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De la fiction comme un documentaire (ou l’inverse)
Entretien avec le délégué général de la Quinzaine des réalisateurs, Frédéric Boyer

De plus en plus, dans la programmation cinématographique sortent des films documentaires. Le genre connaît une montée en force, ne serait-ce que par sa présence – et ses récompenses – dans les grands festivals. De plus, nombre de fictions utilisent je dirais une « écriture documentariste ». La dernière sélection de la Quinzaine des réalisateurs, au festival de Cannes, était à cet égard emblématique non seulement par le nombre de documentaires mais aussi par ce traitement documentariste de fiction. Au demeurant, les réalisateurs de la SFR (Société Française des réalisateurs, organisatrice de la Quinzaine) remettaient le prix du Carrosse d’or à Agnès Varda. Ce prix est destiné à récompenser un cinéaste choisi pour les qualités novatrices de ses films, pour son audace et son intransigeance dans la mise en scène et la production. Rencontre avec Frédéric Boyer, le délégué général de la Quinzaine 2010.

Frédéric Boyer. Ce qui m’intéresse le plus en ce moment dans le cinéma c’est la porosité entre la fiction et le documentaire. Le documentaire est partout. Quand Maurice Pialat filme « A nos amours », est-ce qu’il filme un documentaire ou non, et même dans une superproduction, quand on filme un paysage, quelle est la part du documentaire ? Ainsi le film Le quattro volte qui est une fiction, mais de l’autre coté ce sont ces paysages de la Calabre… [1]Et Boxing Gim [2], qui est aussi un documentaire, c’est aussi de la mise en scène : Frédéric Wiseman a passé 6 mois pour faire le montage et tirer 1 heure et demie de film. C’est vraiment ce film qu’il faut montrer aux élèves d’écoles de cinéma qui veulent faire des films de fiction. Il y a tellement d’écoles dans le documentaire : le documentaire télévisuel, le documentaire d’archives comme le film sur les Stones Stones on exile [3], le documentaire fait d’une façon amateur comme Benda Bilili où les réalisateurs sont partis en 2004 à Kinshasa découvrir ces musiciens qui dormaient sur des cartons.

Cette porosité dont parle Frédéric Boyer, je la trouve illustrée à merveille par Cleveland contre Wall Street . La ville de Cleveland, dont des propriétaires de quartiers entiers avaient été expulsés suite à la crise des subprimes, avait voulu attaqué en justice Wall Street. Le procès n’ayant pu avoir lieu, le documentariste suisse Jean Stéphane Bron, qui justement voulait filmer le procès, en quelque sorte, le reconstituera avec le véritable juge de Cleveland, l’avocat des parties civiles, l’avocat de Wall Street, les jurés sont des citoyens de Cleveland, les parties civiles sont des victimes des subprimes : quand le cinéma nous venge de la réalité.

Illégal de Olivier Masset-Depasse est une fiction à l’« écriture documentariste » Tania et Ivan son fils de 14 ans sont russes et vivent clandestinement en Belgique depuis huit ans. Sans cesse sur le qui-vive, Tania redoute les contrôles de police jusqu’au jour où elle est arrêtée. La mère et le fils sont séparés. Tania est placée dans un centre de rétention. Elle fera tout pour retrouver son fils mais n’échappera pas pour autant aux menaces d’expulsion. Ce film est une force : il est à la fois un portrait d’une femme et un portrait d’une société. Ce n’est pas un documentaire, c’est une fiction sociale. Il sort en France le 6 octobre. A la Quinzaine, il a obtenu le prix de la SACD.

Frédéric Boyer. Pour moi, un des documentaires les plus saisissants dans la mise en scène de fiction c’est quand on trouve la vérité d’un personnage. Quand Rossellini filme sa femme, Ingrid Bergman dans Stromboli est-ce qu’il filme le personnage ? Non, on voit en dehors, on arrive à la nature des choses. C’était présent dans le cinéma qui commençait à filmer à l’extérieur à la fin des années 50. Est ce que Cassavetes ce n’est pas du « documentaire de famille », du home-movie ? Tout ce qui se passe en ce moment, l’interaction entre le documentaire et la fiction m’intéresse beaucoup. Ce qu’on apprenait avant lorsqu’on était jeune, le cinéma avec le champ, le contre –champ, le travelling… ça ne veut plus rien dire. Il y a une question de moyens et il y a aussi une question de regard sur le monde ? Peut-être qu’on ne le regarde pas avec un casting, un premier rôle, un rôle supplémentaire, les silhouettes, les figurants. Les tournages avec 50 personnes, c’est fini, surtout avec l’arrivée des petites caméras : nous avons un film de genre, un film d’horreur uruguayen, La casa muda [4] tourné en un seul plan, pour 5000 dollars.

