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Crise de la politique : relever le défi
Par Pierre Blotin

Une crise sans précédent n’en finit pas de secouer le monde. Elle amplifie sur tous les continents d’importants désordres économiques aux conséquences sociales désastreuses. Des centaines de millions d’êtres humains voient chaque jour s’aggraver des maux et des souffrances pour beaucoup au-delà des limites du supportable.

Elle exacerbe la concurrence de tous contre tous : individus, peuples, nations et territoires. Les situations conflictuelles et les risques d’explosions s’accumulent et pèsent dangereusement sur la vie des nations, sur les relations inter-ethniques et internationales. Toujours plus nombreux des hommes, des femmes et des enfants sont, par millions, jetés au péril de leur vie sur les chemins déshumanisés de l’émigration.

Fragilisées, déstabilisées, des sociétés, des nations se délitent. Des territoires sont saccagés, économiquement, socialement, écologiquement.

Alors que les formidables progrès des connaissances et des savoir-faire humains sont potentiellement porteurs de moyens décuplés pour vivre mieux et construire un avenir heureux pour toutes et tous, c’est avec angoisse qu’une humanité malmenée, désemparée, s’interroge sur le devenir d’un monde qu’elle perçoit en dérive sur une planète en péril.

Peuples et « élites » politiques : de la défiance au rejet...

Partout, avec la colère grandit l’intuition et souvent la conviction que la crise qui fait si mal ne peut être imputée à la fatalité, ni à l’inter-action de forces économiques anonymes agissant selon des « lois » s’imposant inexorablement aux individus et aux sociétés ! Jamais le capitalisme, la domination prédatrice du capitalisme financier, les seigneurs ( cela peut aussi s’écrire avec un a ) de la finance mondiale accumulant d’indécentes fortunes quand tant de gens souffrent, n’ont été aussi clairement et massivement perçus comme premiers responsables des maux qui accablent l’humanité. Cependant, après les expériences vécues au 20°siècle, les peuples se sont persuadés qu’aucune alternative crédible ne pouvait leur être proposée. Leur révolte se tourne donc contre les gouvernants, les dirigeants et partis politiques, contre la politique incapable de protéger les êtres humains et de trouver une issue positive à la crise.

Les principaux dirigeants politiques de la planète ont mobilisé des moyens d’une puissance inédite pour faire partager leur explication des causes de l’entrée dans une nouvelle phase de la crise - plus aiguë, plus brutale - après l’éclatement en 2008 de la bulle financière de l’immobilier aux Etats-Unis. Ils ont tenté de convaincre de leur capacité à la surmonter. Incriminant seulement des excès du capitalisme financier, et faisant grand bruit de mesures de régulation, voire de « moralisation », dont l’insuffisance ou le caractère fallacieux sont vite apparus, ils n’ont pas convaincu.

Face aux crises de toutes natures qui depuis des siècles rythment l’histoire de l’humanité, toujours des minorités plus ou moins importantes ont refusé de suivre les « élites politiques ». Mais toujours, malgré ces minorités , des dirigeants politiques ont pu s’imposer pour rassembler des peuples autour ou derrière eux. De gré ou de force... Pour de bonnes raisons ( libérer ou reconstruire un pays ). Souvent pour de mauvaises ( chercher dans des guerres contre d’autres peuples, fractions de peuples ou minorités désignées comme bouc émissaire, d’illusoires sorties de crise... ) … Pour réussir, ils ont pu appuyer plus ou moins durablement la mise en œuvre de leurs projets sur des mobilisations populaires massives, voire majoritaires. Au lieu de cela, en ce début de 21° siècle, ce ne sont plus des minorités mais, sur tous les continents, dans des pays aux régimes sociaux et politiques différents, gouvernés par des forces politiques de nature et d’orientation différentes, des centaines de millions d’hommes et de femmes, des peuples massivement ou majoritairement, qui refusent leur adhésion aux arguments et aux projets des dirigeants politiques – qu’il s’agisse de gouvernants et partis en place, même nouvellement élus, comme d’opposants promettant de faire mieux et autrement que leurs adversaires. Dans ces conditions, c’est de plus en plus souvent par défaut que les uns et les autres sont alternativement portés au pouvoir.

Le refus d’adhésion populaire aux arguments et aux projets des responsables politiques ne date pas de 2008. Depuis plusieurs décennies, s’exprimant de multiples façons – ici par la progression de l’abstentionnisme et des votes protestataires, là, à défaut de pouvoir se manifester librement dans les urnes, par la montée en puissance de mouvements populaires récusant les pouvoirs, les dirigeants et leurs comportements - partout la défiance à l’égard des « politiques » et de « la politique » n’a cessé de grandir. Depuis 2008, elle prend un tour nouveau : elle devient rejet . Un rejet des « élites » englobant, avec les gouvernants et responsables politiques au pouvoir ou dans l’opposition, les acteurs de leur accompagnement idéologique et médiatique.

