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De retour de Tunisie
Par Marie-Christine Vergiat, députée au parlement européen

Ayant répondu au message d’un ami qui avait lu le communiqué que j’ai publié à mon retour de Tunisie, je me dis qu’au delà de ce communiqué, je pourrais vous faire partager quelques impressions plus personnelles. C’est une réaction encore à vif qui méritait d’être plus affinée et travaillée mais le temps me manque et je vous prie de bien vouloir m’en excuser. J’aurais peut-être l’occasion d’y revenir quand nous aurons plus d’éléments. Tout d’abord, le moins que l’on puisse dire, c’est que les infos que l’on peut récolter ici ou là sur les élections tunisiennes sont assez peu nombreuses et manquent souvent d’objectivité, voire d’analyse par rapport à la réalité tunisienne.

Une des premières choses qui m’a frappée sur place, c’est le nombre de jeunes qui sont venus nous dire qu’on leur avait volé leur Révolution et ils étaient souvent amers par rapport au processus électoral. Sous réserve d’inventaire, il semble que proportionnellement à leur nombre, ce sont eux qui ont le moins voté et cela peut sans doute expliquer en partie le résultat d’Ennahdha. Il convient donc de relativiser leur résultat au travers de ce prisme là.

Il est en effet difficile pour le moment apparemment de savoir combien de Tunisien(ne)s ont réellement voté car le chiffre qui circule de 90 % est donné à partir du nombre de ceux (et de celles) qui se sont inscrit(e)s sur les listes électorales, soit plus ou moins 50% des électeurs potentiels. On parle de 70 % par rapport au nombre réel d’électeurs mais il n’existe aucune liste fiable de ce nombre réel. Si c’est vrai, ce n’est pas si mal pour une première expérience de démocratie.

Une autre chose qui m’a frappée sur place, c’est que dans les bureaux de vote dits spéciaux où venaient voter ceux et celles qui n’avaient pas fait la démarche de s’inscrire sur les listes électorales, il y avait surtout des femmes ce qui est normal car elles s’étaient moins inscrites sur les listes que les hommes. Par ailleurs, proportionnellement à leur pourcentage dans la population, il n’y avait pas tant de jeunes que cela. De surcroît, ce sont eux qui rencontraient le plus de problèmes pour trouver leur bureau de vote qu’ils aient ou non procédé à leur inscription préalable sur les listes électorales. Par exemple, beaucoup d’étudiants s’étaient inscrits sur les listes à Tunis où ils étudient et voulaient voter à leur lieu de domicile (chez leurs parents) où ils étaient venus passer le week-end.

Beaucoup de Tunisiens ne se sont pas retrouvés dans le discours dit moderniste des progressistes qui, de surcroît, se sont totalement divisés et là, je ne peux m’empêcher de penser que ces divisions étaient surtout dues au fait que les uns et les autres voulaient se compter pour savoir qui serait en tête, autrement dit qui pourrait prétendre aux postes de Président et de Premier ministre. Avec les résultats que l’on sait...

L’histoire arabo-musulmane de la Tunisie est sans doute un concept que l’on peut discuter mais je crois qu’on brandissant la laïcité contre Ennahdha, les progressistes ou ceux qui se revendiquaient de cette appellation ont braqué nombre de Tunisiens. J’avais été frappé cet été par le nombre de Tunisiens qui respectaient le Ramadan. Après 50 ans de laïcité, ce pays reste marqué par la religion et je ne crois pas que l’on puisse dire que c’est uniquement parce que les barbus veulent imposer la pratique religieuse. Je n’ai à aucun moment ressenti un sentiment de peur et je n’ai vu que très peu de niqab (en réalité un seul) y compris au sud et je peux vous assurer que je ne suis pas resté cloîtrée dans mon hôtel. Autre chose que j’ai aussi noté cette fois-ci à Tunis, c’est qu’il existe des quartiers entiers où les hôtels et les restaurants n’ont pas le droit de vendre de l’alccol et ceci n’est pas un phénomène récent mais date de l’époque Ben Ali. C’est à partir d’une expérience concrète que j’ai découvert cela en plein du quartier des ambassades.

Je crois qu’Ennahdha a surfé sur ce sentiment que l’on peut qualifier d’appartenance ou d’histoire nationale dans un pays très marqué par le nationalisme arabe (comme en témoigne le nombre de listes s’y référant). Et en faisant une telle campagne, le camp progressiste a mis Ennahdha au coeur de la campagne oubliant de parler de leurs propositions alors qu’Ennahdha a fait une campagne proche des préoccupations des gens et une campagne de terrain alors que les progressistes ont surtout organisé des meetings de façon classique.

