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Dans la caverne d’Alain Badiou
Extrait d’un article d’Evelyne Pieiller paru dans Le Monde diplomatique

De Philosophie Magazine en « cafés philo », il y a déjà quelque temps que la philosophie sort de sa tour d’ivoire pour redonner sens à l’entreprise de vivre. D’abord requise dans le domaine rarement compromettant de la morale, elle l’est aujourd’hui aussi dans le champ politique. Signe des temps, des brèches cherchent à s’ouvrir dans l’impuissance mélancolique suscitée par le fameux duo loi du marché — fin des idéologies.

Rien d’étonnant donc au retour de la question de l’engagement, que corrobore le regain de curiosité pour Jean-Paul Sartre ou Albert Camus. En revanche, au-delà de la séduction exercée par la vigueur pamphlétaire du bref De quoi Sarkozy est-il le nom ? [1], le retentissement des œuvres récentes d’Alain Badiou était peu prévisible : non parce que s’y exprime une critique du capitalisme — ce n’est plus une anomalie en nos temps perturbés —, mais parce que celle-ci est reliée à un éloge du communisme, « ce vieux mot magnifique », selon ses termes, que l’histoire semblait avoir rendu synonyme d’échec et de despotisme. Le rayonnement actuel de Badiou indiquerait donc que les invocations à la moralisation du système ne suffisent plus, mais que le combat contre la résignation se cherche des rêves et des armes. Reste à examiner ce qui fonde cette alternative radicale dont il est aujourd’hui, de pair avec son grand interlocuteur Slavoj Žižek, l’énonciateur reconnu.

Badiou n’entend pas définir un programme, mais user de la philosophie comme d’une « puissance de déstabilisation des opinions dominantes », et en imposer la « pertinence révolutionnaire » [2] en démontrant tout d’abord le « lien interne entre le capitalisme déployé et la démocratie représentative » [3]. Parce que cette dernière admet « des adversaires, mais pas d’ennemi », personne ne peut « y être porteur d’une autre vision des choses, d’une autre règle du jeu que celle qui domine » [4] — c’est-à-dire le respect des libertés individuelles, dont celle d’entreprendre, d’être propriétaire, etc. S’inscrire dans le débat démocratique, c’est en accepter les limitations intrinsèques, qui interdisent de penser en dehors de ces valeurs. Or ces valeurs sont aussi celles du capitalisme. Il ne peut donc y avoir comme programme politique que « la définition gestionnaire du possible » [5], le possible enfermé dans les limites de la propriété privée… Partis et syndicats sont voués, en toute logique, à être des collaborateurs du capitalo-parlementarisme, et la gauche révèle ainsi sa « bassesse constitutive ». La liberté de pensée et de choix offerte par le libéralisme comme par le réformisme est illusoire, jusques et y compris dans son expression par le suffrage universel. L’individu étant soumis aux influences, aux égoïsmes, aux ignorances, la « récurrente stupidité du nombre », autrement dit la loi de la majorité, ne peut qu’être tyrannie de l’opinion.

Rien de révolutionnaire dans ce banal mépris des « élites », convaincues qu’elles seules sont douées d’intelligence. Sauf que Badiou le justifie au nom même d’un idéal révolutionnaire : celui de l’égalité véritable, qui implique que « les autres existent exactement comme moi ». Lui fait obstacle ce qu’il nomme « l’animalité » : l’attachement à soi, à son identité, ce mauvais fond spontanément porté à se préférer et qui s’épanouit dans la possession. Suffrage universel, suffrage des egos...

On retrouve là une constante de la pensée de droite, qui s’appuie sur cette même définition de la nature humaine comme avide et égocentrée pour « naturaliser » le capitalisme. Badiou, lui, sauve malgré tout cette pauvre « espèce animale qui tente de surmonter son animalité » [6], en lui accordant l’aptitude à la transcendance, c’est-à-dire la capacité de subordonner les nécessités égoïstes à des principes, vérités qui valent pour tous. C’est d’ailleurs là le fondement même de la démocratie, qui postule que tout homme est doté de raison, à charge pour la société, notamment par l’enseignement, de lui donner les moyens d’apprendre à en user, afin de s’émanciper de la confusion des pulsions et autres fauteurs d’opinion. Mais, pour Badiou, la sortie de la caverne de l’ego n’est ni progressive ni programmable. Elle a lieu dans le choc d’une rencontre avec ce qu’il nomme « l’événement ». Un acte, historique, artistique ou amoureux, soudain fait « apparaître une possibilité qui était invisible ou même impensable » [7], en déchirant le consensus de la valeur souveraine attribuée à ce qui singularise l’individu plutôt qu’à ce qu’il a d’universel. Ce dévoilement subit permet de s’arracher à « la finitude animale des identités », de saluer enfin l’égalité fondamentale des humains : d’entrer dans la transcendance.