Pour aussi réel et justifié que soit le ras-le-bol des promesses non tenues, de l’incompétence avérée d’une partie du personnel politique, et de la corruption gangrenant la politique quand elle se lie à l’affairisme, il ne peut expliquer à lui seul la profondeur d’un tel rejet frappant l’ensemble des élites politiques. Parmi ces « élites », des milliers d’élus et élues de tous bords ne sont ni malhonnêtes dans leurs engagements, ni incompétents, ni corrompus ( ceux qui le sont seraient-ils plus nombreux et influents qu’en d’autres temps ?..rien n’est moins sûr ! ). L’indispensable dénonciation des incompétences, malhonnêtetés, insincérités, corruptions, etc.. ne saurait dispenser de voir plus loin : Le rejet de la politique grandit et se radicalise en même temps que la crise frappe de plus en plus durement les individus et les sociétés sans que les gouvernants successifs se montrent capables de s’y opposer efficacement. On est donc fondé à chercher dans les causes de cette incapacité à protéger de la crise celles et ceux qui en ont le plus besoin l’origine et les raisons profondes de la décrédibilisation accélérée des responsables politiques au cours des dernières années, qui aboutit aujourd’hui à un rejet de la politique par des centaines de millions d’hommes et de femmes sur tous les continents.

Faute de perspective crédible, la souveraineté des peuples bradée aux maîtres de la finance...

La nouvelle phase de la crise ouverte après 2008 agit comme un révélateur. Elle révèle aux peuples l’écrasante responsabilité de la finance internationale dans les maux qui les frappent. Elle contraint dans le même mouvement les principaux dirigeants politiques de la planète à révéler eux-mêmes aux peuples que, quand bien même en auraient-ils ou en afficheraient-ils la volonté, ils n’ont, aujourd’hui, ni les moyens économiques ni les moyens politiques de s’opposer aux diktats des marchés capitalistes.

Ils ont en effet accepté, dans le dernier tiers du 20° siècle, de confier aux puissances d’argent le pilotage de la mondialisation. Ils leur ont en conséquence concédé – et ils ont organisé de concert avec elles – de véritables abandons de souveraineté leur octroyant des pouvoirs exorbitants. Le pouvoir souverain de décider des investissements à effectuer ou non dans les économies nationales en fonction des seuls critères de rentabilité financière. Le pouvoir souverain de décider du niveau et des modalités du financement des dépenses publiques. Ils ont ainsi accepté de subordonner le politique à l’économique ; de priver « la politique » de leviers décisifs pour le développement des sociétés et des nations. Ce faisant, ils ont eux-mêmes créé les conditions leur rendant impossible, face à la crise provoquée par la financiarisation mondialisée du capitalisme, une mobilisation majoritaire ou au moins massive des peuples autour d’eux.

Ce n’est pas leur souveraineté, mais la souveraineté des peuples dont ils étaient pour un temps dépositaires et garants, qu’ils ont bradé aux maîtres de la finance internationale. Cela s’appelle une forfaiture.

Pourquoi et comment en sont-ils arrivé là ? Incompétence ? Égarement ? Il ne serait pas sérieux de prétendre que celles et ceux qui ont été durant cette période les plus hauts dirigeants des Etats étaient tous ignares, incompétents et inconséquents ! En réalité, ils ne pouvaient ignorer qu’en confiant « les clés du camion » de la mondialisation aux maîtres de la finance internationale, ceux-ci le conduiraient tôt ou tard « dans le mur ». Au demeurant, dès les années 1980 il n’a pas manqué d’économistes de renom – dont certains furent « nobelisés » - pour les en avertir.

La thèse complotiste faisant de tous ces responsables politiques des suppôts et des stipendiés du grand capital n’est pas plus sérieuse.. Il y a certes, depuis que le capitalisme existe, des responsables politiques jusqu’au plus haut niveau, des « faiseurs d’opinion », empressés en toutes circonstances à servir sans états d’âme les intérêts et les projets des maîtres du capital. Il y a surtout des générations de responsables politiques professionnels, de spécialistes de la chose et de la parole publiques, formatés dans la soumission aux dogmes libéraux. Mais la dévotion aux intérêts du grand capital, comme la soumission pavlovienne aux dogmes du libéralisme, peuvent elles suffire à décider des gens formés à l’exercice d’un pouvoir politique à la conquête duquel ils doivent consacrer de longs et durs efforts, à abdiquer ce pouvoir au profit des maîtres de la finance internationale ? .

Sans doute faut-il, pour essayer de comprendre, regarder de plus près la nature des bouleversements intervenus dans le dernier tiers du 20° siècle.

Dès la fin des années 1960 et tout au long des années 1970, la probabilité de l’échec de l’URSS et du soviétisme grandissait. Mais en même temps que s’annonçait le « triomphe » du capitalisme, un formidable problème lui était posé. En constante augmentation, la masse des capitaux accumulés cherchant une rentabilisation financière maximum dans un temps minimum s’avérait trop importante au regard des possibilités de rentabilisation financière offertes par l’économie réelle. Ces possibilités se voyaient en outre réduites par le coût élevé de la mise en place et du constant renouvellement des nouvelles technologies, auquel s’ajoutait celui des avancées sociales consenties sous la pression des peuples et de la concurrence avec « le bloc communiste » après la Seconde Guerre Mondiale.

Faisant problème par leur coût, les nouvelles technologies – notamment celles bouleversant les conditions d’échange et de transport des informations - apportaient aussi ( du moins certains l’espéraient-ils ) la solution. Elles offraient la possibilité de faire circuler autour de la planète, en quelques fractions de seconde, informations et capitaux. Elles allaient donc permettre de déplacer chaque jour et plusieurs fois par jour des formidables « paquets » de capitaux pour réaliser des « opérations » d’un rapport financier dont on n’aurait osé rêver auparavant.

