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"Connaître son héritage arabe n’empêche pas d’être français"
Catherine Golliau s’entretient avec André Miquel à l’occasion de la sortie du livre "Entretiens de Bagdad"

Depuis plus d’un demi-siècle, André Miquel traduit inlassablement les plus beaux textes du patrimoine arabe, des vers de Qays, le fou d’amour de Leyla, aux Mille et une nuits, en passant par les grands géographes. Né en 1929, ce poète-écrivain-traducteur nous a permis de pénétrer des textes rares, parfois difficiles, avec toujours la même passion de transmettre. Mais quelle place tient cet Islam raffiné qu’il aime tant dans le monde d’aujourd’hui ? Est-ce pour conjurer les démons de la violence et de l’ignorance qui accompagnent souvent le développement de la deuxième religion du monde que cet ancien professeur au Collège de France consacre à un étonnant calife du IXe siècle ses Entretiens de Bagdad (Bayard, 2012) ? Cette ode à la sagesse et à la tolérance est-elle un rêve de poète ou le message d’un sage ? L’Islam d’André Miquel n’est-il pas trop beau pour être vrai ? Entretien autour d’une civilisation mythique, l’Islam des Lumières.

Dans votre dernier livre, vous mettez en scène le calife abbasside Ma’mûn et des sages musulmans discutant de Dieu, de l’amour et du pouvoir avec des chrétiens et des juifs. Un joli conte ?

André Miquel : Ce livre exprime ce que pour moi l’Islam pourrait être. C’est mon testament d’arabisant, après cinquante-cinq ans de carrière. J’ai toujours ressenti une estime particulière pour Ma’Mûn, ce fils du fameux Haroun al-Rachid. Au IXe siècle, alors que l’Occident chrétien peine à sortir d’une époque de troubles, ce calife de Bagdad encourage la traduction en arabe des oeuvres grecques, fonde un institut des sciences et invite ses frères à discuter des rapports entre religion et raison, débat aujourd’hui encore d’une étonnante actualité. J’ai donc voulu le faire revivre en renouant avec un genre très en honneur dans la littérature arabe classique : les maqâmât, des entretiens autour d’un sujet convenu ou sans programme préétabli.

Ma’mûn est aussi le calife qui favorisa les mu’tazilites, ces penseurs musulmans qui défendaient au nom de la raison la liberté de l’homme face à Dieu, mais qui se montrèrent d’une rare intolérance...

C’est vrai que, comme d’autres, ces penseurs ont été tentés d’imposer leur vue. Mais ils ont posé le problème essentiel : les rapports de la foi avec la raison.

Cette période est souvent désignée aujourd’hui comme l’Islam des Lumières. Mais n’est-ce pas un mythe ?

Les Lumières sont certes un phénomène occidental, directement lié à l’évolution des sciences et du christianisme. Mais ce mouvement a pu dans certains pays être orchestré ou favorisé par un pouvoir "éclairé" : Louis XV, par le relais de Madame de Pompadour, ou Frédéric II de Prusse ont fait au XVIIIe siècle ce que Ma’mûn a tenté au IXe, favoriser les sciences et les arts. Certes, ce calife n’a pas tout inventé : les traductions des oeuvres grecques avaient commencé avant lui et le mouvement s’est amplifié du fait de l’ouverture du monde musulman à l’Iran et à l’Inde. J’ai d’ailleurs pris un peu de liberté avec la chronologie, pour les besoins de la cause, notamment quand Ma’mûn évoque l’envoi d’ambassadeurs vers la Russie, la Chine et l’Inde, qui est en fait postérieur. Ce que j’ai voulu montrer, c’est l’ouverture d’un Islam trop oublié aujourd’hui.

Vous décrivez des chrétiens et des juifs débattant librement avec le calife. Quel était leur statut dans cet Islam du IXe siècle ?

En contrepartie d’un impôt, ils restaient libres de pratiquer leur foi, avec l’assurance de la protection du pouvoir. Bien des non-chrétiens auraient sans doute souhaité bénéficier d’un statut aussi favorable dans l’Europe du temps. Est-ce que je m’en contenterais aujourd’hui ? Non. Les temps ont changé. La tolérance sous Ma’mûn demeurait effectivement un statut octroyé, et notre époque doit rêver d’autre chose, qui a pour nom fraternité. Mais il faut juger ce calife dans son contexte.

