’Endroit, et le dernier, Le Premier Homme. Du point de vue du style, ce ne sont certainement pas les plus aboutis, L’Envers et l’Endroit parce qu’il est écrit par un jeune homme de vingt-deux ans, encore inexpérimenté, et Le Premier Homme parce qu’il est resté inachevé. Mais ces deux titres-là sont, sans aucun doute, les plus authentiques et les plus familiers. Sans aucun doute, les deux livres les plus proches de cette vérité vulnérable et profonde, placée « à mi-distance de la misère et du soleil », propre à Albert Camus. Les deux livres pour lesquels le prix Nobel 1957 avait le plus d’affection. Avec L’Envers et l’Endroit, il a ouvert une voie nouvelle et, ainsi, déposé quelques cailloux blancs sur son chemin futur en songeant à un probable retour. Avec Le Premier Homme, il s’agit encore d’une autre voie et finalement d’une autre voix, plus autobiographique et donc plus affirmée. Une voix prometteuse, mais hélas définitivement muette. Et nous en sommes, nous, fervents lecteurs et admirateurs de Camus, les inconsolables orphelins.

Palma de Majorque, le 14 août 2013 ; Vénissieux, le 27 août


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