Il fallait pour cela que soient réorganisés les marchés capitalistes. Avec deux objectifs :

-  Premièrement, assurer aux capitaux la totale liberté de s’engager ou se désengager dans quelque affaire privée ou publique que ce soit, où que ce soit, sans autre considération que la rentabilisation financière maximum dans un minimum de temps. Avec, découlant de cette liberté, le droit exorbitant donné aux opérateurs des marchés de compter comme nulle et non avenue quelque considération que ce soit pour les dégâts économiques et sociaux provoqués par des mouvements financiers d’une brusquerie et d’une ampleur sans rapport avec les rythmes et les besoins réels des économies et des sociétés.

-  Deuxièmement, drainer vers les marchés financiers, pour que leurs opérateurs disposent de masses de manœuvre toujours plus compétitives, le plus possible de capitaux. D’abord ceux provenant des profits réalisés dans les entreprises – qu’une mise en cause systématique des avancées sociales de l’après-guerre pouvait permettre d’augmenter -. Au-delà, il s’agissait de faire feu de tout bois : orienter vers la finance les gigantesques « pactoles » de l’épargne populaire et des assurances, prélevant des sommes énormes sur les particuliers, les entreprises et les institutions publiques ; obtenir des institutions nationales et internationales le droit d’exploiter commercialement des biens communs de l’humanité si cette exploitation s’avérait d’un bon rendement financier... ; obtenir ou s’arroger le droit de spéculer sur tout : monnaies, dettes publiques, etc.. Organiser, via les « paradis fiscaux » une hémorragie permanente de capitaux détournés des caisses des Etats vers les marchés financiers. Et, au nom des dogmes libéraux de la liberté d’entreprendre et de la libre concurrence, obtenir que les marchés financiers deviennent des zones de droit privé dans lesquelles les règles du jeu sont fixées par les joueurs eux-mêmes sans que ceux qu’ils pillent – particuliers, entreprises et nations – puissent vraiment s’y opposer.

Une telle réorganisation permettant aux marchés financiers de prendre le contrôle de la mondialisation ne pouvait se faire sans la coopération des dirigeants politiques de la planète.

Certains – et pas des moindres - furent réticents. En France, Charles De Gaulle rappela, avec conviction mais sans illusion, que « la politique de la France ne se fait pas à la Corbeille »... François Mitterrand tenta, un certain temps, de préserver des appétits de « ceux qui gagnent de l’argent en dormant » la plénitude d’un pouvoir qu’il avait eu tant de mal à conquérir... Cependant, un précepte vieux comme la politique préconisant de s’efforcer de prendre la tête d’un mouvement qu’on ne peut empêcher... il accepta, puis revendiqua de placer la France en première ligne ( bien que derrière l’Allemagne ) d’une construction européenne soumise aux exigences des marchés financiers...

La même lucidité qui, en France et ailleurs, poussait des responsables politiques de haut niveau à redouter les conséquences d’une subordination du politique à l’économique, au profit des maîtres de la Finance internationale, conduisait à la nécessaire prise en considération d’une donnée historique marquante du dernier tiers du 20° siècle : le double échec du communisme soviétique et de la social-démocratie. Après ce double échec, personne, nulle part, parmi les « élites politiques » de la planète, n’était en mesure de proposer une alternative crédible susceptible de rassembler les peuples .

Trois échecs historiques... mais du nouveau qui naît dans les luttes des peuples...

Dans le même temps, dès les années 1980, l’euphorie provoquée par les profits spéculatifs fabuleux désormais permis par la soumission de la vie internationale aux exigences des marchés capitalistes s’accompagnait d’une inquiétude croissante devant les conséquences du nouveau cours pris par la mondialisation. Ces inquiétudes n’ont cessé de grandir durant les décennies suivantes, au vu des difficultés des économies nationales déséquilibrées et des fléaux sociaux accompagnant la « financiarisation mondialisée » du capitalisme. Jusqu’à la crise de 2008 qui, les validant, a révélé un troisième échec historique : celui du libéralisme et de sa variante social-libérale.

C’est donc par trois échecs historiques que s’est achevé le 20° siècle :

-  Echec du soviétisme, qui avait usurpé tout à la fois le nom et l’espérance du communisme. Cet échec n’est pas seulement celui de l’URSS. C’est l’échec d’un système international rassemblant d’abord (après Octobre 1917) autour d’un, puis (après 1945) de plusieurs Etats, des partis « communistes et ouvriers » se réclamant partout dans le monde d’une même théorie (prétendument) scientifique de la révolution. Théorisé sous Staline en dévoyant la pensée de Karl Marx et en tordant celle de Lénine, le marxisme-léninisme leur conférait une double mission : conquérir le pouvoir au nom de la classe ouvrière et du peuple de leur pays pour « abolir » le capitalisme et construire « le socialisme » , à l’image du « socialisme réel » construit en URSS et dans les « pays socialistes » ; et déployer, avec les autres partis communistes une stratégie géopolitique fondée sur la défense du « socialisme existant » et le soutien aux peuples luttant pour construire à leur tour le socialisme. La faillite de l’URSS et l’implosion des pays socialistes qui faisaient bloc avec elle, le déclin et la marginalisation des partis communistes -dont certains ont aujourd’hui disparu, ont marqué la fin du 20°siècle tout autant que la Révolution d’Octobre en Russie en avait marqué le début....

