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Où en est la République démocratique du Congo ?
Entretien avec Albert Kisonga

Albert KISONGA a été, à 17 ans, membre du cabinet du Ministre de l’Information du gouvernement Lumumba. Par la suite, il fut notamment directeur du journal Demain le Congo, avant d’être ambassadeur du Congo en Belgique de 2000 à 2003. Il est l’auteur de 45 ans d’histoire congolaise, l’expérience d’un lumumbiste et d’Africains, nous devons changer (éditions L’Harmattan). De passage en France, il répondait à nos questions, quelques jours avant l’élection présidentielle du 28 novembre.

Plus de 50 ans après son assassinat Patrice Lumumba est-il encore une référence réelle pour la population ou bien un simple souvenir historique ?

Des gens gardent un souvenir fidèle de Lumumba mais il faut être réaliste. Pendant 4 décennies on n’a pas vraiment parlé de Lumumba. Si Mobutu a utilisé son nom comme paravent, ses idées ont été dénaturées. Mais depuis 10 ans on assiste à un certain retour de ces idées dans la jeunesse. Elles apparaissent dans la crise actuelle comme un repère dans un contexte où le navire Congo tangue dans des eaux tumultueuses sans timonier. Le fait de s’apercevoir qu’un Congolais a pu avoir à cette époque-là des idées claires sur une gestion responsable du pays, c’est à dire une gestion qui aurait dû impliquer des personnes d’origine étrangère vivant sur notre territoire, laquelle gestion serait centrée sur l’intérêt général et antagonique à la corruption, donne une certaine fierté aux Congolais. Les gens se disent que si un natif a pu avoir des idées si avancées sur la manière de gérer notre pays, il faut garder l’espoir de voir un jour les dirigeants s’inspirer de la pensée de Lumumba.

Quel est votre analyse du régime actuel ? Diffère-t-il d’autres régimes dictatoriaux ou prédateurs des pays voisins ?

Le régime actuel ressemble aux autres mais avec une particularité : il s’est installé par la voie d’une agression étrangère. On a eu l’impression tout d’abord qu’il s’agissait pour les nouveaux gouvernants de ramasser la mise avant de partir et non de s’installer durablement. La prédation est allée très vite, parfois plus vite que sous Mobutu. Des maffieux de tous les horizons du monde sont actifs au Congo dans l’activité bancaire (blanchiment de l’argent du crime), les mines, le bois etc. Le pays a été divisé en carrés miniers vendus sur internet au premier offrant, pourvu qu’il paie sur un compte logé dans un paradis fiscal. L’état est complètement grugé et n’a même pas les moyens de payer à ses agents des salaires de 20 Euros par mois, militaires et policiers y compris. Les nouveaux opérateurs économiques provenant surtout d’Israël, de la Chine, de l’Inde et d’autres pays du Moyen-Orient n’apportent rien en termes de savoir-faire, voire des capitaux mais exportent le minerai brut. Il y a 40 ans le Congo exportait des lingots, c’est à dire que le minerai connaissait une certaine transformation locale, ce qui avait nécessité la création d’une infrastructure industrielle avec les retombées qu’on peut imaginer en matière d’emplois, de formation des ouvriers et des ingénieurs, sans parler des réseaux d’écoles professionnelles spécialement, d’hôpitaux et dispensaires. A cause de la cupidité de ses dirigeants, le Congo a fait un bond en arrière de plusieurs dizaines d’années.

On parle beaucoup en France du rôle de la Chine en Afrique. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

L’arrivée de la Chine comme investisseur en Afrique constitue une opportunité historique. L’apport de ses capitaux, dans un contexte où les investisseurs occidentaux refusaient d’apporter l’argent nécessaire au financement du développement économique du continent noir, constitue véritablement un moment de rupture dans les relations économiques entre l’Afrique et le monde développé. Les Chinois, en plus, sont porteurs d’une technologie assimilable par les Africains et ne rechignent pas à adopter un mode de vie proche des habitants. En revanche, nombre de projets sont exécutés avec leurs propres ouvriers, ce qui est naturellement mal perçu par les populations locales. On assisté ci et là à l’apparition des tensions parfois dues à un comportement arrogant des entrepreneurs chinois, au point que certaines voix se sont élevées contre un nouveau colonialisme. Il est donc de l’intérêt de tout le monde de rectifier le tir. Les Congolais ont intérêt à renégocier des contrats hâtivement et secrètement conclus, contrats qui sont à l’avantage de la Chine et non du peuple congolais. Je dois reconnaître que les dirigeants chinois ne sont pas inattentifs à cette question, si on en juge par le fait que ce sont eux qui avaient pressé le gouvernement congolais, à son corps défendant, à présenter les fameux accords miniers au parlement. La Chine a besoin des matières premières. Il n’y a pas de raisons qu’elle refuse une juste renégociation. Elle a intérêt à soigner son image vis-à-vis des peuples du tiers monde. Certes, on peut comprendre que, psychologiquement, les Chinois rechignent de payer aux ouvriers africains des salaires qu’ils ne paient pas dans leur propre pays. Mais ils doivent tenir compte compte que dans ces pays, des entreprises occidentales y ont pratiqué une politique salariale et sociale relativement évoluée qui a laissé des traces.

