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Christa Wolf par elle-même
François Eychart évoque "Lire, écrire, vivre"

Après Mon nouveau siècle publié il y a quelques mois, Renate et Alain Lance viennent de traduire Lire, Ecrire, Vivre de Christa Wolf. Il s’agit d’un ensemble d’essais, de discours, de récits, écrits de 1966 à 2010, parallèlement à son œuvre romanesque. Ils en constituent les soubassements théoriques et permettent de découvrir les raisons qui l’ont amenée à élaborer sa poétique de « l’authenticité subjective ». Ce concept est la réponse qu’elle a donnée à l’effondrement du réalisme, tel qu’il avait cours en RDA. Ce concept est en soi assez paradoxal pour un esprit rationaliste, la subjectivité n’étant pas réputée être une bonne accoucheuse de la vérité. Un des intérêts de Lire, Ecrire, Vivre est justement de faire comprendre pour quelles raisons Christa Wolf s’est progressivement tournée vers cette notion d’« authenticité subjective » et en quoi celle-ci s’est révélée hautement féconde en remplaçant les carences de la prétendue objectivité.

Les œuvres de Christa Wolf s’apprécient mieux quand on est instruit des péripéties de sa vie. Le moins qu’on puisse en dire est qu’elle a été impliquée dans des conflits violents, aussi bien en RDA que dans l’Allemagne réunifiée. Ce qui s’est passé du temps de la RDA est connu. D’opposante, cantonnée d’abord aux affaires littéraires, elle est devenue une personnalité d’opposition qui n’a cessé d’affirmer la nécessité de préserver l’option socialiste du « petit Etat » à laquelle elle s’était vouée dès sa jeunesse. Non seulement cette option fut rejetée avec la réunification, mais elle-même fut vite blessée par de sales dénonciations. Cet épisode fut à l’origine du séjour qu’elle fit à Los Angeles. Elle en tira Ville des anges, mi récit de la société américaine (la société aisée, essentiellement), mi journal du combat contre les calomnies qui l’ont alors assaillie. Dans Ville des anges se dévoilent déjà les ressorts de ce qui rend la littérature indispensable. Elle est la mise à jour du vrai. Celui-ci vient de la vie des hommes telle qu’elle leur est donnée, telle qu’ils la font, il est sans rapport avec l’illusoire et le factice qui tient le devant de la scène médiatique. Le vrai agit sur les hommes quand il est connu. C’est pourquoi sa mise en scène faisait en RDA l’objet d’une attention si soutenue qu’elle conspirait à l’étouffer. Il n’en est pas de même en RFA, du moins pas de manière aussi plate et tant qu’il ne menace pas grand-chose.

Ce rapport à la vérité se retrouve en lumière dans Un jour dans l’Année et dans Mon nouveau siècle qui relatent les événements privés ou publics qui lui arrivent le 27 septembre de chaque année. Christa Wolf y dévoile ses faiblesses, ses souhaits pour ses proches et pour tous ceux qui l’accompagnent dans ses combats. Elle ne laisse pas croire que tout fut réglé avec la chute de la RDA. Le règne des masques et des armures n’a pas disparu, loin de là. La pièce se joue maintenant sur une autre scène, avec d’autres règles. Si certaines difficultés ont heureusement disparu, d’autres sont arrivés. Au final, son jugement est très critique sur les chances de voire triompher la société de culture qu’elle a toujours voulue.

Les divers essais de Lire , écrire, vivre sont autant de jalons dans son itinéraire intellectuel et politique. Celui qui s’intitule « Réflexions sur le point aveugle » est central. Elle y emprunte à Freud (dont l’ombre passait déjà dans Ville des anges) cette idée du « point aveugle » qui concorde avec le regard qu’elle porte sur l’histoire de l’Allemagne. Les Allemands n’ont pas voulu voir ce qui se passait sous Hitler, ils se sont détournés de ce qui se faisait en leur nom ou avec leur participation. En RDA également, au moins au niveau des dirigeants, on n’a pas voulu voir vers quoi le pays se dirigeait. Le point aveugle s’articule aussi sur un refus de la mémoire qui en retour va atrophier la conscience et produite les lâchetés Cette caractéristique affecte toutes les sociétés, tous les systèmes politiques. Le rôle de l’écrivain est d’empêcher la survenue pourtant prévisible et résistible de cette catastrophe. Christa Wolf n’est-elle pas l’auteur de Cassandre ? En même temps, il ne faut savoir dépasser le moment du point aveugle pour aller de l’avant.

Ses propos sont d’une haute tenue, rejetant la grandiloquence ou l’effet rhétorique qui ne sont pas dans sa nature et sont inefficaces à ses yeux. Elle consacre deux chapitres au personnage original qu’est Gerhart Wolf, son mari. En une quarantaine de pages éblouissantes de virtuosité et d’humour – on n’a pas assez remarqué l’humour qui s’empare d’elle quand elle se met en scène dans les affaires de sa vie privée – elle campe un portrait d’une grande profondeur. Ce touche-à-tout obstiné et original, insatisfait et perfectionniste, l’aura accompagné pour son plus grand bonheur toute sa vie. Son portrait est à rapprocher de ce qu’elle dit de lui dans les dernières pages d’August : Les grands mots ne sont guère de mise entre nous. Juste ceci : j’ai eu de la chance.

On lira aussi la défense de Günter Grass après qu’il eût révélé son engagement dans les SS, et le récit de sa rencontre avec Uwe Jonhson qui ne se remit jamais complètement d’avoir dû quitter la RDA. Vie et écriture sont chez Christa Wolf mêlées, car la littérature nécessite d’être du côté des hommes. C’est la leçon d’une romancière qui prend progressivement la stature de grand écrivain de notre époque.

Christa Wolf, Lire, écrire, vivre, traduit par Alain Lance et Renate Lance Otterbein, Editions Christian Bourgois, 198 pages, 17 euros.


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