-  Echec de la social-démocratie, elle aussi organisée au niveau international par l’association des partis socialistes, travaillistes et social-démocrates. Issue comme les partis communistes du « mouvement ouvrier et socialiste » né en Europe, au 19° siècle, des premiers affrontements entre le capitalisme, les classes ouvrières et les couches les plus populaires, la social-démocratie s’est élevée contre les thèses du « socialisme scientifique » dans lequel ses dirigeants – à l’image de Léon Blum en France - voyaient ( non sans quelques raisons...) des menaces d’autoritarisme, voire de dictature. Les partis de l’Internationale Socialiste ont affirmé pouvoir réguler, moraliser le capitalisme en accédant démocratiquement au pouvoir – y compris le cas échéant en collaboration avec des partis de droite - pour y mettre en œuvre des réformes sociales et démocratiques progressives. Ceux qui ont accédé au pouvoir dans leur pays ont certes réalisé des réformes sociales et démocratiques parfois importantes. Mais le capitalisme n’en a pas pour autant été moralisé ni même régulé durablement. Les forces de droite ont pu s’appuyer sur les désillusions populaires pour reprendre la main et mettre en cause des acquis de leurs politiques. Et dans les dernières décennies du 20° siècle, ils se sont à des degrés divers les uns et les autres engagés dans la voie du social-libéralisme, participant ainsi à la capitulation des élites politiques devant les exigences des maîtres de la finance prenant le contrôle de la mondialisation.

-  Echec du néo-libéralisme et de sa variante social-libérale confiant à « la main invisible du marché » le soin d’assurer un développement harmonieux des économies et des nations pour le plus grand bien des individus et des peuples … avec les résultats que l’on sait. Résultats qui s’inscrivent en faux contre les dogmes libéraux que des « experts » impavides n’en continuent pas moins à présenter quotidiennement comme des lois qui ne sauraient être transgressées ... en s’étonnant d’être de plus en plus l’objet du même rejet que les politiques !..

En panne de grands projets susceptibles de mobiliser les peuples, la politique tend à se réduire à d’indécents jeux politiciens sur-médiatisés. Mais la vacuité de la vie politique « officielle » ne signifie nullement le vide politique. On assiste sur tous les continents et sous tous les régimes à un bouillonnement de mobilisations populaires de natures et d’intensités diverses.

Ce bouillonnement est fait de mouvements souvent spectaculaires dans des pays aussi différents que la France ( notamment – rappelons-le puisque de tous bords on s’est empressé de l’oublier, tant était forte la volonté d’en gommer la signification - en 2008-2009, avec tous les syndicats unis sur une plate-forme commune majoritairement soutenue par la population), les Etats-Unis, le Québec, l’Europe du Sud, le Maghreb, l’Amérique Latine, etc.. Mais aussi – sans doute la médiatisation des « grandes » mobilisations empêche-t-elle d’en mesurer à sa juste valeur la portée – d’un foisonnement de « petits » mouvements ayant pour point de départ non pas la volonté d’appliquer des recettes tirées de ou inspirées par de grands projets élaborés d’en haut par des élites « éclairées », mais la recherche dans la vie réelle de solutions aux problèmes que la politique traditionnelle ne parvient plus à maîtriser, et encore moins à résoudre. Grands ou petits, tous ces mouvements sont porteurs d’idées nouvelles ; de formes nouvelles de mobilisation et de lutte. Des conceptions et des pratiques politiques nouvelles s’y font jour .

Les acteurs de ces mouvements ne font pas que s’indigner ou résister en attendant des jours meilleurs où des responsables politiques « compétents et honnêtes » feront enfin LA politique permettant de vivre mieux. Ils ne se posent pas non plus en concurrents de partis politiques dont ils souhaiteraient la disparition pour prendre le relais. Ils sont au contraire en recherche de nouveaux rapports entre politique et mouvement populaire, entre citoyens et responsables politiques, entre citoyens et pouvoirs politiques, entre engagement individuel et action collective dans des associations, syndicats, partis politiques répondant à leurs attentes. Ils veulent conquérir les moyens de contribuer pleinement à élaborer les solutions et à les mettre en œuvre. Et ils veulent que des formations politiques conçues avec la volonté de les y aider leur proposent des moyens politiques permettant de réaliser les projets élaborés dans leurs luttes, et, ce faisant, inventent , en partenariat avec eux, de nouvelles pratiques, de nouveaux comportements politiques.

S’efforçant d’élaborer des solutions nouvelles aux problèmes concrets autour desquels ils se mobilisent, ces mouvements véhiculent des contenus politiques nouveaux qui valent d’être regardés avec attention.

En premier lieu, ils témoignent d’une évolution dont on peut relever la trace dans la succession des grands mouvements sociaux qui ont rythmé la vie de la France depuis 1968. On se souvient de l’émergence significative, en mai 1968, de nouvelles revendications, dites qualitatives parce que, aux revendications « quantitatives » portant sur le niveau des salaires, le temps de travail, etc.. elles ajoutaient des exigences fortes de reconnaissance et de considération pour l’apport des salariés à la modernisation du travail, des entreprises et de la société, en liaison avec le développement de nouvelles technologies. Les mouvements marquants des décennies suivantes ont poursuivi dans cette voie en liant la bonne « gouvernance » des entreprises et la qualité des biens et services produits à la conquête de droits nouveaux pour les salariés : essentiellement des droits de regard, puis d’intervention dans l’organisation du travail et les stratégies générales des entreprises . Puis, tirant les leçons du « séisme » de 2008 et de ce qu’il a révélé sur les responsabilités du capitalisme financier et des politiques libérales dans les catastrophes économiques et sociales dont les peuples sont appelés à payer l’addition, les mobilisations sociales d’ampleur des dernières années – en France, mais aussi dans d’autres pays – ont fortement affirmé la volonté de conquérir non plus des droits mais des pouvoirs nouveaux permettant de faire entendre et respecter la voix des salariés et des citoyens dans les choix concernant les investissements et les stratégies économiques et financières des entreprises et des Etats – voire, comme le montrent les plates-formes d’action des syndicats européens, des unions inter-étatiques.