Peut-on dire qu’une part des difficultés du Congo tient au caractère artificiel d’une entité dessinée par les limites entres les puissances colonisatrices ?

Non. Des difficultés ethniques, il y en a partout, et tous les pays africains ont été dessinés par la colonisation. Le problème au Congo n’est pas cela mais l’absence de grandes voies de communications qui empêche l’intégration des populations dans un ensemble. Cela dit, il y a une caractéristique essentielle : au-delà de la diversité, 90% de la population partage un fond culturel commun. C’est pourquoi les antagonismes sont moins forts que dans d’autres pays. Si ce n’était pas le cas, dans le contexte que j’ai évoqué quant aux communications, le pays aurait déjà explosé. Ajoutons que dans une certaine mesure, même Mobutu, au début tout du moins, avait gouverné contre le tribalisme.

Sur quelles forces sociales pourrait reposer la recherche d’une issue aux difficultés actuelles ?

Avant tout sur la jeunesse. Il n’y a pas au Congo de société civile significative, mais la jeunesse qui souffre du chômage acquiert une conscience politique et se dégage du fonctionnement lié aux tribus. Pendant la période coloniale, la tribu était stigmatisée, mais pour se faire élire, les hommes politiques se sont ensuite appuyés sur les tribus. Dans les villes, les jeunes prennent maintenant conscience que la tribu est un élément négatif quant elle devient un facteur politique.

Quelle est la situation à l’Est du pays ?

La situation à l’Est du Congo est la conséquence directe de l’agression de nos deux voisins , le Rwanda et l’Ouganda. A l’époque pré-coloniale, le Rwanda était un pays constitué avec des institutions régulières et une armée de métier. Les monarchies tutsi qui le gouvernaient avaient une idéologie militariste et de supériorité ethnique envers les Bantous. Le Rwanda mena plusieurs guerres pour tenter notamment de s’accaparer des royaumes se trouvant sur l’actuel Kivu en République démocratique du Congo. La colonisation instaura une paix qui dura un siècle. En 1959, la monarchie tutsi fut renversée par les Hutu, avec l’aide de l’administration belge. Les élites tutsi se réfugièrent majoritairement au Congo et en Ouganda. 30 ans plus tard, elles reprirent le pouvoir dans des conditions particulièrement sanglantes [1] avec l’appui des puissances anglo-saxonnes. Depuis lors, ils se sont mis en tête d’envahir les territoires qu’ils considèrent comme ayant été conquis par leurs ancêtres, principalement sur le sol congolais. Pourquoi le Congo ? Tout d’abord parce que c’est le pays le plus riche et aussi sans doute le plus faible. Ils disent que les Congo est un pays sans élites, et qu’il est donc à prendre. Malheureusement, notre pays peine à trouver des élites ayant une conscience historique. La corruption y a atteint une telle ampleur que ses dirigeants ont développé la prédation sans doute la plus forte du continent noir. La misère sociale dans laquelle croupit le peuple congolais n’a pas d’équivalent en Afrique. Toutes les statistiques des organisations internationales le confirment. Aussi, l’avenir du Congo paraît menacé. A plus forte raison que le fameux « Meadow’s rapport » établi par le Pentagone en 1972 avait prévu l’épuisement des principaux minerais en Russie, en Australie, au Chili, au Pérou, en Afrique du Sud etc. alors que le Congo en conserverait des réserves importantes. Par conséquent, on comprend qu’aux causes historiques et culturelles, s’ajoutent des raisons économiques pour le contrôle des ressources. Facteur aggravant, le Rwanda n’a pas de ressources naturelles, n’a pas d’espace mais a une croissance démographique explosive. Mais comme l’histoire l’a souvent démontré, les plus grands experts ne sont pas à l’abri d’erreurs. Car, en effet, on avait pas prévu, au Pentagone, les mutations intervenues dans le monde à l’époque actuelle. La Chine, le Brésil, l’Inde et la Russie sont devenues des puissances contre lesquelles aucune décision ne peut plus être imposée. Or, on connait l’aversion des grands pays à l’idée de démembrer un autre pays, pour la bonne et simple raison qu’ils sont eux mêmes aux prises avec des minorités sécessionnistes. Aussi, pour que Rwandais et Ougandais, avec l’appui des Anglo-Saxons, puissent annexer une partie du Congo, il faudrait que les puissances émergentes l’acceptent, ce qui n’est pas évident. Il n’y a donc pas de réels antagonismes entre différents segments de la population congolaise.

