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Culture juvénile contre culture « patrimoniale » ? Ce que nous disent les pratiques musicales
Par Stéphane Bonnéry, enseignant-chercheur en Sciences de l’éducation

Les formes et pratiques culturelles nouvelles sont plus largement répandues : on entend souvent des discours enthousiasmés par l’apparente communion des jeunes autour de la culture dite « juvénile », ou alarmistes face à la désuétude de la culture qui a été « patrimonialisée » par les générations précédentes. Nous avons pris la question autrement dans le cadre d’une recherche sociologique récente et d’un colloque [1], en étudiant ce que s’approprient les adolescents. En nous centrant plus particulièrement sur les pratiques musicales (notamment les chansons), plusieurs aspects conduisent à réfléchir sur les conditions d’une démocratisation culturelle.

Les adolescents de différentes classes sociales tout à la fois peuvent écouter en commun certaines musiques, et écouter par ailleurs des musiques très différentes. Il faut donc regarder plus en détail.

Les enfants des familles populaires, en général, connaissent moins de musiques que ceux des familles plus « cultivées ». Contrairement aux discours méprisants, on transmet des choses dans les familles populaires : des musiques appréciées par les parents, de leur génération ou de leurs origines. Et dans les quartiers populaires, les adolescents s’approprient des pratiques musicales juvéniles (rap, R’n’B…).

Mais, parce qu’ils fréquentent moins de lieux de socialisation que les enfants de familles de cadres, ils découvrent moins de genres musicaux. Surtout, ceux qu’ils découvrent ont moins fait l’objet de discours savants qui distinguent des périodes artistiques, des courants opposés ou successifs… Bref, leur appréhension de la musique « pour le plaisir » ne s’accompagne pas d’une appropriation d’un rapport « cultivé » à la culture. Tandis que dans les familles plus instruites, le fait de faire découvrir des musiques « patrimonialisées » constitue aussi des instruments intellectuels pour appréhender les musiques actuelles. Par exemple, le fait de connaître Moustaki permet de saisir autrement la chanson le Métèque adaptée de façon personnelle par JoeyStarr, ou d’établir des comparaisons entre la révolte de certains rappeurs et des chansons « critiques » des décennies précédentes.

La culture « patrimonialisée » peut ainsi constituer un support, une grille de perception, pour les musiques actuelles. Or cette disposition à se saisir des unes pour percevoir les autres fait l’objet d’une socialisation inégale.

Bien sûr, dans le domaine des loisirs et de la vie privée, chacun fait ce qu’il veut. Mais c’est un enjeu de la démocratisation culturelle qui interroge l’action culturelle et scolaire, bien au-delà de l’exemple de la musique (en littérature, etc.) : à quelles conditions ces goûts et ces choix se font-ils en connaissance, ou par défaut de ce qui est simplement disponible dans l’environnement proche  ?

Les politiques qui valorisent les pratiques « juvéniles », « populaires » ou « urbaines » pour valoriser les jeunes des quartiers populaires conduisent souvent à renoncer à transmettre des œuvres patrimonialisées à ces jeunes. Or ils n’ont pas besoin de l’action culturelle et scolaire pour découvrir ce qu’ils connaissent déjà  : on les enferme dans leur monde. Par contre, pour qu’ils puissent diversifier leurs pratiques et pour qu’ils apprennent à percevoir autrement les pratiques qu’ils connaissent déjà, il semble nécessaire de leur faire connaître des œuvres et des pratiques dont ils ne soupçonnent même pas l’existence, ni le rapport cultivé à la culture qu’elles véhiculent.

Cela engage une réflexion sur le choix des œuvres à faire découvrir progressivement, ni trop étranges d’emblée (la « magie » de la découverte spontanée s’avère rarement effective) ni trop connues. Ces perspectives ouvrent d’autres voies que les actions médiatiques ponctuelles, elles engagent un travail au long cours, de socialisation progressive, donc des conditions et des moyens adéquats pour les institutions culturelles et scolaires, qui sont loin d’être réunies à l’heure actuelle.

Article publié dans L’Humanité des débats du 2 mars Par Stéphane Bonnéry est enseignant-chercheur en sciences de l’éducation à l’Université Paris-VIII.

Notes :

[1] Recherche conduite autour de l’action de Zebrock Chroma et financée par le programme Picri de la région Île-de-France, dont le colloque conclusif « Transmission et appropriation des pratiques musicales, socialisation en banlieue et ailleurs » s’est tenu à l’université Paris-VIII.


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