Cette revendication de pouvoirs nouveaux pour les salariés, les citoyens, les représentants et les organisations qu’ils se donnent et dont ils veulent maîtriser démocratiquement de bout en bout l’orientation et l’action, porte en elle-même l’exigence d’une conception nouvelle – plus citoyenne - de l’Etat et de ses interventions dans l’économie et dans la vie quotidienne des gens. Ni « zéro Etat », ni « tout Etat ». Pas davantage Etat soi-disant « arbitre », qui finit toujours par siffler en faveur des plus puissants et des plus riches ...Mais un Etat qui cesse de s’en remettre au bon vouloir et aux exigences des marchés financiers pour financer les dépenses publiques que les peuples -notamment en Europe – se refusent de plus en plus à voir traitées comme une variable d’ajustement permettant de préserver la rentabilité des spéculations sur les dettes publiques. Un Etat qui s’engage comme soutien contre les prédateurs de la finance. Y compris dans les entreprises quand c’est nécessaire (comment ne pas voir la force avec laquelle s’exprime cette exigence dans les luttes actuelles des salariés et des populations ?). Un engagement allant jusqu’à la participation au financement et à l’orientation stratégique des entreprises, en partenariat avec les représentants du capital privé, les salariés, les usagers, les élus de la population – temporairement pour en assurer la survie ou en relancer le développement, ou durablement lorsqu’il s’agit de services publics, de gestion de biens communs des peuples et des territoires, ou d’activités vitales pour la nation qui ne peuvent être laissées à la merci des exigences de profit privé.

Toujours en lien avec des luttes concrètes pour trouver des solutions à des problèmes concrets d’aujourd’hui, ces mouvements expriment de plus en plus souvent l’aspiration à voir se développer le secteur de l’économie coopérative et solidaire. Non pas comme modèle destiné à devenir dominant, voire exclusif, mais comme partenaire nécessaire d’une mixité privé / public / coopératif dont on voit se dessiner déjà des expérimentations dans la recherche par les salariés, les élus locaux et régionaux, et quelquefois des dirigeants de PME et de banques locales , de solutions aux problèmes rencontrés par des entreprise en danger dont le maintien en activité et le développement sont vitaux pour les populations et les territoires concernés. Personne ne peut imaginer cette nouvelle mixité autrement que conflictuelle , dans une constante confrontation entre les intérêts capitalistes, ceux d’entreprises sorties d’un système les réduisant au rôle de « pompe à profits » pour alimenter les marchés financiers, ceux des salariés prenant collectivement en mains la gestion et la stratégie de leur collectif de travail, et ceux des populations attachées au maintien et au développement de leur activité. Avec des pouvoirs publics non plus spectateurs ou arbitres, mais partenaires engagés.

Enfin, ces mouvements - qui occupent en réalité le vrai terrain de la politique au sens noble du terme, tandis que la politique « officielle » se résume de plus en plus aux jeux politiciens provoquant la colère et le rejet des peuples – développent des pratiques politiques nouvelles , notamment dans l’utilisation de réseaux multiples pour l’échange d’informations et de connaissances, et l’organisation des mobilisations populaires. Ces pratiques appellent la naissance et le développement de rapports nouveaux entre les individus, entre les individus et les collectifs qu’ils constituent, entres les individus, les collectifs et les institutions – associations, syndicats et partis politiques compris.

Crise de la politique : un enjeu de civilisation

Tandis que la politique à l’ancienne étale son impuissance, de nouvelles conceptions et de nouvelles pratiques politiques naissent et se développent en tâtonnant dans la recherche de solutions aux problèmes concrets. « L’ancien » a perdu sa force propulsive tandis que « le nouveau » ne parvient pas encore à s’imposer. C’est d’une CRISE qu’il s’agit : LA CRISE DE LA POLITIQUE, dont les crises des partis politiques, des institutions, de la représentation, des idéologies, etc.. sont des conséquences et des manifestations particulières. C’est à cause de cette crise de la politique que la crise provoquée par la financiarisation mondialisée du capitalisme ces dernières décennies n’en finit pas de rebondir : les élites politiques ne sont pas en mesure de retrouver les peuples dont elles se sont tant écarté, et de construire avec eux l’autre avenir auquel ils aspirent et dont se dessinent déjà quelques traits dans les aspirations et les exigences que portent les mobilisations populaires de ce début de 21° siècle.

Les conséquences à tirer de ce constat ne sont pas évidentes.

Faut-il considérer qu’après les trois échecs du soviétisme, de la social-démocratie, et du libéralisme, la crise de la politique résulte pour l’essentiel d’une panne de grands projets susceptibles de mobiliser les peuples ? Il s’agirait alors pour les élites politiques de proposer de nouveaux projets, ou bien de recycler les projets anciens en les adaptant au monde d’aujourd’hui, ou encore de convaincre que les échecs du 20° siècle sont dus avant tout à des erreurs et des fautes commises dans leur mise en œuvre... et peut-être de « mixer » les trois démarches... Dans toutes les familles politiques actuelles, des réflexions allant dans ces directions voient le jour, avec des succès divers.

