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Comment va le monde ? Mal. Quoique….
Dans la besace de Jacques Barbarin, de retour d’Avignon…

Avignon 2015. Les spectacles dont je vais vous parler abordent chacun à leur manière cette question : Comment va le monde ? Difficile d’y répondre d’un coup de baguette magique. Autant commencer par un spectacle dont le titre est tout simplement : « Comment va le monde ? », et donc autant aller droit au but.

Ici, cette question est posée par l’entremise des textes de Marc Favreau, (1929-2005) humoriste et comédien québécois, est principalement connu pour son personnage de Sol, le clown clochard.

Sol « prend les mots pour d’autres », les mélange et les malaxe pour le plus grand délice de son public, et pour mieux lui dépeindre à quel point il (lui, le public) est en train de mettre le monde tout à l’envers.

Cette œuvre est la dernière création de Miche Bruzat directeur du Théâtre de la Passerelle à Limoges. II pose ses guêtres chaque juillet dans un théâtre qui lui va bien, le Théâtre des Carmes – André Benedetto.

Ce « malaxage verbal » nous fait jaillir un discours composé de mots-valises, néologisme formé par la fusion d’au moins deux mots existant dans la langue de telle sorte qu’un de ces mots au moins y apparaisse tronqué, voire méconnaissable. Pour désigner le critique, Sol utilise le mot-valise hypocritique. Pas besoin de cours de linguistique. Léo Ferré parlait de « criticature »…

Les textes de Marc Favreau nous parlent de la consommation, de notre mode de vie, de « l’Art » (avec un grand Tas), des politiques, avec le regard naïf du clown et celui acéré du philosophe, bref avec l’intensité du poète à la recherche d’un nouveau langage, immédiatement perceptible : nous rions à la fois du mot (hypocritique) et de la chose. Et ce discours, via son langage, nous éloigne à jamais de la langue de bois.

La pièce s’articule comme une représentation : une loge où la comédienne se prépare, avec ses rituels, ses angoisses, le temps qui s’égrène, puis le déroulement du jeu, enfin le retour à la loge. Et nous avons l’impression, grâce à l’art de la comédie que possède Marie Thomas que chaque mot jaillit hic et nunc, que son geste enrichit son verbe par son jaillissement, qu’elle accompagne tout, qu’elle amène tout, qu’elle est insdissopensable (moi aussi je peux faire des mots-valises) à l’existence de ces phrases, elle est née avec.

La deuxième interrogation vient d’un des spectacles les plus audacieux qu’il m’ait été donné de voir : La Gigantéa, par la Compagnie Les trois clés au Collège de la Salle. Ce sont des artisans de l’art dramatique. Ils sont dans le « faber ». Leur science artistique est dans la maîtrise de leur cognito, de leur raisonnement. Ce qu’ils produisent dépasse la notion de spectacle, c’est un syndrome, une occurrence. C’est à chaque instant un ensemble nécessaire.

J’écrivais à propos d’un de leur dernier spectacle Silencio, « nous sommes dans une écriture très élaborée, une clarté dans le langage. Se dégage un vécu de l’intense. Point n’est besoin de la parole orale : tout fait sens, tout concourt à l’évidence. »

Il n’y a pas en effet de paroles au sens où l’entendement normal le comprend. Il y a, « time to time », du gromelot, qui peut se définir comme une suite de syllabes incohérentes. Le « gromelot » n’est compréhensible que par l’intonation et la gestuelle qui l’accompagnent.

Allons essayons d’être clair. Dans un pays imaginaire, Makou et sa mère vivent sur des terres désertiques, chaque jour ils partent à la recherche d’un point d’eau pour survivre. Un jour, avant que le soleil ne se lève, l’enfant rencontre une armée d’êtres hybrides, moitié hommes moitié animaux. Capturé, Makou est enrôlé de force, il rejoint la lutte pour le monopole de l’or bleu et devient un enfant soldat. Mais l’enfant rêve de découvrir la Gigantea, une plante magique : là où elle prend racine, l’eau jaillit.