Cette fulgurante ouverture de possibilités pose quelques questions : d’où vient que l’on se déprend soudain de l’erreur pour saluer la vérité ? Par quel hasard est-on « élu » ? L’activation de la transcendance ressemble étrangement à la « grâce », et l’effet transfigurant de la vérité n’est pas sans évoquer une conversion. On ne peut qu’approuver Žižek, grand connaisseur de l’œuvre de Badiou, quand il souligne que « la révélation religieuse constitue son paradigme inavoué » [8]. L’« hypothèse communiste » serait-elle donc l’autre nom de l’amour, cette « expérience personnelle de l’universalité possible » [9], auquel le philosophe platonicien, après avoir écrit sur saint Paul, a consacré un livre d’entretiens ?

On comprend mieux alors pourquoi ce n’est pas la classe ouvrière qui lui importe, mais le pauvre ultime, symbolisé par les ouvriers immigrés, et plus encore par les sans-papiers — qui « doivent être honorés, parce qu’au nom de nous tous ils organisent l’affirmation d’une pensée différente de la vie humaine » [10]. On comprend mieux aussi pourquoi le communisme devra, pour exister, se donner les moyens de « contrôler l’emprise de l’identité » toujours menaçante, sous peine de ne pouvoir maintenir une société réellement égalitaire. Mais qui saura juger que tel choix, tel propos, est porteur d’inégalité, sinon une aristocratie d’éclairés — les philosophes, détenteurs de la vérité ? « Sans Idée, la désorientation des masses populaires est inéluctable. » [11] Certes, le jour devrait advenir, « peut-être dans mille ou deux mille ans, où la société serait éduquée, au sens de Platon » [12] — c’est-à-dire que tous seraient philosophes. Mais, en attendant cet éden, il faudrait imposer le bien commun. Cela n’effraie pas celui qui a toujours considéré que « notre dette envers la Révolution culturelle reste immense » et approuve la question de Saint-Just : « Que veulent ceux qui ne veulent ni la Vertu ni la Terreur », sinon la démocratie inégalitaire ?...

L’« hypothèse » de Badiou fait donc, à long terme, quelque peu frémir. Dans l’immédiat, en revanche, ce « communisme » ne perturbe guère l’ordre en place. Les attaques contre un suffrage universel « populiste » ne peuvent que satisfaire les adeptes de la « gouvernance », qui sont rarement des révolutionnaires ; le rejet de toute action dans le cadre d’un parti ou d’un syndicat ne peut que réjouir les tenants du système. Mais, surtout, l’affirmation spiritualiste d’une révélation de la vérité absolue semble ne plus offrir qu’un communisme débarrassé du marxisme, si bien extrait de l’histoire qu’il en est paré du charme poétique des utopies inoffensives.


Article publié dans Le Monde diplomatique de janvier 2011 et sur le site http://www.monde-diplomatique.fr

Notes :

[1] Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Circonstances, 4, Lignes, Paris, 2007.

[2] Alain Badiou, Second Manifeste pour la philosophie, Fayard, coll. « Ouvertures », Paris, 2009.

[3] Alain Badiou et Alain Finkielkraut, L’Explication. Conversation avec Aude Lancelin, Lignes, 2010.

[4] France Culture, 27 février 2010.

[5] Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, op. cit.

[6] « L’hypothèse communiste — interview d’Alain Badiou par Pierre Gaultier », Le Grand Soir, 6 août 2009.

[7] Alain Badiou, L’Hypothèse communiste, Circonstances, 5, Lignes, 2009.

[8] Slavoj Žižek, Le Sujet qui fâche, Flammarion, Paris, 2007.

[9] Alain Badiou (avec Nicolas Truong), Eloge de l’amour, Flammarion, coll. « Café Voltaire », Paris, 2009.

[10] Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, op. cit.

[11] Alain Badiou, L’Hypothèse communiste, op. cit.

[12] Alain Badiou et Alain Finkielkraut, L’Explication, op. cit.


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