Cependant, à considérer les raisons et les circonstances des trois échecs historiques du 20° siècle, comme au regard des caractéristiques de contenus et de formes des nouvelles mobilisations populaires un peu partout dans le monde, on voit bien que ce n’est pas si simple !

Les « grands projets » du passé ont pu pour un temps mobiliser plus ou moins largement les peuples. Ce fut le cas du communisme soviétique après 1917. Ce fut aussi le cas du projet social-démocrate, aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale. Le néo-libéralisme de la seconde moitié du 20° siècle a pu pendant quelques années séduire plusieurs millions d’hommes et de femmes ( notamment parmi les salariés liés à la mise en œuvre des nouvelles technologies ) en leur faisant croire qu’ils allaient être parmi les gagneurs dans l’impitoyable mise en concurrence de tous contre tous qui s’organisait – tandis que le social-libéralisme donnait bonne conscience en promettant une politique sociale atténuant les effets dévastateurs des « sacrifices » imposés aux perdants.

Mais l’une des principales causes de l’échec, puis de la faillite du soviétisme, a été l’incapacité du système à mobiliser les peuples pour la réalisation d’un projet à l’élaboration et à la promotion duquel ils n’avaient pas participé. Ayant pris le pouvoir au nom de ces peuples, les partis communistes l’ont ensuite exercé sans eux, souvent contre eux... Avec comme conséquence le refus d’adhésion à un projet ressenti comme imposé d’en haut , voire d’ailleurs, puis la révolte contre des contraintes si dramatiquement étrangères aux idéaux qu’il prétendait incarner.

Le projet social-démocrate, quant à lui, n’appelait pas d’autre mobilisation populaire que des mobilisations électorales pour porter puis maintenir au pouvoir les partis socialistes, travaillistes et social-démocrates. Il était même, à l’inverse, fondé sur l’affirmation de la capacité de ces partis à assurer « la paix sociale » par des réformes progressives imposées au capitalisme sans le remettre en cause fondamentalement. La social-démocratie au pouvoir se méfiait de mobilisations populaires pouvant compromettre cette paix sociale... Elle ne se priva d’ailleurs pas de réprimer brutalement celles qui eurent lieu malgré tout... Logiquement, face à la contre-offensive de la droite et des puissances d’argent pour remettre en cause les réformes sociales et démocratiques dans les pays qu’elle gouvernait elle ne put évidemment compter sur le soutien des peuples qu’elle n’avait pas voulu mobiliser de crainte qu’ils affirment des exigences mettant en cause la réalisation des compromis recherchés avec le capitalisme.

Quant aux libéraux - « ultra » ou « social » libéraux – c’est clairement non pas sur la mobilisation mais sur la démobilisation populaire qu’ils comptaient pour la réussite d’un projet fondé sur le « chacun pour soi, la main invisible du marché ...pour tous ». Opposant la compétition individuelle à l’action collective, la « compétence » des « managers » libéraux aux aspirations populaires à la justice sociale, ils ont pour une grande part réussi cette démobilisation...laissant, après 2008, des peuples désemparés et amers devant le constat que, mis à part les seigneurs de la finance, il n’y avait que des perdants dans la concurrence de tous contre tous, et que la compétence libérale conduisait à la faillite économique !

Quant aux mobilisations de nature et d’ampleur diverses qui naissent dans la recherche de réponses concrètes aux problèmes concrets rencontrés par les individus, les peuples et les sociétés, il suffit de les regarder et de les écouter pour constater qu’elles ne s’inspirent d’aucun grand projet pré-établi que porterait telle ou telle famille politique, ! Qu’elles n’aspirent d’aucune façon à contribuer à faire naître de tels projets. Au contraire, elles se méfient des « faiseurs de système » promettant des réponses globales...dont l’Histoire a montré qu’elles devenaient facilement totalitaires !

L’attente à l’égard de la politique ne disparaît pas pour autant ; elle tend ces dernières années à changer de nature. Qui croit encore aux programmes exhaustifs, aux promesses qui, selon une formule célèbre « n’engagent que ceux qui les écoutent » ?.. Mais, de plus en plus les mouvements populaires formulent eux-mêmes des objectifs – en termes de revendications quantitatives, mais aussi en termes de pouvoirs nouveaux pour les individus et les collectifs, dans l’économie et la société - correspondant à ce qui leur apparaît nécessaire et suffisant pour résoudre les problèmes qui les mobilisent. Ils attendent des forces politiques qui affirment être à leurs côtés non pas qu’elles leur disent si elles considèrent ces objectifs comme réalisables au regard de leurs projets et leurs programmes, mais que, parties prenantes aux mobilisations, elles participent à l’élaboration de ces objectifs en confrontant leurs valeurs et leurs orientations fondamentales aux attentes populaires, et qu’elles proposent les moyens pour les atteindre, et les calendriers pour y réussir. La colère devant l’absence de prise en compte de ces attentes nouvelles n’est-elle pas pour beaucoup dans l’actuel rejet de la politique et des « élites politiques » par les acteurs et les animateurs de ces mouvements ?.