Et pour nous narrer cela des marionnettes « à prise directe ». Marionnettes de grande taille, comme celles du bunkaru japonais, elles sont manipulées à vue par plusieurs manipulateurs à l’aide de contrôles fixés sur différentes parties du corps. Le comédien-marionnettiste « acte » dans le même temps que sa marionnette, il devient une nouvelle approche du centaure.

Dans le précédent paragraphe nous avions abordé le « sens » général de l’œuvre. Mais ce que l’on peut appeler la forme génère un nouveau sens : c’est-à-dire que images, déplacement d’acteurs, création lumières, reconstitution d’un univers sonore par concomitance de sons enrichissent ce sens premier, le transcende, mais dans le même temps son à son service. Le décor se transforme au fil de la pièce et chaque objet, plumes, tissus ou balais, est utilisé au maximum de ses possibilités. Ils sont la parole que nous n’avons pas.

Bien sûr que La Gigantea est une féerie, mais une féerie humaniste. Elle emprunte des images de tension, car elle veut nous rendre compte de l’état du monde dans ses états extrêmes : la raréfaction de notre denrée fondamentale, l’eau, et la guerre poussé dans sa condition également extrême, quand elle la fait faire par des enfants, ce que toutes les dictatures ne se sont pas privées de faire, et continuent.

La beauté de cette création se situe à la confluence des divers artistes qu’elle réunit, brésiliens, chiliens roumains. Il faudrait vraiment citer – non par une quelconque affèterie – tous les participants de cette Œuvre (comédiens, réalisation de marionnettes, musique, son, lumière…) La place manque, mais citons Alejendro Nunez et Eros Galvao, concepteurs et metteur en scène, également comédiens.

Autre constat du monde, au Théâtre des Halles, Don Juan revient de la guerre, de Ödön von Horváth, dramaturge de langue allemande (1901-1938). Ses premières pièces comme Revolte auf Côte 3018 (« Révolte sur la côte 3018 » datant de 1927) montrent déjà les thèmes fondateurs de son œuvre : la culture populaire et l’histoire politique de l’Allemagne.

Dans Don Juan revient de la guerre, Don Juan est fatigué. Au sortir de l’horreur de 14-18, l’homme a perdu de sa superbe. Il va son chemin dans une Allemagne aux prises avec la crise, à la recherche de la fiancée qu’il a jadis abandonnée. Elle est morte. Il l’ignore. Et chaque femme qu’il rencontre est comme une facette de cet idéal perdu. Âprement ironique, le dramaturge décrit dans Dom Juan revient de guerre, un monde qui a tourné, une époque où l’argent se fait roi et où chacun se cherche sans se trouver, une époque, en vérité, qui fait étrangement écho à la notre. En des temps troublés, peut-on encore croire en un idéal ? Rien n’est moins sûr semble dire Horváth. Mais cela peut s’avérer nécessaire.

A l’écriture sans fard de Ödön von Horváth, va correspondre une mise en scène dépouillée de Guy Pierre Souleau. Dans cette Allemagne de la juste - après Première Guerre mondiale, Allemagne en désespérance, la pièce se déroule dans de nombreux lieux : une épicerie, une salle d’hôpital, un cabaret, la chambre de Don Juan dans une pension de famille, un village…

Il y a un homme et trente cinq femmes, tous ces trente cinq rôles vont passer dans les mains de deux comédiennes Caroline Pechiney et Jessica Vedel, comme des passages de relais. Cela donne une version ramassée de la pièce – mais le texte est intégral- une intensité. Don Juan –joué avec sobriété et sincérité par Nils Öhlund passe de femme en femme sans comprendre que peut-être une nouvelle femme est en train d’apparaitre.

Le décor est simplifié, ne cherche pas le réalisme : une table, des chaises et trois rideaux de théâtre qui se dévoilent tour à tour : le premier rouge comme le sang de la guerre, le second doré comme l’argent facile, le troisième blanc comme la neige. A la fin de la pièce Don Juan retrouve sa fiancée-morte : il meurt sur sa tombe, la neige l’ensevelit.

