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De 1969 à 1973, la DST avait infiltré la Gauche Prolétarienne
Entretien avec Dominique Defendi

Que la manipulation des groupes gauchistes et du terrorisme en Europe dans les années 70 ait été une des dernières étapes de la guerre froide est une vérité première : l’interview ci-après d’un membre de la Direction à la Surveillance du territoire va dans le sens de mon livre "Ils on tué Pierre Overney" sans percevoir au demeurant les implications internationales de ces ténébreuses affaires. Morgan Sportes.

Pour la première fois, un ancien agent de la DST, Dominique Defendi, fait raconter dans un livre, L’Arme à gauche, comment le service français avait réussi à infiltrer l’une des principales organisations d’extrême gauche de l’après Mai 68, la Gauche prolétarienne.

C’est d’abord une étrange histoire entre un père et son fils. Lui, le père, Dominique Defendi, 63 ans, vit avec les souvenirs de son passage à la Direction de la surveillance du territoire (DST) de 1969 à 1972. Il avait alors 25 ans et était membre de l’antenne de manipulation de Dijon, chargée d’infiltrer la Gauche prolétarienne (GP), le mouvement maoïste de Benny Lévy. Son grand fait d’œuvre est d’avoir recruté un agent, un jeune ouvrier des usines Peugeot à Sochaux, qui, durant plusieurs années, côtoie les têtes pensantes de la GP, Benny Lévy, Alain Geismar, Olivier Rolin, etc.

Cette histoire-là, faite de manipulations et de zones d’ombre, Defendi père la raconte par bribes à sa famille et à certains amis proches. Jusqu’au jour où son fils, David, 34 ans, tombe sur Tigre en papier, le livre d’Olivier Rolin qui raconte l’aventure de la GP et parle accessoirement d’un ouvrier, un certain « Juju », « tueur de flics de l’est ». Quelques jours après, Defendi père confirme à Defendi fils qu’il s’agit bien de « son » agent infiltré : Denis Mercier, mort dans un accident de voiture en 1973, après avoir rendu de grands services à la DST, et presque cru en la révolution. La machine à souvenirs s’enclenche.

L’ancien de la DST, aujourd’hui consultant auprès d’entreprises, noircit cinq grands cahiers. Son fils, écrivain en herbe, se nourrit de cette matière, lit, se documente et rencontre d’anciens contacts de son père. Le résultat est un étonnant livre, L’Arme à gauche (Editions Flammarion, 300 pages, 18 euros), signé de David Defendi. Le livre a provoqué la stupeur chez certains anciens maoïstes qui ont connu Denis Mercier. Tous les épisodes et les noms y sont réels, à l’exception du principal, Dominique Defendi, qui a préféré se baptiser « Goldoni ». En exclusivité pour Mediapart, il parle.

Pourquoi L’Arme à gauche se présente-t-elle sous la forme d’un récit ?

Cela fait environ vingt-cinq ans que je pense à écrire quelque chose. Une fois ou deux, avec des amis très proches, avec ma famille, j’avais raconté l’histoire de cette infiltration. J’avais vu les gens ouvrir des yeux comme des soucoupes. Ils avaient l’air de penser que cela n’était pas possible. Comme tous les anciens de la DST, j’ai signé un papier qui m’interdit de parler. Quand nous avons décidé d’écrire le livre, d’anciens collègues m’ont dit que j’étais fou. J’avais alors peur d’avoir des ennuis et j’ai préféré que mon fils utilise un pseudonyme. Puis, peu à peu, je me suis rendu compte qu’il ne se passerait sans doute rien si je parlais quarante ans après.

Comment êtes-vous entré à la DST ?

J’avais fait en 1967 l’Ecole d’officiers de réserve (EOR) de Saint-Cyr (promotion Turenne), puis l’Ecole nationale supérieure de police (ENSP). Je suis sorti bien noté. Quand, début 1969, je suis entré à la DST à Dijon, c’était pour faire du contre-espionnage, empêcher les activités des puissances étrangères sur le territoire national. A l’époque, il s’agissait essentiellement de débusquer les agents du KGB, et travailler pour la France me plaisait. Je me suis retrouvé à l’antenne de manipulation et, du fait de mon âge, on m’a demandé de suivre la Gauche prolétarienne. On m’a dit : tu vas t’occuper des usines Peugeot de Sochaux. Tu vas recruter quelqu’un.