La crise de la politique ne peut se résumer à la seule crise de confiance à l’égard des élites politiques. Elle met en question les conceptions de « la politique » sur lesquelles se sont construits et développés les institutions et les partis politiques depuis la fin du 18° siècle.

Depuis des siècles – sinon des millénaires – la conduite des affaires des sociétés était réputée procéder de la volonté d’un ou plusieurs Dieux s’imposant aux peuples par le truchement d’élites de droit divin. Dans le sillage des Lumières et des poussées révolutionnaires de la fin du 18° siècle, le principe fut posé qu’elle devait procéder de la volonté et des décisions des peuples eux-mêmes, exprimée par le choix de leurs représentants et gouvernants. Ce fut un formidable progrès de civilisation. Mais un progrès qui trouvait ses limites dans le fait que les peuples en question avaient été de tous temps maintenus dans l’ignorance et la servitude. C’est donc à des élites « éclairées » que revenait la charge de les représenter et de les guider. Il fallait pour cela que ces élites pensent et élaborent à leur place, en attendant le jour lointain où ils pourraient penser par eux-mêmes et prendre en mains leur destin. Et point n’est besoin d’une connaissance approfondie de la nature humaine pour comprendre que dès lors les élites en place ne seraient pas pressées de partager avec les peuples les savoirs au nom desquels elles étaient investies du pouvoir de les guider...

C’est sur ces conceptions d’élites éclairées légitimées par la confiance populaire pour réaliser les projets qu’elles élaborent que se sont construits tous les mouvements politiques modernes. Mais deux siècles se sont écoulés depuis les poussées révolutionnaires du 18° siècle. Certes, ni l’éducation ni l’information des citoyens ne sont à la hauteur des exigences démocratiques dans un monde de plus en plus complexe, mais les peuples d’aujourd’hui ne sont plus les masses totalement ignorantes d’antan. Ils ont aussi acquis l’expérience des limites ou des impostures du savoir des élites politiques – ils en ont depuis 2008 une idée plus précise... - et ils ont appris et apprennent quotidiennement de leurs luttes pour trouver aux problèmes qui les assaillent les solutions que ces élites se montrent incapables de promouvoir. Leurs aspirations et leurs mobilisations d’aujourd’hui se heurtent à des conceptions et des pratiques politiques d’un autre temps.

Si les responsables politiques devaient continuer à se crisper sur les vieilles conceptions et pratiques, le rejet de la politique ne pourrait que continuer à grandir. Jusqu’où ? Quelles seraient les conséquences d’un divorce définitif entre les citoyens et la politique ? Il ne suffit pas de déplorer que la parole publique soit devenue « une langue morte ». Les langues meurent quand meurent les civilisations. La parole politique devient langue morte parce que les conceptions de la politique et les pratiques qu’elle exprime meurent. D’autres conceptions, d’autres pratiques doivent voir le jour, car les peuples ont besoin de politique pour se donner les moyens de prendre en mains leur destin. Mais l’aspiration grandit à ce qu’il s’agisse de LEUR politique, et pas de celle élaborée « en dehors » d’eux par des élites, quand bien même seraient-elles animées des meilleures intentions...

Par ce qu’elle met en cause comme par les potentialités qu’elle révèle, la crise de la politique interroge sur la nécessité et la possibilité d’un nouveau progrès de civilisation. Il ne peut résulter que d’une élaboration populaire multiforme mobilisant les intelligences et les savoirs – notamment ceux liés aux nouveaux moyens d’échanges d’informations et de confrontation des idées et des expériences. C’est le défi lancé par la crise de la politique.

Mobiliser les bonnes volontés à gauche pour ensemble relever le défi

Il est urgent de relever ce défi, mais on ne peut attendre des actuels partis politiques qu’ils en prennent ici et maintenant l’initiative.

D’abord parce que les appareils – quelquefois très pesants – qui les animent ont été mis en place et fonctionnent quotidiennement à partir de matrices correspondant aux conceptions et pratiques politiques anciennes. Mettre en cause ces conceptions et pratiques seraient mettre en cause leur légitimité. Ils y sont d’autant moins disposés que plus la crise de la politique s’approfondit plus ils sont les uns et les autres conduits à se replier sur eux-mêmes dans des postures de défense – défense identitaire, défense des positions électorales, etc.. - qui n’incitent pas à l’audace de l’ouverture nécessaire pour débattre publiquement sans tabou de toutes les questions posées. Et puis, après chaque soirée électorale où tout le monde promet de « tirer cette fois tous les enseignements » des manifestations de défiance et de rejet des citoyens... tout continue comme au prétexte qu’on ne peut « arrêter la pendule » pour cause de réflexion sur la conception de la politique, et dire aux citoyens qui votent pour des élus dont ils attendent une action concrète : « on reviendra lorsqu’on aura trouvé les réponses aux questions que nous posent votre défiance et le rejet que vous inspire notre incapacité à trouver avec vous des solutions aux problèmes qui vous assaillent.... et, au pouvoir (aujourd’hui, ou demain après avoir battu les gouvernants actuels), nous allons obtenir des résultats au vu desquels, c’est certain la confiance populaire nous reviendra... » .