« Dans toutes mes pièces, je n’ai rien embelli, rien enlaidi. J’ai tenté d’affronter sans égards la bêtise et le mensonge ; cette brutalité représente peut-être l’aspect le plus noble de la tâche d’un homme de lettres qui se plaît à croire parfois qu’il écrit pour que les gens se reconnaissent eux-mêmes » Ödön von Horváth.

Mais allez vous me dire, dans ce monde désenchanté n’y a t-i l pas des passeurs d’espoir ? Si, et ces passeurs sont peut-être ceux qui ont connus le coté le plus noir du genre humain et dieu sait qu’il n’en manque pas. J’ai trouvé ce passeur, où plutôt cette passeuse avec, au Théâtre de la Bourse du Travail, Marie-Claude Vaillant Couturier de Jean Pierre Thiercelin.

Auteur contemporain, Jean-Pierre Thiercelin écrit pour le théâtre, il est aussi comédien. Formé à l’école d’art dramatique de La rue Blanche (devenue depuis l’ENSATT), il y travaille avec Pierre Valde et Sacha Pitoëff, artisans et hommes de théâtre plus que professeurs, dont l’enseignement touchera une génération de jeunes comédiens qui cherchaient à donner un sens à leur future vie de théâtre.

Continuant de dérouler le fil d’une Mémoire qui se perd trop facilement, il a écrit récemment pour le théâtre Dans la forêt de Geist, inspiré du roman de Romain Gary La danse de Gengis Cohn et L’ironie du sort d’après le roman de Paul Guimard. Marie Claude Vaillant Couturier est issu d’une commande de la comédienne Céline Larrigaldie, de la Cie Poupette et Compagnie.

Marie-Claude Vaillant-Couturier est une femme politique française, communiste, résistante née en 1912 et décédée en 1996. Originaire d’un milieu bourgeois et artiste, elle devient militante communiste et travaille au journal L’Humanité comme reporter-photographe. Engagée dans la Résistance, elle est déportée à Auschwitz en 1943 puis transférée à Ravensbrück, camp où elle reste plusieurs semaines après sa libération afin d’aider des malades intransportables. Elle est élue députée communiste de 1945 à 1958 puis de 1967 à 1973. Elle a été l’épouse de Paul Vaillant Couturier.

Mais attention ! Ce spectacle n’est pas une hagiographie, n’a pas un parfum de nostalgie. Non, il est allègre est rempli de tonicité. Sur l’affiche, c’est le prénom Marie-Claude qui « saute » aux yeux, alors que « Vaillant-Couturier » est plus effacé.

Car sur scène il y a 2 Marie-Claude, voire 3. Nous ne sommes pas dans la « Grande » Histoire, mais dans la petite, celle d’une militante qui vend du muguet le 1er Mai. Mais attention ! Pas n’importe quel muguet ! Le muguet des déportés ! (Marie-Claude Vaillant- Couturier créera la Fondation pour la mémoire de la déportation).

Quant à notre militante, toute gouaille et bagout, elle se prénomme … Marie Claude, appelée ainsi justement en hommage à Marie-Claude Vaillant-Couturier. C’est à travers son regard de militante « ordinaire » de l’après-guerre, puis de sa fille à l’époque contemporaine (qui bien sûr s’appelle Marie-Claude) que se dévoile la personnalité et l’engagement de Marie-Claude Vaillant-Couturier, et son témoignage historique.

Précision de l’écriture du texte et/ou force de l’interprétation, de l’investissement de la comédienne, tout est comme si nous avions devant nous un personnage unique, que nous soyons avant guerre, au procès de Nuremberg, après guerre ou à l’époque actuelle. Cette double générosité (texte et jeu) nous offre au total un bouquet (de muguet, peut-être ?), un entrain une humanité, une générosité. C’est un spectacle du militantisme de cœur.

Ce spectacle, soutenu par la région Centre-Val de Loire, la fondation pour la mémoire de la déportation, les villes d’Orléans et de Saran le centre culturel d’Orly, est parrainé par le journal L’humanité. Gageons que nous pourrons le voir à la fête de l’Huma ?


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