Pourquoi les usines Peugeot à Sochaux intéressaient-elles la DST ?

La Gauche prolétarienne (GP) elle-même s’y intéressait beaucoup. Elle y envoyait des « établis », des militants étudiants qui travaillaient comme ouvriers. En juin 1968, des événements d’une violence inouïe s’étaient produits à Sochaux. L’usine était en grève. Les CRS et les gendarmes mobiles étaient intervenus. Les ouvriers ont résisté et se sont battus comme des chiffonniers. Il y a eu entre 8 à 11 morts selon les sources. Deux CRS auraient ainsi été tués et jetés dans cuves d’acide. S’agit-il d’une légende ? Deux CRS ont bien disparu. Leur corps n’a jamais été retrouvé. Il n’y a jamais eu d’enquête. Des copains qui bossaient à l’époque à la police judiciaire me l’ont dit. Il ne fallait surtout pas enquêter sur cette affaire. C’était la fin des événements de mai 68, et le gouvernement ne voulait pas ranimer la flamme avec des histoires de flics morts. Peugeot voulait la paix sociale et vendre. Il fallait calmer le jeu.

Cette affaire vous a permis de recruter un ouvrier de Peugeot, Denis Mercier, qui avait alors 22 ans. Comment l’avez-vous trouvé ?

C’était un boulot énorme. Je me suis dit qu’il ne fallait pas choisir un étudiant. La Gauche prolétarienne voulait du prolétariat et il fallait un type qui n’avait pas froid aux yeux. J’en ai rencontré des dizaines. Mais ils me paraissaient pâlots ou insipides. Nous avions des agents un peu partout dont un type au commissariat de police de Montbéliard. C’est lui qui m’a donné la fiche de police de Denis Mercier. C’était une tête brûlée. Il avait participé aux événements de juin 68 et avait été un temps arrêté, soupçonné d’être le meneur. Je l’ai approché sans annoncer la couleur, en disant que j’étais journaliste et que je faisais une enquête sur les usines Sochaux. Au début, j’ai vraiment cru qu’il allait me foutre dehors. Mais nous nous sommes rencontrés plusieurs fois, jusqu’au moment où il m’a vu avec un pétard. Je portais l’arme à gauche. Mais je posais tellement de questions qu’il avait déjà compris...

En recrutant Mercier, la DST voulait-elle éclaircir le mystère des deux CRS morts et disparus à Sochaux ?

Bien sûr, je lui ai demandé : « C’est toi qui a fait le coup, Mercier ? » Il souriait, il laissait entendre des choses. Mais au fond je me foutais de cette histoire, car je ne cherchais pas un enfant de chœur. Il pouvait y avoir quinze morts sur ce dossier, ce n’était pas mon problème. C’était le boulot de la PJ. Ma mission était de noyauter la Gauche prolétarienne et d’avancer le plus loin possible. Le but n’était pas tant de savoir ce qui s’y passait que de prendre les rênes du parti et d’aider Mercier à gravir les échelons. L’objectif était qu’il rencontre les dirigeants de la GP. Il a été accueilli à bras ouverts.

Pourquoi ?

Mercier était très malin. Il avait du charisme. C’était l’ouvrier qui avait réussi à recruter à Sochaux pour la GP. En plus, il traînait derrière lui une réputation de tueurs de flic. L’usine de Sochaux, pour les maoïstes, c’était l’idéal. Les trois quarts des gens qui y travaillaient étaient des ouvriers paysans. Ils venaient de 100 km à la ronde, de tous les patelins du coin. Mercier avait réussi à sensibiliser une vingtaine de jeunes gars. Que pensait alors Denis Mercier de la GP ? Au départ, il était très critique vis-à-vis des « établis ». Il disait que ces mecs avec leurs mains blanches feraient mieux de jouer du piano dans leurs salons bourgeois, plutôt que de bosser dans les usines. Je lui disais que cela nous intéressait et qu’il devait aller aux réunions. Peu à peu, il s’est pris au jeu.