La pente naturelle des affrontements politiciens conduit chacun des camps opposés à accuser l’autre d’être le principal responsable du rejet de la politique par les citoyens, et à s’exonérer en conséquence d’un examen sérieux de ses propres responsabilités. Au demeurant, si tous les partis politiques sont concernés, voire menacés dans leur existence dans les formes actuelles par la crise de la politique, c’est à partir de valeurs et avec des objectifs radicalement différents qu’ils l’appréhendent et la prennent ou non en considération. Elle n’a pas et ne peut avoir la même signification ni la même importance pour la gauche et pour la droite. Il ne peut y avoir « d’union sacrée » pour y faire face. On pourrait juste souhaiter que les enseignements tirés de part et d’autre puissent conduire à civiliser le débat politique, aujourd’hui si loin du débat républicain de qualité auquel les peuples ont droit.

La gauche française est particulièrement interpellée par la crise de conceptions qui ont compté dans son histoire, depuis la Révolution Française, et qu’elle a poussé loin, quelquefois à l’extrême. C’est bien en effet comme une élite éclairée guidant vers un avenir heureux un peuple qu’il fallait éduquer dans la lutte puis ensuite instruire dans l’expérience d’une société nouvelle dans laquelle les hommes apprendraient à se guider eux-mêmes, que les mouvements, clubs, ligues, partis...constitutifs du socialisme français se sont définis tout au long du 19° siècle. Jusqu’aux lendemains de la Première Guerre Mondiale et de la Révolution russe de 1917, avec la naissance d’un parti communiste se réclamant d’un « socialisme scientifique » théorisant un rôle d’avant-garde conçu à partir de la déformation étroite, sectaire et dogmatique de la pensée de Marx, tandis qu’un parti socialiste revendiquait la fidélité au courant réformiste jusque là dominant dans la social-démocratie européenne. D’autres courants de la gauche – humanistes chrétiens ou laïcs , républicains, pacifistes... moins structurés idéologiquement et en terme d’organisation se sont trouvés confrontés à des choix entre les uns et les autres sur lesquels ils se sont maintes fois divisés, et parfois déchirés. Par delà les évolutions des partis de gauche au siècle dernier, les héritiers séparés du socialisme français, quelquefois alliés mais toujours concurrents et souvent adversaires, continuent sous des formes différentes à appeler les citoyens à adhérer à leurs projets et à leur faire confiance pour les mettre en œuvre s’ils les portent au pouvoir par leurs votes.

Dans le même temps, beaucoup des acteurs de nouvelles mobilisations s’efforçant de promouvoir d’autres conceptions et d’autres pratiques politiques sont issus des partis de gauche, ou de la mouvance populaire de ces partis. Ils sont nombreux à s’en être écartés parce que leurs aspirations à concevoir et faire la politique autrement n’y étaient pas entendues. Certains mêmes – dont beaucoup d’intellectuels engagés dans ces partis – ont participé à des recherches menées dans la fin des années 1970 pour tenter de renouveler les idées des différentes composantes de « la gauche unie » avant l’échéance de 1981. Ils ont constaté avec amertume que la pratique du pouvoir n’avait guère permis d’avancer dans les novations idéologiques et politiques que ces recherches permettaient d’espérer. C’est le cas de celles et ceux qui ont alors participé, souvent avec enthousiasme, aux débats au sein du Parti Communiste Français sur les questions qui reviennent aujourd’hui dans les mobilisations populaires, comme celles de l’autogestion ou de la possibilité d’avancer dans la transformation sociale par une mixité conflictuelle public / privé contraignant le capitalisme à reculer sur son propre terrain. Un formidable potentiel d’intelligence et d’expérience militante, issu des combats de la gauche, et aujourd’hui en retrait d’une vie politique décevante peut demain redevenir disponible. Ce sont des milliers d’hommes et de femmes qui n’attendent plus grand chose des appareils de partis de gauche en proie à des crises qui menacent jusqu’à leur existence, mais dont beaucoup sont en attente d’initiatives citoyennes, dégagées de toute tentation de récupération partisane ou élective, leur permettant d’être pleinement partie prenante d’une nécessaire révolution dans les conceptions et les pratiques politiques.

C’est dans cet esprit que le présent texte verse au débat public des réflexions dont certaines peuvent peut-être ouvrir des pistes vers des conceptions nouvelles de la politique , et des rapports nouveaux entre citoyens et forces politiques.

Il ne s’agit pas de solliciter l’adhésion aux appréciations qu’il contient. C’est au contraire avec l’espoir qu’elles peuvent utilement être discutées, modifiées, le cas échéant contredites et remplacées par d’autres plus pertinentes, qu’elles sont ici exposées, avec pour seule ambition de contribuer à amorcer un mouvement portant les innombrables hommes et femmes de gauche qui n’en peuvent plus de la situation actuelle à se retrouver, à se parler, à réfléchir ensemble, par-delà les choix différents qu’ils ont pu faire ces dernières années, et dans le respect des positions qu’ils peuvent être amenés à prendre au sein des partis dont ils sont pour certains toujours membres.

Avec aussi la conviction que, indépendamment de ce que feront ou ne feront pas les partis de gauche face à la crise de la politique, c’est un bouillonnement de rencontres, sous les formes et avec les participations les plus diverses, qui permettra de créer les conditions pour que, en France mais aussi en Europe et ailleurs dans le monde, se lèvent et travaillent ensemble des bonnes volontés dégagées des préoccupations politiciennes, pour inventer un nouvel avenir à la politique au service des individus et des sociétés. Modestement mais avec sincérité et détermination ce texte veut y prendre sa part.

24 juin 2014

Texte mis en ligne sur le site Mediapart


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