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Le débat sur le prédicat
Les points de vue, différents, de Sylvie Plane et Antoine Desjardins

Débattre du prédicat, est-ce « pédaler dans sa propre choucroute », ainsi que l’exprimait dans L’Humanité François Taillandier, considérant que « la particularité du français à l’école, c’est qu’il faut apprendre une langue que l’on parle déjà », et concédant tout juste, point de détail pour lui, de ce point de vue une difficulté pour « certains enfants d’origine immigrée pour qui la chose est moins évidente, car ce n’est pas forcément la langue qu’ils entendent le plus chez eux » ? Peut-être a-t-il d’ailleurs oublié, s’agissant de cette langue « qu’on apprend et qu’on parle déjà », les longs mois passés, et gâchés, par les enfants à l’apprentissage des multiples variantes de transcription des sons et des exceptions. Le grand dirigeant communiste Palmiro Toggliatti considérait la langue italienne, selon des propos rapporté par Giulio Ceretti, comme "un élément important de la politique nationale" du PCI, et, excusez du peu, que les communistes chinois, aussitôt après 1949, entreprirent une réforme majeure de l’écriture chinoise, qui se traduisit par la simplification ou la rationalisation de plus de 1500 caractères ! Les affaires de langue sont bien un sujet majeur, politique et démocratique. Alors oui, débattons du prédicat, débattons encore et encore de la langue française et de son apprentissage. Eric Le Lann

Le prédicat : le point de vue de Sylvie Plane

Interview à Fenêtres sur cours, journal syndical des professeurs des écoles

Sylvie Plane, professeure des universités en sciences du langage et vice-présidente du Conseil supérieur des programmes déclare : à Fenêtres sur cours (hebdomadaire syndical du SNUipp-FSU) « Le prédicat permet de travailler du point de vue du sens »

Qu’est-ce que le prédicat  ?

C’est un des deux éléments essentiels de toute phrase simple. Celle-ci comporte une base, le sujet, c’est-à-dire ce dont on parle, et une information supplémentaire, ce que l’on dit du sujet. Dans la phrase «  Le petit oiseau a été capturé », «  a été capturé  » est le prédicat. Dans «  le petit oiseau frappe les barreaux de sa cage », «  frappe les barreaux de sa cage  » est le prédicat. Dans ces deux phrases, on a un même thème avec une information différente apportée par le prédicat. Le prédicat est en général composé du verbe avec ses compléments qu’on ne peut pas retirer.

Qu’est-ce que ça change pour l’enseignement de la grammaire dans les classes  ?

Beaucoup d’enseignants utilisent déjà la notion de prédicat sans employer le terme. Elle leur sert à amener les élèves à écrire des phrases complètes. Cette notion est dans les programmes parce que la grammaire doit donner des outils à la fois pour orthographier et pour écrire. Le prédicat focalise l’étude sur les deux éléments principaux de la phrase et permet de travailler du point de vue du sens, notamment pour faire produire des textes.

Pourquoi toute cette polémique  ?

Longtemps l’enseignement de la grammaire a consisté à poser une étiquette sur chaque mot. Pour les gens élevés dans cette tradition, la grammaire se réduit à cette décomposition, cet étiquetage, comme s’il n’était pas utile de s’intéresser au sens de la phrase. Les programmes ont ajouté un outil pour travailler le sens. Mais un blog de Télérama a provoqué une explosion inattendue  : l’idée s’est répandue qu’on n’enseignerait plus la grammaire  ! Là-dessus s’est greffé un conflit politique avec des partisans prêts à saisir n’importe quel prétexte pour critiquer toute réforme de l’école. Il est amusant de noter que le prédicat a été mis en forme par les théoriciens les plus académiques, en particulier ecclésiastiques au XVIIe siècle. Ils avaient déjà compris son intérêt pour l’enseignement de la grammaire. PROPOS RECUEILLIS PAR LAURENT BERNARDI

À propos du prédicat et de l’école élémentaire. Le Français perd sa grammaire

Tribune d’’Antoine Desjardins, professeur de lettres, parue dans l’Humanité du 3 février 2017

Désormais, nos enfants n’entendront sans doute plus parler de complément d’objet direct (COD) ou indirect, ni d’attribut, ni peut-être de complément circonstanciel (CC) avant… la cinquième. Et même à ce niveau rien n’est sûr tant la grammaire est désormais dépassée. Les réformateurs perpétuels de l’école, toujours friands d’innovations, viennent de ressortir la vieille notion de prédicat en la rendant obligatoire à partir du CM1.

Le changement permanent, en lui-même, est un obstacle à la transmission du savoir. Avec cette nouvelle marotte, les pédagogistes créent à nouveau une rupture et c’est aussi cela qui génère les protestations de parents nourris au COD, qui ne sauront plus aider leurs enfants. Le prédicat est, dans la phrase, ce qu’on dit du sujet, tout ce qui n’est pas le sujet. « Les soi-disant scientifiques de l’éducation ». Sujet, prédicat  : « détruisent l’école. » On relèvera dans ce prédicat, notion floue et fourre-tout, un verbe  : « détruisent », un COD  : « l’école ». Ouf  ! Ça a l’air simple, ici  ! Je peux rajouter un complément circonstanciel de moyen, « avec des théories fumeuses », et enfin un CC de temps, « depuis trop longtemps ». Ces deux compléments circonstanciels, si on les évoque encore, seront désormais « compléments de phrase ». Allez comprendre… Mais il n’y a pas deux formateurs ni deux inspecteurs exactement d’accord là-dessus. En tout cas, coup de balais sur les compléments d’objet  ! En réalité, l’analyse grossière S/P ne peut marcher qu’avec une phrase canonique, ultra-simple ou ultra-simplifiée. Le prédicat devient une « grande boîte noire » qui interdit l’analyse fine. Mais sans le COD, comment faire l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir  ? Comment tourner une phrase au passif en transformant ce COD en sujet  ? Comment aborder plus tard les langues à déclinaisons  ? Comme le dit le linguiste Alain Bentolila, « couper la phrase en deux blocs, c’est ne pas permettre aux enfants, véritablement, de comprendre comment ça marche  : Qui  ? Fait quoi  ? Où  ? Quand  ? Comment  ? Avec qui  ? ». L’école élémentaire, bien nommée, ne fera plus son travail qui est de donner à tous des éléments. On est à nouveau face à une offre éducative moindre, un renoncement, et ce sont les enfants des milieux défavorisés qui en feront les frais. Le prédicat est à la fois une complication et un appauvrissement. Quand Michel Lussault ose tweeter « le prédicat va apprendre aux élèves à rédiger », on se dit qu’il se moque du monde. Son prédicat guérit-il aussi des écrouelles, permet-il les retours d’affection  ? On est dans la pensée magique. On ne voit pas en quoi repousser l’analyse de la phrase en cinquième et sans doute même à terme se passer tout à fait de la grammaire permettrait de mieux maîtriser l’écrit… L’« insécurité linguistique » et l’illettrisme ont de beaux jours devant eux.

Mais Danièle Manesse, professeure de linguistique, selon qui les derniers programmes sont « formidables », lâche le morceau dans le Figaro  : « La règle de l’accord du participe passé est de moins en moins respectée par les gens  : les hommes politiques, les journalistes de radio, de télé et beaucoup de Français dans tous les milieux sociaux. Dans cinquante ans, elle tombera en désuétude. » « Sire, vous méprisez la grammaire, un jour vous mépriserez la raison  ! » disait Bossuet au Grand Dauphin.


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