Quelle sont et quelles pourraient être les relations avec la France ?

La France a été longtemps perçue comme un protecteur au sein de l’espace francophone. Les congolais avaient une certaine fierté d’être le 2ème pays francophone de par la taille de sa population. La France était considérée comme un allié naturel. De De Gaulle à Chirac, c’est cette image que la France a cultivée auprès des Congolais. Mais avec Sakorzy, les choses ont changé. Bernard Kouchner a mis la France dans les bras du régime de Kigali. Les Congolais ont le sentiment d’avoir été trahis.

Pour des Français, la perception de la réalité congolaise s’est faite dans la dernière période à travers le film Benda Bilili. Donne-t-il une vision exacte de la vie à Kinshasa ?

Oui, cela correspond à la réalité. Il y a eu une chute vertigineuse du niveau de vie, un effondrement du système de santé. Au plan économique, sachez que dans cette ville de 10 millions d’habitants il n’y a pas une seule grande entreprise qui emploierait 5.000 personnes. La quasi-totalité de la population vit de la débrouille. Il y a des familles au sein desquelles, étant donné l’impossibilité d’assurer un repas, si maigre soit-il, à tout le monde, les gens se nourrissent alternativement. Si tels mangent aujourd’hui, c’est l’autre groupe le lendemain. Benda Bilili a représenté une aventure phénoménale, qui a montré aux jeunes congolais qu’il est toujours possible de se tirer d’affaires.

Question d’actualité : quel est l’enjeu des élections présidentielles qui auront lieu le 28 novembre, c’est-à-dire dans quelques jours ?

Les élections ne régleront que le problème de la légitimité du pouvoir, et non la question de la gouvernance, Le pays ne sera pas mieux géré du fait des élections, que ces élections soient plus ou moins honnêtes ou truquées. Au contraire, on constate que quand les gens sont élus, ils croient avoir obtenu un blanc-seing de la population et se comportent comme s’ils n’ont plus de comptes à rendre. En 2006, les élections ont été relativement régulières mais elles ont été suivies par un accroissement de la corruption. Le pouvoir actuel est très impliqué avec les nouveaux investisseurs chinois, indiens, etc, qui sont actuellement les plus actifs dans le domaine minier. Les investisseurs australiens et canadiens s’estiment lésés et soutiennent les opposants dans le seul but de défendre leurs intérêts. Il n’y a pas grand-chose à attendre de ces élections pour la solution aux problèmes du pays. Les gens sont actuellement en situation de survie avec leur famille, ils n’ont pas l’énergie de se battre.

Dernière question, avec l’expérience quelles raisons voyez-vous à l’échec de la tentative de Lumumba ?

Au-delà du rôle de l’intervention impérialiste, je crois qu’une des raisons de l’échec est que Lumumba n’a pas eu le temps d’organiser un parti structuré. Le Congo avait été la colonie du silence, au sein de laquelle même l’activité syndicale n’était pas tolérée. Le premier parti politique congolais, l’Abako, ne fut reconnu qu’en 1957. Le Mnc (Mouvement national congolais) de Patrice Lumumba ne vit le jour qu’en 1958, moins de deux ans avant l’indépendance.

Propos recueillis pas Eric Le Lann le 18 novembre 2011.

A lire également sur le site : le texte d’Albert Kisonga : La pensée économique de Lumumba.

Notes :

[1] Il s’agit du génocide de 1994 que commirent les milices extrémistes hutus. Note de la rédaction.


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