Est-ce le seul agent infiltré de la DST dans la GP ?

Après 1981, des anciens de la GP ont accédé à certaines fonctions, Alain Geismar par exemple. Ils ont découvert que le mouvement avait été infiltré par des informateurs des Renseignements généraux (RG), dont un certain « b » qui bossait dans les mines du nord. Son nom n’a jamais été connu. Mais sur la DST, rien n’était jusqu’ici connu. Denis Mercier est à ma connaissance le seul agent infiltré à ce niveau-là. Qu’est-ce que la DST a découvert grâce à Denis Mercier ? Je le répète, le but était de diriger le mouvement, du moins de le manipuler. Mais il a d’abord fallu recueillir des informations. La crainte permanente de Raymond Marcellin, le ministre de l’Intérieur, c’était alors le terrorisme international. Il voulait en savoir plus sur les liens que la GP entretenait avec les Brigades rouges, avec la Bande à Baader, les Black Panthers ou les Tupamaros. Mais on s’est vite aperçu que ces liens n’existaient pas ou étaient faibles. La GP n’était pas aussi dangereuse que l’on pensait. Par contre, elle pouvait être manipulée dans certains circonstances : permettre par exemple de gagner des élections.

Dans L’Arme à gauche, votre fils narre une conversation téléphonique entre l’un de vos chefs à Dijon et Raymond Marcellin, le ministre. Ce dernier donne des ordres pour fomenter des troubles avant les municipales de mars 1971. Vous en avez été témoin ?

Oui, j’étais là quand Marcellin a appelé. Cela ne m’a pas plu. J’ai compris que je faisais de la politique. Mais à l’époque, j’obéissais aux ordres. Nous avons ainsi poussé Denis Mercier à préparer un attentat à Montbéliard contre un garage Peugeot, en octobre 1970. Mais manque de bol, des flics avaient eu l’information, et ils ont pu déjouer l’attentat au dernier moment. Il a fallu rattraper le coup. La difficulté était de faire sortir Mercier de prison. Le juge était interloqué quand on lui a dit qu’il fallait le libérer. Puis, il y a eu des échanges interministériels et cela s’est arrangé. Mercier qui sortait de prison a alors eu son heure de gloire. La GP l’a aidé à monter à Paris. Il a laissé tomber son travail aux usines Peugeot. Jusqu’aux élections de mars 1971, nous avons continué notre travail en organisant quelques violences. Le but était aussi que la GP s’en prenne à la CGT et au Parti communiste, plutôt qu’aux patrons. Un quart des Français votaient encore communiste. La haine entre la GP et la gauche communiste était très forte et il fallait l’attiser.

Denis Mercier a semble-t-il été très proche de Benny Lévy ?