Mais vous qui êtes chrétien, n’avez-vous jamais été rejeté par les musulmans ?

Jamais. Le problème ne s’est posé ni avec mes amis, ni avec mes collègues, ni avec mes étudiants musulmans. Je savais qui ils étaient, ils savaient qui j’étais et nous nous respections. En tant que croyant chrétien, je ne peux que comprendre et respecter l’islam, cette religion qui répète inlassablement le mystère de l’unité de Dieu : Dieu est un. Mais ce que je demande, c’est qu’on me laisse imaginer cette unité à travers le mystère de la Trinité.

Dans les années cinquante, qu’est-ce qui peut intéresser un fils d’instituteurs de l’Hérault à s’intéresser à la culture islamique ?

C’est une longue histoire. Quand je suis entré à Normale Sup, j’étais désigné pour faire carrière dans les langues classiques, mais je rêvais de désert, de palmiers, de minarets. J’ai appris l’arabe par pur plaisir, puis suis parti à Damas comme boursier. Entre-temps, mon maître Régis Blachère m’a confié la traduction d’un livre de fables, Kalîla wa Dimna, d’Ibn-al-Muqaffa. Ce fut extraordinaire. Je voulais poursuivre dans cette voie, mais, parce que je n’avais pas l’agrégation d’arabe, je n’ai pas pu aller à l’institut français du Caire ou de Damas. Alors, dépité, j’ai participé à des fouilles en Éthiopie, j’ai été professeur de lycée à Clermont-Ferrand, puis j’ai travaillé à la direction des affaires culturelles du Quai d’Orsay pour l’Afrique et l’Asie.

Et comment vous retrouvez-vous en 1961 en prison au Caire ?

J’avais cru avoir vocation à être diplomate et j’ai accepté un poste de chargé de mission culturelle, en République arabe unie, celle de Nasser. Ce fut une réussite : deux mois après mon arrivée au Caire, j’étais, avec mes collègues, accusé d’espionnage, de complot contre la sûreté d’État et de tentative d’assassinat du président Nasser. Un procès monté de toutes pièces, à un moment où la guerre d’Algérie n’en finissait pas de finir... J’ai été libéré en avril 62, après que les Français ont libéré Ben Bella, le leader algérien.

Cinq mois de réflexion...

Oui, et au secret absolu, comme je l’ai raconté en 1964 dans mon livre Le repas du soir (Flammarion). Cela m’a donné le temps de conclure qu’il n’y avait pas de plus beau métier que la recherche et l’écriture. À partir de là, ma voie a été tracée : être chercheur, écrire si possible des livres compris par un public honnêtement cultivé, mais aussi me donner le temps de l’écriture libre, celle des romans, des nouvelles et de la poésie. C’est ainsi qu’après avoir été maître assistant à Aix-en-Provence en langue et civilisation arabes, je suis entré à l’École pratique des hautes études, puis j’ai enseigné à Paris VIII-Vincennes, à Paris-III, et enfin au Collège de France.

Vous avez écrit sur la littérature et la civilisation arabes, mais jamais sur la religion musulmane. Pourquoi ?

Je ne suis pas un islamologue. Ce qui m’intéresse, ce sont les hommes et la société que cette religion a modelés. J’ai voulu savoir si la poésie, et en particulier la poésie classique, participait des mêmes joies, des mêmes bonheurs et angoisses que les nôtres. Comment elle parlait de l’amour, de la mort, de l’au-delà.

Cette recherche de l’Autre dans ce qu’il a de plus intime vous a-t-elle permis de devenir "arabe" ?

Non. Il y a dans chaque culture un jardin clos absolument irréductible. Pour moi, c’est la musique. Bien sûr, je peux prendre plaisir à écouter un morceau de musique "orientale", mais elle ne me procure pas la même émotion que la mienne. J’explore donc un autre jardin, immense, ouvert sur le monde, la littérature. Les chefs-d’oeuvre, évidemment, comme Kalila, et les Mille et une nuits, que j’ai traduites avec Jamel Eddine Bencheikh pour la Pléiade. Mais aussi la littérature qui échappe aux doctes, aux savants, celle des géographes arabes ou les Mémoires d’Oussama ibn Mounqidh, un chevalier syrien en contact avec les Templiers, qui, fait rare en son temps, a laissé une autobiographie. Lisez son portrait des Francs : c’était déjà une leçon d’ouverture aux autres.