Autrement plus grave, il y a une vraie cassure en Tunisie entre le Nord (et tout particulièrement la côte et la région de Tunis) et le Sud mais cela touche aussi l’intérieur des villes, les quartiers riches et les quartiers populaires ce qui devrait nous faire réfléchir car ce n’est pas sans rappeler ce qui se passe sur notre territoire mais là on ne fait pas de parallèle.

Un autre élément m’a frappée, les Tunisiens ne rejettent pas les Européens. Les observateurs y compris ceux de l’Union européenne ont été partout accueillis à bras ouverts et les Tunsiens étaient heureux de partager avec nous ce grand moment de joie et de liberté (et là ce n’est pas à Tunis que je l’ai constaté puisque j’ai fait le choix d’aller dans le sud dans une région particulièrement pauvre à Gafsa mais aussi à Redeyef où a eu lieu la grande révolte de début 2008 qui, pour moi, est la 1ere marche de la Révolution tunisienne). Les Tunisiens étaient tous très fiers d’aller voter librement pour la 1ère fois de leur histoire. C’est pour cela que l’on ne peut pas contester les résultats des votes et je ne crois pas que l’on puisse dire qu’il y a eu des fraudes massives. J’ai au contraire été frappée par le sérieux des représentants des listes dans les bureaux de vote et tout particulièrement de ceux d’Ennahdha qui étaient les seuls à être présents dans tous les bureaux de vote. Je crois, mais c’est juste une impression personnelle, que loin d’avoir organisé la fraude, ils avaient plutôt peur que celle ci soit organisée contre eux. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas utilisé des moyens de pression qui peuvent être contestables et notamment les mosquées mais il serait sain que certains se rappellent ce qui se passait dans nos églises il n’y a pas si longtemps et ce qui s’y passe encore dans un certain nombre de pays européens. Je ne supporte pas le deux poids deux mesures vis à vis des religions quand il s’agit du catholicisme et de la religion musulmane. C’est de l’ethnocentrisme que l’on trouve y compris chez un certain nombre de laïcs qui veulent à tout prix plaquer le soit disant modèle français sans tenir compte de l’histoire de la Tunisie. Ce regard ethno-centriste que l’on cherche à plaquer sur la Tunisie de ce côté ci de la Méditerranée est pour moi un reste de regard colonial qui n’est pas tout à fait mort dans les têtes et les façons de penser de nombre d’Européens et c’est tout particulièrement vrai pour les Français.

Enfin, je refuse de diaboliser Ennahdha car cela ne peut que continuer à les faire progresser. Ils ont surfé sur cela y compris parce qu’ils ont clairement été persécutés par le régime Ben Ali et que, dans le clan dit moderniste, les choses de ce point de vue étaient moins claires et que nombre des hommes et des femmes présent(e)s sur leur liste font partie de ce que nombre de jeunes appellent l’élite tunisienne dont une grande partie s’est souvent accommodée du système antérieur. Il ne faut pas faire de généralités en ce domaine mais il suffit de regarder de près les listes des différents partis pour s’en convaincre. Je pense qu’il faut plutôt essayer de comprendre pourquoi tant de Tunisiens et de Tunisiennes ont voté pour Ennahdha dont les dirigeants sont tout sauf des imbéciles. Ils ont vécu en Europe pour nombre d’entre eux et nous connaissent bien. Comme il n’y a pas ou presque pas de droite classique en Tunisie, ils occupent le créneau sans aucune difficulté. Sont-ils des manipulateurs, ont ils un double discours ? Il est trop tôt pour le dire. il faudra les juger sur les faits. Et ils savent très bien en tout cas utiliser les provocations des salafistes qui sont sans doute plus sûrement orchestrées par les anciens RCDistes. Tout ce qui s’est passé autour de la diffusion de Persépolis par une chaine qui est tout sauf blanche comme neige puisqu’elle a soutenu sans faille Ben Ali jusqu’au 14 janvier.

Cela ne veut bien évidemment pas dire qu’il ne faut pas être vigilants et ne pas comprendre les peurs réelles notamment d’une partie des femmes tunisiennes mais il faut les mettre dans le contexte et l’histoire tunisienne et notamment dans celles justement des femmes tunisiennes. Et surtout, il faut faire confiance aux Tunisiens et aux Tunisiennes si fier(e)s aussi de leur histoire que nous connaissons si mal en dehors de quelques clichés sur les Carthaginois.

Voilà ce que j’avais envie de vous faire partager. N’hésitez pas à me faire part de vos réactions. elles me sont toujours utiles et m’aident à réfléchir. Amitiés à toutes et à tous.

Le communiqué de Marie-Christine Vergiat sur les élections tunisiennes

Marie-Christine Vergiat est députée européenne Front de Gauche. Elle a participé à la mission d’observation de l’Union européenne lors des élections tunisiennes


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