Une question un peu abrupte : voir un film, c’est quoi pour vous ?

Frédéric Boyer. Je n’ai aucune stratégie, mais je déteste la pulsion, je déteste le coup de cœur, je déteste l’expression directe : il faut de la réflexion, mais ça ne veut pas dire de la stratégie. Je réagis comme spectateur : j’adore les films d’horreur, j’adore les mélos, mon genre préféré c’est le muet. Je n’ai pas d’ego, mais c’est ma sélection, ce sont mes goûts, j’ai envie de les faire partager. C’est comme si je prêtais un livre ou un disque à quelqu’un ou je fais goûter un vin – j’adore le vin- c’est un partage, ou ça marche ou ça ne marche pas. Nous avons 11 premiers films sur 22. Le problème est dans la circulation des copies : on voit de moins en moins des films d’auteur et il est important pour la quinzaine d’avoir des films « difficiles » mais aussi des films qui seront distribués dans le monde entier. Je pense à Illégal [voir plus haut], à Cleveland contre Wall Street [voir plus haut], qui seront distribués dans le monde entier… si c’est uniquement pour rester à la Quinzaine.

Comment voyez-vous votre travail à la Quinzaine ?

Frédéric Boyer. Mon travail de programmateur, c’est un travail de passeur : je n’ai pas fait d’études, je n’ai pas le bac, je n’ai pas fait d’école de cinéma, je suis un cinéphile. J’ai été un monomaniaque du cinéma, j’ai ouvert un vidéo- club, Vidéosphère, où je m’intéressais au cinéma muet, au cinéma expérimental, mais aussi au cinéma populaire suédois qui n’est pas Bergmann, au cinéma populaire grec qui n’est pas Angelopoulos. Ce qui m’intéresse dans mon travail de programmateur c’est de dénicher quelqu’un, dénicher aussi des pays : nous avons un film kirghiz Svet-Akan [5], le Kirghizistan n’est jamais représenté. Le réalisateur est kirghiz, les acteurs sont kirghiz, ça ce passe au Kirghizistan, c’est dans leur langue, mais c’est une production allemande et française. Ce film a mis 8 ans à se faire, il est programmé pour une séance et on ne sait pas ce qui va se passer après.

Cela fait bien –un certain nombre d’années- que je vais à la quinzaine et je crois qu’elle me donne espoir dans le cinéma. Mais également aussi la passion de Frédéric Boyer.

Entretien réalisé par Jacques Barbarin. Septembre 2010.

Notes :

[1] J’écrivais dans Le Patriote fin mai : « Un film d’une rare beauté : Le quattro volte (que l’ont peut traduire Les quatre cycles), un film de Michelangelo Frammartino. Double beauté : celle sensorielle des images (directeur de la photographie : Andréa Locatelli), qui s’accorde avec la beauté du sujet. Nous sommes dans un village médiéval perché dans les montagnes de la Calabre…Les quatre cycles, ce sont ceux qui composent la vie : l’humain, l’animal, le végétal, le minéral. Le film va passer insensiblement de l’un à l’autre dans une naturalité alternant vie, mort, naissance, transformation, renaissance.

[2] Présenté en séances spéciales à la Quinzaine

[3] Présenté en séances spéciales à la Quinzaine

[4] L’intrigue est basée sur une histoire vraie qui s’est passée à la fin des années 40 dans un petit village d’Uruguay. Filmée en un seul plan-séquence de 78 minutes, La Casa Muda se concentre sur le personnage de Laura, jeune fille sans défense qui essaie de quitter une maison où se cache un obscur secret.

[5] Svet-Ake, littéralement « le petit père lumière », est électricien. Dans son village perdu au milieu des montagnes, loin du pouvoir et de l’économie, il entretient les lignes, trafique parfois les compteurs pour venir en aide aux plus fragiles et, surtout, affronte l’adversité avec une foi, une énergie et une générosité inébranlables. Ce voleur de lumière est comme le trait d’union et la béquille de ces villageois oubliés par la civilisation moderne.


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