Mais peut-on vraiment traduire dans sa véracité la poésie arabe ? On vous a accusé de transformer les oeuvres...

Il y a une sacrée différence entre le poème arabe à rime unique et le poème français. Un jour, l’idée m’est venue que cette poésie pouvait être lue comme une poésie classique française, avec son jeu de rimes et ses rythmes, de manière que le lecteur français soit dans le même contexte d’accueil qu’un Arabe le lisant dans sa langue d’origine. Évidemment, on m’a accusé de ne pas être assez fidèle au texte original. Mais je ne fais que mettre en évidence les correspondances. Quand Qays, le fou de Leyla, s’imagine avec la femme aimée, il décrit ainsi deux poissons qu’agite l’abîme de la mer. "Deux poissons dans les flots : je rêve et crois nous voir/Lorsque la vaste mer nous berce avec le soir/Je rêve, je nous vois : ma vie, ta vie, ensemble !/Je vois, je rêve, et la mort même nous rassemble." Pour traduire cela, j’ai tourné autour du pot pendant des jours et des jours, et je me suis finalement souvenu des Fleurs du mal de Baudelaire : "La mer, la vaste mer, console nos labeurs." Et j’ai traduit le "ballotter" de l’original par "bercer". Je crois avoir été dans le ton, même si je n’ai pas respecté la littéralité stricte. Je préfère une autre littéralité qui est la fidélité minimale au sens, et maximale au contexte.

Vous évoquez la beauté, la tolérance de la culture arabe. Mais cette pensée n’est-elle pas surtout une réflexion sur le déclin ?

Il y a sa part. Les Arabes ont été les maîtres du monde seulement pendant un siècle et demi, du VIIe siècle au milieu du VIIIe siècle. Ensuite, ils se sont politiquement effacés derrière les Iraniens, les Turcs, les Mongols, etc. Ces gens ont vécu dans la peur latente des invasions. Ibn Khaldoun et aussi Ibn Battûta vivent le problème de la naissance et de la mort des civilisations, même s’ils veulent croire que l’Islam, lui, ne mourra pas. Quant à l’Égyptien Suyyuti, il a écrit plus de 500 ouvrages en trente ans, tous consacrés à transmettre le patrimoine arabe. Pourquoi ? La peur obscure que cela ne se perde ? La volonté, en tout cas, de retrouver la grandeur du passé, portée par la puissance de la littérature.

Et qui peut expliquer la violence de l’Islam aujourd’hui ?

Dans le cas français, le problème est surtout celui de l’échec scolaire. Pour être un homme dans la cité, il faut d’abord avoir les moyens de réussir sa scolarité. Dans mon Hérault natal, mes parents enseignaient à des enfants dont les parents étaient parfois des immigrés espagnols. Quand ces enfants étaient bons élèves, leurs parents comme mes parents étaient fiers. C’est cela qui manque trop souvent aujourd’hui, cette fierté de part et d’autre.

La France a connu de très grands orientalistes : Henry Corbin, Louis Massignon, Jacques Berque, etc. Pourtant, l’Islam est très mal connu en France. Pourquoi, selon vous ?

Par manque d’intérêt. C’est aussi cela, notre échec. La civilisation musulmane n’est pas toujours connue des Français, ni même des musulmans. Pourtant, connaître l’héritage arabe n’empêche pas d’être français à part entière. Mais les médias ont leur part de responsabilité, non ? Les orientalistes sont trop souvent sollicités dans deux situations : pour qu’ils confortent les clichés qu’a l’Occident de l’Islam, ou pour tenter d’expliquer la situation en temps de crise. N’est-ce pas dommage ?

Propos recueillis par Catherine Golliau
Le Point.fr - Publié le 14/12/2012 à 17:53
http://www.lepoint.fr/culture/connaitre-son-heritage-arabe-n-empeche-pas-d-etre-francais-14-12-2012-1581438_3.php


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