Il avait l’oreille de Benny Lévy, car c’était l’ouvrier de service, le prolétaire. La GP était constituée de moines soldats. Le paradis, c’était la Chine. Dieu c’était Mao, et Jésus-Christ, Benny Lévy. C’était un prêcheur extraordinaire qui avait un pouvoir de conviction phénoménal. Mon gars me le racontait. On l’écoutait pendant une heure, on était paumé, et quand il avait fini de parler, tout le monde savait ce qu’il avait à faire. Mercier était subjugué. Mais il n’a pas réussi à infiltrer la branche armée, la Nouvelle Résistance populaire (NRP) d’Olivier Rolin. Rolin se méfiait de Mercier. Il avait fait le casting au sein de la NRP et n’avait pris que des étudiants, pas d’ouvriers. Comment Denis Mercier vivait-il cette duplicité ? Au départ, il s’acquittait de sa tâche sans états d’âme. C’était tout de même assez confortable. Il était payé par la DST et nous l’avions fait réembaucher aux usines Peugeot avec sa femme, alors qu’après les événements violents de juin 1968, il avait été viré. Sa mission est devenue plus difficile à vivre quand il a commencé à croire que ces révolutionnaires avaient raison. Il ne faut pas oublier que ces gens qui nous paraissaient violents étaient aussi des sortes de Robins des Bois. Ils allaient dévaliser l’épicerie Fauchon pour redistribuer les produits aux travailleurs immigrés. A l’époque les travailleurs immigrés étaient traités comme de véritables merdes. On les sous-payait. On les logeait dans des bidonvilles à Argenteuil. C’était abject. La GP dénonçait cela à longueur de temps. Humainement parlant, je me disais qu’elle avait raison. Les événements se sont accélérés après la mort de Pierre Overney, un maoïste tué en mars 1972 aux usines Renault de Boulogne-Billancourt... Oui, après la mort de Pierre Overney, on a craint que le mouvement dérape. Il était écartelé. D’un côté, Benny Lévy disait qu’il ne fallait pas basculer dans la violence. De l’autre, toute une partie de la GP voulait foncer. Pierre Nogrette, le chef du personnel de Billancourt, a alors été enlevé. Nous avons craint pour sa vie.

Mercier n’était alors pas au courant de cet enlèvement ?

Seul Benny Lévy était au courant. Nous avons fait pression via Mercier pour convaincre la GP de le relâcher. Ce qui a été le cas. La GP s’était trompé de cible. Dans le livre, une tentative d’assassinat contre Paul Touvier, responsable de la milice sous Vichy, est évoquée. De quoi s’agit-il ? A partir des informations de Mercier, nous avions appris que la GP envisageait de le descendre. Paul Touvier a eu très chaud. C’était une cible idéale et son assassinat n’aurait pas été impopulaire. Nous savions qu’une planque avait été montée autour de son domicile à Chambéry. L’information a été remontée et la DST a décidé de le protéger en l’exfiltrant.

Le dépôt de bilan Pourquoi la GP n’a-t-elle pas versé dans le terrorisme pur et dur ?

Les membres de la GP étaient des résistants, plus que des révolutionnaires. Ils digéraient l’époque de la collaboration. En France, il n’y avait pas eu de fascisme ou de nazisme, comme en Italie ou en Allemagne. Dans ces pays, la cassure était beaucoup plus violente, il fallait briser ces restes. En France, c’était plus soft et il suffisait d’une violence plus symbolique. Ainsi à mesure que l’antisémitisme montait parmi certains mouvements révolutionnaires, après les attentats antijuifs de Lod et de Munich, la GP a en quelque sorte déposé le bilan. Le mouvement a été dissous le 1er novembre 1973.

La mort tragique de Denis Mercier dans un accident de voiture en 1973 ne vous a-t-elle pas semblé étrange ?

Je crois qu’il s’agit d’un suicide. Denis Mercier était sur le point de tout perdre : la GP, la DST. Sa femme l’avait quitté. Juste avant de partir, j’avais alors écrit une note dans laquelle je signalais qu’il risquait de devenir incontrôlable, de se mettre à assassiner les gens. Cette ambiance de manipulation et de violence me pesait. Ce n’était pas mon objectif premier. J’ai demandé une mise en disponibilité et j’ai quitté la DST.

Pourquoi donner un tel écho au récit de Dominique Defendi ? Parce que cet ancien agent révèle pour la première fois que la DST s’intéressait de près au "noyautage" d’un des principaux groupes d’extrême gauche à l’époque et n’hésita pas à organiser quelques grossières provocations. Joint mardi 1er avril par Mediapart, le ministère de l’Intérieur nous a expliqué qu’il "ne souhaite pas pour l’instant" communiquer sur cette affaire. Quarante après mai 68, il serait pourtant fort intéressant que la DST s’explique sur son rôle exact durant cette période.

Entretien réalisé par François Bonnet et mis en ligne 1er avril 2008 sur Mediapart. Disponible sur le site de Morgan Sportes.

Voir également sur le site sur ce sujet l’article sur le livre de Morgan Sportès : Ils ont tué Pierre Overney


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